024 L’aventure quotidienne

L’avantage des campagnes et des villes moyennes, c’est que leurs abords, s’ils se paupérisent comme partout avec la distance, le font sans devenir des coupe-gorge ou des bidonvilles insultants le genre humain. Les maisons très belles et très hautes sur leurs pattes d’échassiers passent de la pierre au ciment, puis aux planches, aux treilles de bambou garnies de palmes sèches. Du Cambodge de reportage. Je me dégueulasse de boue au milieu des écoliers qui maintiennent impeccable leur uniforme immaculé. On a tous des vélos pourraves mais on avance. Les minots me doublent avec un sourire genre « j’ai gagné la course »; je suis un perdant très souriant aussi.

Le but de tout ce qui roule sur ces revêtements défoncés, c’est de transporter le plus de gens et de choses possible et de ne pas avoir à s’arrêter, y compris aux croisements. Ca donne une sorte de ballet mortel, mélange de « la fureur de vivre », « le duel » et « mad max ». Le seul truc qui stoppe les deux roues c’est l’orage. On se glisse fissa sous le feuillage le plus dense, l’auvent le plus large ou le moins troué, et on patiente en partageant sourires et curiosité. On m’invite à un thé-parlotte où je crève de ne pas savoir plus de trois mots de khmer. Les jeunes profitent de l’occasion de pratiquer un peu d’anglais, unique sésame pour espérer se sortir du bourbier.

Balade carrément instructive sur le mode de vie, hors des sentiers battus d’Angkor Wat où règnent alternativement une fausse propreté et une misère de mendicité extrême. Je croise toutes les échoppes des petits boulots du quotidien: les soudeurs, les couseurs, les réparateurs de tout, micro-stands de chips-cloppes-coca-bananes frites, les vendeurs de mélange pour mobylette dans des bouteilles de recup’ bouchées au chiffon ou au sac plastique: On dirait des vendeurs de cocktail Molotov! Il faut voir comment les organisateurs de mariage transforment une cahute misérable en palais de Bollywood. (grosse influence indienne ici.) Il vaut mieux voir qu’entendre le mur de son qu’ils montent à un mètre des tables. Souvenir du mariage hindou auquel je fus un jour invité.

Des tas de pêcheurs au filet « araignée », à la ligne sommaire, au « barrage total », dans toutes les eaux possibles de la rivière, des bordures de rizières, des marigots. On se demande comment il peut rester encore des poissons là-dedans. La spécialité locale ce sont des espèces de bigorneaux d’eau-douce ramassés à la bêche dans la boue noire, vendus étalés sur des plaques au soleil… J’ai pas gouté. J’ai tenté les grenouilles qui ont plutôt le format gros crapaud, les fleurs de bananiers râpées, toute une aventure digestive…

Paniers traditionnels usés jusqu’à la moelle, récipients en pneu recyclé, scooters barbecue-cuisine-glacière. Le vendeur d’objets en osier fuit la pluie sous une mauvaise bâche qui cache une remorque grande comme nos camions, attelée derrière sa pétrolette. Un autre transporte peut-être six ou sept fois son volume d’œufs… S’il cartonne, il aura un sarcophage en omelette.

Les vaches aux yeux si doux, sans nul doute les mammifères les moins galeux du coin, entravées de partout. Pour ne pas aller dans les rizières? En tout cas pas pour les empêcher d’aller sur la chaussée, ça, ça ne choque personne. Heureusement que la banlieue n’est pas hostile parce que j’ai tellement pris plaisir à m’y perdre que je me suis totalement déboussolé. On retombe toujours sur une des voies rapides infernales. Le parc « municipal »  (géré par les hôtels de luxe qui l’entourent) est invitant, d’autant que je suis seul à parcourir ses quatre hectares de jardins. Je n’ai pas fait tant de kilomètres que ça, mais entre l’état des routes, du trafic et du vélo, il me semble avoir arpenté tout le pays. Ca valait le coup de pédaler quatre heures dans ce documentaire vivant car c’est typiquement le genre d’image qu’il est impossible d’emmagasiner autrement qu’en « live », avec odorama et grosses gouttes des restes d’orage comme des œufs de pigeon dans la poussière incandescente.  Et tous ces ponts de planches qui mènent à tant de quartiers où vivotent tant de gens dont on ne saura jamais rien. Je n’y ai jamais mis les pieds, mais les standards de survie locale me font penser aux descriptions qu’on a pu me faire de la misère résignée qu’on doit pouvoir croiser en Afrique noire.

Sieste psychédélique bien aidée par une fiole de Jinro, le « saké » coréen. Les gars de l’hôtel pioncent sur la terrasse, les femmes de chambre matent la TV dans celle qui vient de se libérer. Le ventilo à pleine vitesse essaie de chasser la chaleur qui me couve comme un bon gros duvet pesant. Je sue à grosses gouttes comme une cannette d’angkor, la bière forcément locale. Un type, en reliant à la ficelle trois gros arceaux de lianes concaves, s’est fait ce qui n’est peut-être pas le plus confortable, mais en tout cas le plus basique des hamacs. Les chauffeurs de tuk-tuk tendent le leur sous la remorque. « Roots to the bone ».

Une longue et haute pergola de racines aériennes et de lianes plongeantes, de berceaux, d’arceaux, de balancelles, de lassos, de spirales et de vis sans fin végétales mène au site de Kbal Spean. La jungle montre une des plus belles calligraphies qu’il m’ait été donné à admirer. Le sol martelé par les visiteurs est un tapis de sable où s’amortissent nos pas, subtilement étouffés. On accède à une eau claire et mystiquement purifiée par les bas-reliefs disséminés sur les flancs ou au fond du lit de la rivière. On conjugue la visite d’une aile du Louvre, un pique-nique dans la ripisylve tropicale et un bain de pieds devant la cascade. L’eau glisse sur la sérénité contagieuse des sculptures. Musée in-situ, vivant et ventilé sur l’une des rares hauteurs de la région. Quel délice simple pour marquer la pause après les intrications confondantes des temples. La forêt danse à un rythme qui ne nous est pas perceptible. La nature a sa gestuelle patiente et « de vivants piliers », ses revers, ses intrigues, au cœur desquelles nous bourdonnons comme de pénibles mouches.

Il faut tout de même deux heures de simulateur de secousses sismiques (moto-remorque) pour y accéder… Pas de suspensions, odeurs d’essence de tous ceux qui te doublent tandis que tu te trémousses à la vitesse d’un cycliste pas forcément au meilleur de sa forme. Quand tu as terminé de traverser le Cambodge tu dois avoir l’impression de l’avoir fait à cheval… Malgré tous ces enquiquinements, il y a une poésie dans ce mode de déplacement, un mouvement romantique. Ca me rappelle quand je charriais les rafles pour la distillerie dans le vieux tracteur de la coopérative. D’ailleurs, dès que c’est mal foutu, sale, réparé trois mille fois, bringuebalant, ça me rappelle le monde viti-vinicole.

« Ceux qui aiment sentir qu’ils ont toujours raison et qui attachent une grande importance à leurs propres opinions feraient bien de rester chez eux. En voyage vous perdez vos convictions aussi facilement que vos lunettes mais il est plus difficile de les remplacer. » (Aldous Huxley)

Siem reap. Cambodge. Nov 2013

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