025 Modelé par les Apsaras

Grandes gueules ouvertes des fours à briques, immenses hangars où l’on stocke le feu dans des lingots d’argile, construits en briques, sur des tessons de briques. Puis les linteaux ciselés de Banteay Srei. (essayez de le prononcer pour voir…) On se demande ce qui est le plus hallucinant: d’avoir su denteler si parfaitement le grès rouge-rose, ou que ce soit si bien conservé. C’est une merveille assez éloignée des mega-stars d’Angkor pour te laisser la déguster presque seul. Les colonnades donnent un air d’antiquité grecque au site. Il y a le sens de la méthode, l’application de l’art décoratif islamique. La profusion voluptueuse de la statuaire hindoue. La force évocatrice et la symétrie hypnotique des bas-reliefs mayas. La magie latente des hiéroglyphes égyptiens. Des couleurs que Cézanne n’aurait pas mieux choisies. Il y a même le bassin aux nymphéas pour occuper Monnet… Il ne manque pas un poil aux moustaches des démons, les fleurs ont toutes leurs étamines, on peut y lire des passages du Ramayana comme s’ils avaient été dessinés hier. Le lichen se prend pour une algue et le tout semble avoir émergé fraîchement des flots. Le grès brut est en pain d’épices, les bas-reliefs en chocolat. Hansel et Gretel jouent dans la cour avec Shiva. Ce mélange étant impossible sur terre, on fait face à un monument extra-terrestre, ou à un truc sculpté sur la pangée.

Ici la star n’est plus Tomb raider mais un André Malraux tout piteux qui s’est rendu célèbre dans sa jeunesse pour avoir tenté de piller les sculptures. Encore une fois « vive la France! ». On pense que le temple était dédié aux femmes, du moins à celles de Sheeva (pas touche!) ce qui serait logique et aussi très galant, car ce n’est pas poétiser de dire que c’est un véritable bijou. On dit aussi qu’il aurait été sculpté par des femmes, les doigts des hommes étant trop grossiers pour une telle prouesse. Il te semble pénétrer dans le domaine d’un très puissant sorcier qui aurait le pouvoir de modeler la pierre à la mesure de ses visions.

Nombre de ces temples posaient leurs quadrilatères crénelés de tours sur d’immenses bassins, comme des espèces d’échiquiers géants. Les sourires d’Avalokiteshvara perturberaient Mona Lisa. Je me sens comme dans un jeu vidéo de « plate forme », sautillant d’un niveau à l’autre, affrontant des beautés et des mystères de plus en plus troublants.

Fours de terre crue montés à la main, qu’on peut confondre avec les tours de ventilation des fourmilières géantes le long des routes. Tous ces pâtés de terre ocre sont comme autant de micro-temples préhistoriques. Le complexe de Pre Rup est émouvant de fragilité, château de sable orange bientôt mangé par la marée des siècles. Le mouvement des briques et des blocs a décalé les chevauchements, il y a partout des « coups de sabres » un plutôt mauvais signe en construction. Les lions gardiens sont toujours majestueux malgré les défigurations subies. Leurs morceaux, même flanqués à terre, ont l’air encore dangereux. La forme pyramidale évoque une ziggourat Babylonienne. Les bas-reliefs martelés par les anti-untel et les pro-machin sont encore plus évocateurs: en voulant tuer des statues ils en on fait des formes fantômes, des esprits vengeurs prêts à sortir de leur cadre de pierre.

Les vues sur la jungle sont absorbantes; on devine au loin d’autres tours. La cité devait être absolument gigantesque. Je paierais cher pour voir une minute ces lieux au sommet de leur gloire. Un long serpent vert-gazon glisse sur le mur d’enceinte qui a les pieds dans l’eau. Les encadrements de portes en pierre de taille assemblées en « tenon-mortaise » ont mieux résisté que le reste. On se retrouve ainsi à passer des successions de portes initiatiques, des escaliers chamaniques, des corridors offerts au ciel où alternent les éclairs et les flammes.

Ce voyage me donne le sentiment de suivre le cursus universitaire le plus génial qui soit. Programme chargé: Architecture préhistorique, antique, moderne, futuriste, urbanisme, accidentologie, guérilla routière, décoration et aménagement d’intérieur, gestion des ressources, logistique et transports, botanique, agriculture, horticulture paysagère, environnement, langues-orientales grand débutant et civilisations étrangères, español et anglais langues vivantes appliquées à la littérature et au tourisme, communication non-verbale, phonétique dialectale, expression corporelle, relations publiques, cuisine, gastronomie, diététique, zoologie, herpétologie, entomologie, histoire, histoire de l’art, des religions, marqueurs culturels, ethnologie, ethno-musicologie, danses traditionnelles, géographie, cartographie, climatologie mondiale, météorologie locale, catastrophes naturelles, géopolitique, mécanisation du travail, mathématiques économiques, philosophie de comptoir, histoire de la politique, modes vestimentaire et capillaire, échelles sociales, philosophie orientale, mythologie, structure et planning familial, prophylaxie et lutte anti-paludique, survie en conditions extrêmes, résistance à l’épuisement, gastro-entérologie, podologie, dermatologie, premiers soins en zone tropicale, avec bien sûr en options lourdes: auto-analyse, psychanalyse, développement personnel, expression publique, chant, relaxation, streching, course d’orientation, cyclisme, natation, apnée, yoga,  improvisation sur le kamasutra, kayacking, marche forcée, stepping, elephant-riding, découverte du sumo, penjat-silat, mua thai, kick boxing cambodgien etc… Et ce n’est que le premier semestre!

D’accord c’est dans des préfabriqués, la B-U est nulle (y’a que des « lonely-planet »), et les TP peuvent être éreintants. Mais même si ça n’est pas donné, c’est à coup sûr moins cher et moins chiant qu’Harvard. Tant pis pour les diplômes, je n’ai jamais aimé les médailles de toutes façon, et puis ça fait des trous dans ma chemise.

Grosse journée à vélo à re-re-silloner la plantation de temples d’Angkor. A rebrousse-poil de l’itinéraire classique, les temples sont pour moi seul. Preah Khan dans un calme olympien, ses couloirs et croisées comme un infini jeu de miroirs, de perspectives perturbantes. Depuis la colline de Phnom Bakheng, vue sur les adorables alentours, sur le bassin Baray-ouest, un lac de 8×2,5km, excavé à la pioche… La bagatelle de 1840 hectares. La roue avant voilée de mon vélo lui donne un effet gyroscopique. Je ne risque pas de tourner sans le vouloir, pas de freiner non plus, ou alors une dernière fois et pour toujours si l’étrier grippe sa « rigor mortis » sur le pneu fatigué. Il n’y a pas de loupiote mais la dynamo se met toute seule en place; comme si j’avais besoin d’un frottement de plus!

Je tends une oreille attentive à James, un anglais qui en a manifestement besoin. Après des déboires de type décès de famille et divorce qui étouffent sa joie de vivre pendant des années, il rencontre l’amour de sa vie… qui meurt d’un cancer quelques mois après. Lui aussi fait un break. « We have no choice but to accept our fate or just… jump off the bridge! » (On n’a pas d’autre choix que d’accepter notre destin ou se jeter d’un pont ». Les yeux flambants de tristesse il t’envoie son histoire en plein visage, comme si libérer les mots sans leur mettre de pommade était une façon d’être fort et de riposter violemment contre le sort qui l’avait plaqué de manière si brutale. Il devine à ma réaction calme que je fais partie des blessés de guerre. Généralement on ne s’épanche pas en condoléances embarrassées: on sourit paisiblement à celui qui laisse couler ses entrailles sur le pavé. On ne fait pas grand-chose parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire. La veille au soir je lisais St John Perse:

« Qui parle de victoire? Il n’est question que de survie. » Je lui offre la phrase, on s’échange vœux de survie et bonnes vibrations.

Siem-reap. Cambodia. Nov 2013

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