026 Fermiers flottants

En route pour le lac Tonlé Sap ou un speed-boat doit nous transférer vers l’ouest. Ce qui est triste, ce n’est pas d’arpenter la misère d’un quartier; c’est de le retraverser quelques jours après et d’assister très exactement aux mêmes scènes d’une vie qui nous a paru pénible pendant 4 heures et qui pour eux s’appelle: quotidien, avenir, entrave.

200 variétés d’oiseaux et de poissons. 12m de profondeur et 12000km carrés pendant la mousson, quand la force furieuse du mekong va jusqu’à faire refluer la rivière Tonlé Sap dans le lac éponyme. Puis le flux s’inverse à la saison sèche, et le lac passe à 250km carrés et un petit mètre et demi de profondeur! Là on est pile à la transition.

Les pêcheurs ancrent leurs maisons flottantes où bon leur semble, en attendant la décrue. Ils découpent des parcelles d’eau, de lotus, ou des fermes à poisson. Impression qu’on cultive de grands miroirs dans des cadres de verdure. Forêt presque entièrement inondée, on navigue sur la canopée, comme visiter la jungle après un tsunami. Encore des visions d’univers imaginaires. Sentiment de vivre dans les cases d’une bande dessinée. A bord une enfant magnifique, pomponnée comme pour une audition, s’épouille en dévisageant les passagers, et moi tout particulièrement. Je me rends compte que je suis du genre qu’on dévisage. Je dois avoir trop de questions au fond des yeux. J’aimerais être assez petit pour jouer avec elle et occuper nos sept heures de voyage. On s’emmerde avec les adultes… On lui donnerait bien le monde mais évidement on ne lui donne rien.

Les boules Quiès ne laissent passer que les vibrations les plus graves en provenance des tripes du moteur. Un orage semble gronder sous cette mer dessalée où fleurissent des bouts de pelouse erratiques. En dessous de nous le déluge, comme s’il continuait de pleuvoir dans les abysses. Une sorte de liseron flottant a réussi à bloquer la puissante hélice. Silence et vol d’oiseaux pendant qu’on l’en débarrasse. Un genre de mimosa n’a plus qu’une coudée de boules jaunes au-dessus de l’eau grise du matin. Une maman vient chercher son fiston en pirogue, comme à l’arrêt de bus. Antennes-relais GSM plantées profond dans ce monde aqueux. La mairie constitue l’une des rares autres constructions immobiles. Les escaliers d’accès descendent profond sous les flots. En basses-eaux la municipalité doit ressembler à un temple maya sur sa pyramide de marches. Partie de l’ethnie établie sur ces terrains liquides constitue le pourcentage minime de convertis à l’islam dans le pays: une petite mosquée de planches clapote au milieu de la communauté.

Villages à mille miles des terres habitées, à mille miles des terres tout court! Les trottoirs sont des pontons, les maisons ondulent doucement sur le bois submergé. Le mieux c’est que ce n’est pas une attraction disney-land, la survivance d’une tradition pour touristes. La vie est presque plus réelle ici qu’ailleurs, alors que rien ne permet de l’imaginer. Le bateau-bus sert aussi de courrier, de livreur de tout ce qui ne se fait pas par flottaison. La petite pouilleuse se régale de quelques friandises et balance nonchalamment tous les emballages à l’eau. Inutile de parler du réseau d’égout. L’autoroute aquatique nous défile au milieu d’une banquise verte, dont les habitants, à 50 degrés près, ne sont pas si différents des Inuits. Entre le ciel et l’eau pareillement gris et plats, ce qu’il faut bien appeler le couvert végétal surnage sur la pointe des pieds et semble être le reflet de quelque-chose de très haut, infini mirage monochrome.

Le grand-galop de l’attelage de Phœbus va bientôt déchirer les stratus de son champ de course, et la cuisson des grands miroirs leur donnera des couleurs de saphir. Recyclage des tableaux de bord de bagnoles. Une mauvaise pirogue a un volant « Audi », trop bien! Ils ne sont pas riches du tout mais ils ne font pas miséreux. Ils sont dignes et leur monde est bien foutu. Peuple de centaures mi-humains mi-pirogues, plein de sourires et de fierté très justifiée, gitans d’eau-douce insolites et braves dans leurs maisons aux fondations fluides, caravanes dérivantes sur les confins du monde connu. Ce labyrinthe d’eau et de branches pourrait déboucher n’importe-où sur terre ou ailleurs. Un territoire sans nul doute habité par les esprits, et peut-être même par les dieux.

C’est très troublant d’être sur l’eau et de dominer comme depuis le sommet d’une colline. Affalé sur le toit en tôle du bateau, comme un seigneur qui viendrait tout juste de quitter ses palais en éléphant, l’estomac lesté de brioche et de thé tiède, j’inspecte mon royaume de jaspe et de cristaux liquides, et je me dis qu’en termes de transport, c’est à ce jour le plus beau voyage que j’ai jamais pu faire, rien que ça! Pauses-pipi dans les épiceries-restaurant en apesanteur. Entre les planches du magasin tous les interstices sont remplis de bleu. On frit des poissons en suivant l’ondulation lente. Je voudrait que ce jour ne se termine jamais.

Comme il peut l’être en d’autres lieux par les dunes ou les affleurements de sel, l’horizon est transfiguré, aplati par l’espace, il n’a presque plus rien de convexe. Ici le sol s’appelle ondulation, chaque geste est une ablution. Je me dis qu’ici on doit te baptiser avec une poignée de sable… On attache sa maison, comme une vache, à une branche. Des pneus sont suspendus au bas-flancs des terrasses. Il y a même un chien qui nage dans le jardin. Les bateaux ont des toits, des murs, des portes, un brasero, du linge qui essaie de sécher sur une corde tendue au-dessus des eaux. Les toilettes ont les pattes en l’air, arquées sur le fumier des fonds. On fend très fin de longs bambous pour faire des nasses qui iront alourdir les gigantesques structures de balanciers. Une famille en mouvement traîne avec sa pirogue à moteur l’attelage de sa maison, d’une sorte de dépendance et de trois canots.

Etranges parages! On passe au-dessus d’un palmier, à l’approche des rives les arbres sortent leur houppier de l’eau. De même qu’un paysan fait la sieste sous un chêne solitaire dans les champs, sont cheval attaché au tronc, un pêcheur profite de l’ombre et de l’ancrage d’un arbre un peu plus émergé dans sa plantation de poissons. Ce ne sont donc pas que des avions qui partent de Roissy, mais aussi des soucoupes spatiales, des manèges enchantés et des sous-marins jaunes.

La fiction va me sembler bien morne après tant de réalités stupéfiantes. Il me semble être sur le toit d’un train à demi-submergé. (Cf « le voyage de Chihiro ») Nous approchons des hauts-fonds, on passe maintenant entre et sous les branches charpentières. Naviguer demande un doigté tout particulier. Ne pas perdre la trace de ce qui, en d’autres temps, est un chenal. Les berges se cachent désormais sous quelques centimètres d’eau. Puis les maisons se collent bêtement sur le sol, plaquées par la réalité, comme après un rêve impossible. Où les trains dérangent par leur bruit, notre passage génère une vague agaçante. Rodéo de pirogue pour des fillettes craquantes, qui commencent très tôt toute une vie à dérouler-enrouler des filets dans le fleuve.

Je préfère mes périodes misanthropes, c’est finalement plus simple que de s’émouvoir sur l’humanité; plus facile de la haïr que de la trouver belle. Les sourires des gosses se voient à cent mètres. Si je pouvais d’un geste annihiler le genre humain, je le ferais, comme j’ai sans hésitation fait euthanasier mon chien quand il est apparu évident que toute l’amitié que je lui portais ne serait plus d’aucun secours pour apaiser ses souffrances. La création toute entière se tord de douleur dans cet acharnement thérapeutique de la persistance des espèces. Petits enfants nus et sautillants comme des adorables grenouilles; Jeune-fille qui te brosses les dents avec l’eau marron; Jeune-homme qui écope le fond de la barque que devait déjà réparer ton grand-père avant toi: Comment dit-on espoir en khmer? Et comment dit-on vente d’organes, prostitution, enfant-soldat ou génocide? Ivan Karamazov: « Ce n’est pas contre dieu que je me dresse, mais bien contre la création! »

Pas de souci, je sais bien que ça n’est pas nouveau tout ça, que mon petit cul d’occidental est mal à l’aise dans le divan défoncé de la souffrance, qu’il ne faut pas voir que le mal en toute chose et blablabla… Seulement, ne vous avisez pas de me laisser seul un instant avec un arsenal nucléaire. Il se pourrait que je repense aux fiers survivants de cette région où une marée de onze mètres d’amplitude monte et descend une seule fois dans l’année, changeant le cours des rivières et des vies qui, comme ailleurs, font ce qu’elles peuvent pour tenir la tête hors de l’eau, sur le radeau de la raison de vivre. La terre est un durian qui sent vraiment trop fort.

Jean-paul Sartre, in Le diable et le bon dieu: « La terre pue jusqu’aux étoiles! »

Plus que jamais sur le fil entre les rires et les larmes, assailli pas la beauté polymorphe et la misère aux 7 milliards de merveilleux visages, véritablement très heureux de pouvoir témoigner tant du bien comme du mal. Je continue d’apprendre à sourire avec les enfants du Tonlé Sap, au fond duquel vient de couler un morceau de moi.

Battambang. Cambodge. Nov 2013

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.