027 Le travail en question

Errant dans les rues de Battambang, encore grisé par ma navigation surréaliste, je pense à ma grand-mère qui me racontait que, pour un peu, ils auraient pu partir en Indochine au lieu du Maroc. La face de la famille en eut été changée! Ce qui est censé être la deuxième ville du pays est paisible et toute petite! Il faut dire que les Khmers rouges ont sérieusement réduit la croissance démographique… Quelques rues principales plus ou moins goudronnées, numérotées depuis la rivière, rue 1,2,3 etc, et des ruelles de poussière baptisées 1,5  2,5…

Soit le soleil a brutalement décidé de se coucher à l’est et toutes les cartes du pays sont fausses, soit ma boussole a soudainement choisi d’indiquer le sud… Quand je vous parlais de surréalisme! On est surpris que je sois Français: « but your english is very good!? » Ca en dit long sur les capacités linguistiques et phonétiques des « farangs ». Magasins de bouquins d’occase. Tous ceux qu’abandonnent les touristes. Apparemment pas d’español, encore moins de poésie. Il n’y a que des navets, des polars, de gentilles nouilles du genre « elfes » ou « vampires », du porno de gare routière, (les SAS, ce serait pas collector?) bref: on dirait qu’on a imprimé la télé sur papier. Seul truc potable, trois ou quatre exemplaires de « Sur la route ». Les vagabonds cherchent l’inspiration chez leurs pères: « Sur la route, on me tendrait la perle rare. » Je ne vais pas me re-relire le long rouleau de Kérouac, je ressors sans rien acheter comme si je sortais sans avoir mangé d’un fast-food, écœuré rien que par le menu.

Virée en tuk-tuk partagé avec une Française super cultivée et intéressante. Comme souvent, de la sympathie du guide dépend la réussite de la journée et le nôtre est excellent. On se prend une tranche de vie quotidienne bien réelle, ça ne fait pas de mal après les temples et les statues. Les métiers harassants ce n’est pas ça qui manque, au Cambodge encore moins: Faire le « fromage Cambodgien », une pâte de poisson fermentée, comme un extrait de ruisseau, une concrète de ruisseau virulente. Overdose odoriférante, cellules olfactives sur-sollicitées, surexcitées, comme celles de l’enclume des tympans sur lesquelles le forgeron semble frapper directement. Faire des galettes de riz pour les nems, c’est passer tous les jours que dieu fait devant des étuves tendues de chiffons où la pellicule de farine cuit en deux secondes puis part sécher sur des treilles où se marque une empreinte de grille. Echelles fragiles de bambou pour aller collecter les fruits ou le vin de palme. La vannerie, les rouleuses de cigarettes, celles qui pilent le riz en flocons, celles qui cuisent le délicieux riz gluant au lait de coco dans des tubes de bambou vert. Partout des braseros, des bougies tordues par le soleil et consumées par la nuit dépourvue d’électricité. Espèces de dispensaires-pharmacies où de vieux lits d’hôpital presque en terrasse attendent le chaland mal foutu.

Ce qui est génial, même si on se sent carrément au 19ème siècle, c’est que ce n’est pas un eco-musée, ce n’est pas pour les touristes que toute cette mécanique se met quotidiennement en branle. C’est du direct-live dans les veines de la cité. La campagne où progresse péniblement la moto-remorque est belle bien que très monotone. Chemins boueux vers des temples et des grottes, parfois « décorées » des squelettes des victimes de l’étrange lecture de Marx par Pol-pot.

Bouquet final à l’envol crépusculaire de millions de chauves-souris, fumerolle noire dans les chemins secrets de l’atmosphère brunissante. Je pensais assister à deux minutes de ce flux incroyable, on me dit que ça peut durer jusqu’à une heure! Que chacun de ces petits dragons aille dévorer son poids de moustiques! Un autre boulot merveilleux est de se glisser dans la grotte pour en récolter le guano fertile.

Pleins de quartiers ont leur bâtiment réservé aux hirondelles, leurs nids de salive se revendent tellement cher qu’ils est plus rentable de les accueillir que de louer l’immeuble! A ces fins des haut-parleurs diffusent leurs piaillements pour en attirer tant et plus. Elles pullulent dans les cieux asiatiques et sont les premières à se pointer après les orages.

Un jeune masseur aveugle s’attaque à la lecture en profondeur de ma structure. Il parcours entre les fibres musculaires le récit douloureux du circuit de mes nerfs. La langue de ses signes à lui est affaire de pression, de réponses aux tensions. Il s’arrête sur les cicatrices comme sur des erreurs de syntaxe. Peut-on imaginer métier mieux adapté à ce handicap? Je me demande seulement comment il fait pour différencier les billets qu’on lui tend.

Une peau se craquelle sur l’ébullition du ciel laiteux. S`ils produisent de l’ombre, c’est que les arbres se nourrissent de soleil. Leur repas est servi sur le grand plat de riz des campagnes. Aussi pourrave que puisse être une perspective, les hauts cocotiers la rendent toujours sublime. Je pense, sérieusement, que le pays compte plus de zones inondées et de flaques d’eau que de terrains absolument secs. Si tu fais les beaux-arts au Cambodge, t’as intérêt à savoir dessiner-peindre-sculpter des Bouddhas… On voit tout de suite l’efficacité conquérante des catholiques: Plus facile de faire des croix!

On jurerait que le klaxon est à l’intérieur du car. Les routes datent du protectorat. 13 heures de bus dont même pas deux sur ce qu’on qualifierait de carrossable. Le reste: du 4×4 en transport en commun avec autant de monde sur la « chaussée » que dans le vieux Toulouse un samedi après-midi. Déjà que l’enfer, c’est les autres, mais les autres français-bidochons coincés dans le colonialisme qui traversent en maugréant tout le pays, comme si le chauffeur ne souffrait pas assez de son boulot et qu’il était responsable de la ruine économique…

Ce shaker aux fauteuils défoncés va au moins nourrir les masseurs. Ceci-dit, il y a toujours des récompenses pour qui sait les recevoir. La mienne: (je n’en fais pas profiter les touristes rivés aux écrans des portables) pendant plusieurs centaines de mètres dans la nuit noire des bas-côtés: Des milliers de lucioles dans l’herbe, les arbres, en groupe, en vol, en ribambelles, en constellations, comme autant de fées clochette pour mes yeux de vieux Peter-pan. Fantastique. Etoiles filantes, éclairs sur la mer, plancton luminescent, lucioles. L’homme, capable de rendre la nuit plus claire que le jour, faiseur de feux d’artifice, de lasers, de néons, est en extase devant ces minuscules lumières qui ne sont pas de lui.

Kep-sur-mer, en gaulois dans le texte. Squelette colonial, coquille vide de sens réinvestie par les expatriés comme par des bernard-l’ermite. Restes de ciment des maisons incendiées par les Khmers rouges. Démesure colonialiste: Les simples villas abritent désormais des hôtels entiers. Crabes et poissons succulents que l’on commence du bout des doigts et qu’on termine à pleines mains. Presque pas de plage mais un front de mer doté d’autant de bancs que d’habitants. On a aligné cette ville de villas sur le soleil couchant. Les gaufres sont gavées de beurre, les touristes pris dans la mélasse du crépuscule doré sur tranche. Paralysie du temps qui passe, prisonnier dans les yeux des femmes languissantes aux yeux remplis de haine qui te vendent leurs charmes dans la plus vieille devise du monde. Je préfère m’offrir au sortilège des rivages.

Si la mort était annoncée, je ne trouverais rien de mieux à faire que lui payer un coup à boire. Je la ferait patienter à coup de cacahouètes et de rhum arrangé à la mangue. Je lui parlerait de musique, de mon amour du désert et du grand large. Avant de succomber à son dernier sourire, je lui demanderais si elle aime aussi les lucioles et si elle aussi se sent seule même tellement bien entourée.

La pluie vient rincer nos histoires, diluer les rires et les amertumes. Les gouttes comme des soldats de plomb, armée multipliée contre la vasque de feu de la ville. Le Cambodge est un corps nu allongé sur des ruines. Sa poitrine est parfumée à la cardamome. Ses reins de poivre, d’opium et de café sont cambrés sous la main du Mekong, dont la caresse est une eucharistie: Buvez, ceci est votre sang. Buvez! je vous dis, buvez tant que c’est chaud! Il y a des jours où l’on ne sait plus que penser de cette terre, s’il faudrait la remettre à plat ou continuer de laisser faire. On voudrait guérir l’homme en se cautérisant les synapses au sucre de canne distillé. On se demande comment la ronde a pu en arriver à être si violente, on se console en pensant que l’on n’est pas les premiers à verser dans la violence et l’obscurantisme. On cherche à mettre le nez au soleil pour se laver de nos ombres, on met nos dilemmes à la mer et on laisse décider les flots.

« Hay preguntas que son enfermedades y que en vez de contestar deben curarse. » (Certaines questions sont des maladies auxquelles il faut donner un traitement en guise de réponse. Gabriel Celaya)

Kep. Cambodge. Nov 2013

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