028 Aventures en cinémascope

Nina, une fille de Trieste qui semble sortir d’une guérilla émotionnelle. Longues discussions sur le sens de la vie avec nos cerveaux aux boussoles fantaisistes. Relation de Psy à patient et inversement, avec projections et tout ce qui s’en suit. Nina a cet art de tirer les vers du nez, et moi celui de les avaler sans broncher. On se comprend. Je lui dis que je n’arrête pas de m’amouracher de nanas dépressives, sont sourire est bien sûr magnifique quand elle me fait noter en aparté que c’est bien sûr son cas… On marche longtemps dans la forêt parfois plantée d’ananas, preuve que la douceur naît aussi dans la confusion. On parle de nos liens en voyant les tresses de lianes, on évoque l’amour presque tabou en regardant glisser un serpent dans les branches. On se laisse aller à céder à la tendresse dans une petite serre à papillons, juste le temps de la courte visite, on laisse ces petits feuillets de poésie se poser sur nous.

Rencontres capitales, bourrées de sens, de lucidité, de caresses et de consolation. Je suis loin d’être le seul à pratiquer l’introspection maximale.  Idem avec un autre Italien, Alvaro. Nos ondes cérébrales coïncident tellement bien qu’on pourrait se connaître depuis longtemps. Echange de poésie, de réflexions, conseils de lecture, de sagesse. Son passé aussi est lourdingue: il est « libre » de voyager puisque sa nana est morte. Il aime beaucoup mon avis sur la fameuse « chance » dont nous jouissons. Il m’idéalise un peu trop: je suis mal à l’aise quand on adhère avec autant de ferveur à mes conclusions sur l’existence. Parfois on aimerait être contredit, réaliser que notre pessimisme à tort. Sa compagnie fut précieuse à bien des égards. Autant je n’arrive vraiment pas à me mettre à l’allemand, autant l’italien m’attire comme la limaille les aimants. Je suis bienvenu un jour chez lui pour la pratique. Et puis je lui dois une bière. Va savoir devant quel genre de soleil couchant nous trinquerons la prochaine fois…

Rencontres aussi inattendues, belles et mémorables que les paysages exotiques, les musées ou les temples. Amitiés-flash, copains instantanés. Un peu comme de faire l’amour le premier soir. On culmine au sommet de toutes les sensations et on laisse sa place au néant. Ces gens: pour moi qui ai toujours eu du mal à me trouver une tribu, ils sont comme les rescapés d’une drôle de diaspora. Frères et sœurs dispersés sur la croûte des mondes, toujours entrain de se saluer et de se dire adieu.

Kampot, toujours sur la côte. On se croirait encore sous protectorat français, il y en a comme en Normandie il y a de pommes. Ils « protègent » surtout les pauvres jeunes-filles, leurs dollars, leurs intérêts et leurs tonneaux de bière. Ils sont bien établis dans l’impolitesse et tous les aspects dégoûtants du vieux colon crasseux. Et comme pour surligner le trait, accentuer la sensation, il y a quelques soldats de l’US Navy en ville. On se croirait dans Saigon occupée.

Ca tombe bien car la ville est le lieu de tournage d’un film sur la guerre d’Indochine; et ce qui tombe encore mieux, c’est qu’il leur manque un figurant. Rendez-vous dans la rue reconstituée d’époque, en uniforme de soldat des régiments de marine. On est bichonnés comme des caniches chez le toiletteur, on te boutonne, lotionne, reboutonne, on te nourrit t’époussette et t’assoit où tu gênes le moins. Puis tu attends des heures en regardant s’affairer et s’engueuler les éclairagistes, décorateurs, etc…

Les artistes font les blasés mais ça ne doit pas être totalement dégueulasse d’ainsi passer sa vie professionnelle à balader dans des villes et des pays toujours nouveaux en attendant son expo, son concert, son tournage. Le gars de l’hôtel me demande si je suis célèbre (mort de rire) et me dit que j’aurai des rôles de « killer », « black assassin ». Des Khmers se prennent en photo avec moi alors que j’ai beau leur dire que je ne suis pas quelqu’un de connu. On croit rêver. C’est dingue comme le déguisement te met en situation. On dirait vraiment une armée d’occupation. J’ai l’impression d’être comme ces guerriers américains en Afghanistan, entourés de gamins crasseux et de paysans interloqués. Puisqu’il faut attendre la nuit pour tourner on part en ville s’envoyer une mousse. Les vrais bidasses américains au fond du bar croisent mes yeux et me saluent. Je crois que je dois être le plus gradé. Ils doivent penser que l’armée française est vraiment désuète, mes chaussures cloutées font un bruit de char d’assaut sur le carrelage.

On ne voit que nous, l’uniforme me fait paraître géant. Si mes grands-parents me voyaient avec mon képi et mes grades, moi qu’à leur grand dam on a réformé pour incompatibilité psychologique! Je croise des amies de l’hôtel de Kep-sur-mer, toujours trop classe de dire à la volée que tu attends ton tournage…

Que c’est dur de refaire de la réalité! Comme on aimerait pouvoir dans nos vies à nous aussi rejouer les scènes principales en plusieurs prises, sous plusieurs angles, avec les conseils d’un réalisateur! Mais notre vie est en une seule prise improvisée, le clap moteur est un éclair et lorsque tu entends « coupez » tu as fini de t’en faire. On joue donc trois soldats en kaki attablés à une terrasse de bar, pendant que le héros part dans la foule des figurants. On vide de fausses bières en faisant semblant de se marrer et on attend 9 heures pour tourner 1 minute d’un rush qui ne sera peut-être pas utilisé et où l’on devrait nous voir 1/4 de seconde. Mais l’expérience est aussi intéressante qu’inattendue, et 35 dollars de salaire mettrons du beurre dans les épinards des riels cambodgiens. Ca fait envie mais il vaut mieux se contenter de goûter, de faire rouler la saveur de l’instant sous la langue, laisser les sens faire leur travail de copiste sur les tablettes de la mémoire. Ma passion pour l’anonymat se volatilise dans les dizaines de photos que prennent les gens du staff. Un des « soldat » me voyant en civil après le shooting, vers 2h du mat, me demande si je suis un « mystique »… Je préfère retrouver mon lit que les suivre pour s’envoyer de vraies bières. A cette heure les seuls bars doivent méchamment ressembler à des bordels et jouer les conquistadores ne m’amuse qu’au cinéma.

J’ai enfin trouvé un bouquin potable. « For whom the bell tolls ». Pour qui sonne le glas, d’Ernest Hemingway. Je plains leur froid dans la sierra castillane et m’identifie à ces résistants qui essaient de rester humains et amoureux dans une société en guerre. Repos au parc de Bokor hill, le ventoux du coin. La route est raide. Végétation et climat changent vite avec les étages. Belles vues sur le delta, les marais-salants et la mer.  Le brouillard s’engouffre dans les bâtiments abandonnés de cet espèce de ratage que fut cette station de loisir française dévastée par les troupes de Pol-pot. Brouillard comme la fumée d’un feu froid qui consume les villégiatures ministérielles, l’église catholique, les casinos, les hôtels. Squelettes de ciment lafarge auxquels une rouille de lichen rouge-orange donne des airs de vieille fonte pourrissante, sur le champ de bataille d’une interminable après-guerre. Le couvert végétal s’éclaircit et laisse place à des buissons tordus, des pierres à chèvres sur le substrat pauvre.

Le froid et le vent se glissent sous ma chemise comme la main d’une dame-blanche. Ce faux maquis, la fraîcheur, le grand vent, les collines qui moutonnent dans les nuages remplis d’eau de mer… En plissant un peu les yeux, (pas difficile, j’ai dû dormir 3 heures) on pourrait se croire début septembre dans les contreforts des cévennes.  Seulement quand le vent marque la pause, depuis ce point de vue presque provençal, on entend hurler les singes et crisser les insectes dans la jungle qui escalade les pentes. Les Khmers se moquent bien des décors de Beyrouth ou « shining » des constructions abandonnées. Ils sont dans la vie des pelouses, déplient les nattes et les glacières, montent se protéger de la fournaise des plaines sous un parasol de brouillard.

A peine à moitié conscient, sonné par le manque de sommeil et la longue journée de tournage, je suis en état de béatitude simplette, tout ouvert aux vibrations de ce lieu qui m’en évoque de tellement lointains dans l’espace et le temps. Ic et nunc, avec sous la langue une pastille de souvenirs, et plein de pensées confuses. Aujourd`hui c’est dimanche et pour moi aussi, journée « off » avant de filer vers Sihanoukville, où je terminerai mon visa Cambodgien. Je serai hors-réseau, mais toujours connecté aux tremblements, aux frissons, aux chatouilles de ce monde ahurissant. Je quitte Kampot plein d’émotions mêlées. Images en cinémascope. Même avec les tricheries des accessoiristes, ça ne changeait pas tellement de la réalité. Faut juste rajouter des téléphones portables et du plastique. L’épopée est absurde, le désir heureusement jamais assouvi. Je reste attentif même en sommeil, tout peut tellement arriver quand on prend le risque fou de rêver.

« El que no sabe gozar de la aventura cuando le viene no se debe quejar si se la pasa ». (Qui ne sait pas profiter de l’aventure quand elle se présente à lui ne doit pas se plaindre si elle lui échappe. » (Cervantes, Sagesse du Quijote évidemment! Qui d’autre?)

Kampot. Cambodge. Nov 2013

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