029 Rivage des sur-vivants

Pas de séjour sur les îles, pas besoin, la plage d’Otres à deux dollars de Sihanoukville est bien moins coûteuse et ma foi vraiment pas loin d’offrir tout ce qu’on peut attendre du golfe de Thaïlande. Je laisse vaquer mes envies le long du ruban de sable. Yoga avec le soleil levant pour professeur. Sans doute plus d’un kilomètre de nage par jour et consommation d’assez de fruits pour relancer l’économie du pays.

J’ai perturbé une copine qui me voit à tort comme un bon écrivain. Elle à passé toute une insomnie à chercher comment elle pourrait bien décrire le coucher de soleil. Je lui dis qu’elle devrait commencer par des trucs moins durs. C’est super difficile de peindre la lumière avec des mots.

Pour décrire un coucher de soleil, il faut en avoir observé des milliers. Il faut d’abord assouplir sa force évocatrice. Il faut en réduire l’intensité, plisser les yeux, apointer ses crayons, essayer de satisfaire la simplicité. Il ne faut pas se laisser impressionner. Il faut se dire que c’est une grosse boule de glace, et que le ciel n’est qu’un sirop. Alors le plus important sera d’en choisir soigneusement les parfums.

Pour décrire un coucher de soleil, il faut s’allonger avec lui, et comme aux côtés d’une fille échevelée, essayer de lire ses pensées en sachant très bien qu’on se trompe et qu’on ne comprendra jamais. Pour décrire un coucher de soleil, il faut le caresser dans le sens des rayons lasers et ne surtout pas le cantonner au couchant: Il faut lui dire qu’on se souvient aussi de ses efforts de l’aube, de ses beaux dessins d’arc-en-ciel. Il faudra bien aborder le thème épineux des nuages, dont il se montre assez vite jaloux. Il s’agace rapidement quand on lui dit qu’ils ont l’air doux. Il est bien placé pour savoir que ce sont des amas d’aiguilles de givre, du verre pilé tout juste bon à miroiter. Il leur reproche leur liberté de mouvement, leur vagabondage insouciant: Sa course à lui fut décidée pour cent millions d’années, il a un calendrier à tenir, une longue liste d’éclipses et des solstices à ne pas manquer, des radiations et des horaires à respecter. D’est en ouest et sans fantaisies, on sait tout de sa biographie.

Alors les gros cotons qui pleurnichent au gré des vents comme des gitans! N’en faites pas trop sur les nuages qui sont du genre à toujours se mettre devant, gardez-en pour les ciels d’orage. Après tout aujourd’hui on décrit un soleil couchant. Et pour se faire, on a souvent recours au sang. Sang commentaire. Le sang c’est bien, c’est très très bien quand il est à sa place, tant qu’il reste dedans. Mais quand il macule le vocabulaire, quand il colorie les trottoirs, dès qu’il sort, d’où que ce soit, quelle qu’en soit la raison, dès qu’il sort il est triste, le sang. On préférerait parler des rouges quand le soleil se couche. Mais « rouge » ça ne rime avec rien, ou pas grand-chose. Ca rime avec « rien ne bouge ».

Mais c’est surtout la nuit que rien ne bouge. Et parler du soleil la nuit c’est presque insultant. La nuit, c’est le terrain de la lune: la vigie, la sentinelle, l’équipe de nuit, la veilleuse aux humeurs cycliques. Pas commode, la lune, elle a son caractère! Peut-être parce que personne ne parle de ses couchers à elle? Les poètes sont pourtant des insomniaques. Pour le soleil couchant on installe des bancs, des panoramas, des plages, on remplit des lacs et des océans, on plante les plus beaux arbres, on élève de beaux bâtiments. Des continents entiers sont alignés sur le couchant, on a bâti des promontoires pour en profiter jusqu’au dernier instant. Et malgré tout ça, ce n’est pas facile de bien le dire, ou de le dire différemment, mais il faut bien dire que c’est beau, un beau soleil couchant.

La mer est bleutée d’électrochocs, la nuit clignote comme si le néon de la lune avait des faux contacts. Averse formidable, orage exagéré. Spectacle contemplé depuis les grands fauteuils d’osier qui nous avalent doucement comme les népenthès digèrent les mouches. Et je me remémore l’inoubliable. Je fais travailler ma mémoire, je joue aux mots croisés avec les souvenirs, aux maux fléchés par mes amours, au Scrabble avec des sentiments au zirconium, des ersatz d’espoir, des dysfonctions insignifiantes qui furent des larves de bouleversement, des œufs posés par le désastre.

Je le savais sur le coup mais désormais j’en prends plus pleinement conscience: J’ai vraiment eu recours à l’arrêt d’urgence. J’ai sorti le kit de survie, la trousse de premiers soins, allumé le défibrillateur. C’est comme si je pouvais voir le boîtier jaune et rouge vissé dans le mur de la maison: « Départ d’urgence » J’ai brisé la glace, dévalé l’escalier de secours. C’est la parabole du siège éjectable: Tu dois analyser ta propre débâcle, calculer froidement tes chances dans une torpille de flammes et de fumée, crier « mayde »dans la radio. Il te faut comprendre, décider, annoncer, confirmer que tout est foutu, tirer la poignée avec un geste magnifique, comme le sont toujours les actions décisives. Tu prends un choc sacré, et blotti dans le collapsus l’explosion des fusées te cale dans dix jets de poussée. Cent atmosphères sur les genoux tu vois se crasher toutes tes possessions. Il te reste ta vie intacte et l’occasion rêvée de voler. Chute libre, pour ça il faut aller très haut, ouvrir bien grand les bras, garder son calme dans le tourbillon des deux cent vingt kilomètres heure, ouvrir à temps le parachute, ne pas partir en torche, ne pas négliger l’atterrissage qui arrive toujours plus vite que prévu, ne pas tomber en territoire ennemi…

Survivre. « sur »-vivre. Faire plus que vivre. Faire beaucoup mieux qu’auparavant. Passer à la vitesse et aux étages supérieurs. Grimper sur les épaules de la vie. Rajouter des barreaux à l’altitude. Escalader l’échelle de corde de pendu, profiter des prises que percent les éclats d’obus. Survivre. Vivre au-dessus, comme une maison dans les arbres. Sur-exister, surexcité, en sur-régime, quand la vitesse réveille ton attention. Monter les enchères, monter la mise, jouer serré et miser gros. Survivre. Se surpasser, passer par-dessus soi-même, se marcher sur la tête. Survivre. Surpiquer les coutures, renforcer les points de faiblesse, se tailler dans des tissus résistants, se glisser des As dans la manche. Survivre. Surjouer. Chanter plus fort que le fracas. Augmenter le tempo, rétrograder pour mieux remuer l’inertie, pour déplacer les lignes de l’au-delà. Survivre à tout, même à tout ça, surtout à ça! Surprendre, prendre mieux. Attraper à pleins bras, ne plus se satisfaire des pincées. Surnager, flotter quoiqu’il arrive, chercher des poches d’air, s’allonger comme de l’huile sur l’eau. Surélever le débat et les bas-résilles, réfléchir avec les entrailles. Crépiter comme l’huile sur le feu. Sursauter, contourner les obstacles en sautant par dessus, en passant par les airs, se prendre un peu le jus. Survivre. Manger en ayant très très faim, étancher sa soif dans un torrent de thé glacé. S’effondrer de sommeil après quatre nuits de quatre heures. Se fier à l’essentiel et changer la définition d’insignifiant. Survivre. Souffler sur ses propres braises avaler le vent et cracher du feu, se consumer avec ardeur, sauter à pieds joints sur le soufflet de forge, refondre ses bijoux, surchauffer en fendant l’atmosphère. Vivre assez fort pour faire rougir ses chaînes, sentir le frottement de l’air, et se répéter que survivre, c’est encore ce qu’il y a de mieux à faire.

« Si les gens savaient à quel point j’ai travaillé pour développer mon talent, ils ne s’étonneraient plus. » (Michelangelo)

Sihanoukville. Cambodge. Nov 2013

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