030 Dans le terrier du lapin blanc

Je suis parti comme un fugitif, avec tous les honneurs que confèrent les luttes inégales. Réfugié dans les dortoirs et les soupes populaires du vaste monde. Longue balade à vélo dans la gueule de bois de Sihanoukville. Errance doucereuse dans les matins du monde, tartinés comme du beurre mou sur les plages. Ciel voilé, chemins de traverse, course contre la bouffe, très engagé dans la lutte contre la faim dans mon ventre. Retour sur le sable durci par le ressac, je régresse en enfance à pleine vitesse dans les éclaboussures, me souvenant de choses que je n’avais encore jamais faites.

Au cours d’une autre de mes nages éperdues, j’ai renoncé à aller plus avant, face à plus visqueux et plus urticant que moi: Plusieurs centaines de méduses roses ou bleutées. (filles et garçons?) Peut-être des milliers, je ne tiens pas à inspecter tout le banc. C’est bien joli tout ça mais l’eau en devient dangereusement corrosive; je brasse aussi calmement que possible pour ne pas paniquer dans ce jus de cobra, nageant entre les filaments comme qui croit pouvoir courir entre les gouttes d’une pluie d’acide phosphorique. Autant de peur que de mal… Par chance, elles sont moins mauvaises que celle que j’ai croisée en Malaisie, dont la brûlure peine encore à cicatriser.

Les veilleuses tremblotantes des bateaux de pêcheurs les situent en plein milieu d’une bataille navale contre l’orage. Il doit bien y avoir un saint-patron des marins, un genre de Boudda-nautique, et il doit bien y avoir des épouses inquiètes qui tournent leurs prières vers le large. Etrange sensation, en dépit de la paix et de la nonchalance des heures d’ici, d’être en cavale, d’avoir certes mis quelques kilomètres entre moi et mes emmerdes mais qu’il me faudra inévitablement recommencer à bouger, à brouiller les pistes. Je développe clairement une phobie de la stabilité. Dans un roman, je serais la recrue idéale pour une entreprise d’espionnage. Je continue d’intriguer dans cette société de types en bermudas bariolés où les dread-locks sont d’une banalité mortelle.

Alors qu’il n’avait pas accordé une seconde d’attention ou de tendresse à sa nana depuis des heures, un russe lui choppe la main en voyant que je l’observe, pour me signifier clairement qu’elle est « à lui ». Garde ta proie, que les couples s’ennuient donc au paradis… Je sais que c’est facile de critiquer dans ma position, que c’est toujours aisé de s’imaginer mieux ou parfait. Les meilleurs écrits sur l’amour sont fantasmés ou pris dans la pince de la passion insatisfaite. On écrit beaucoup moins sur les pantoufles ou les ronflements. On ne sait pas si James Bond a les pieds qui puent après deux heures de poursuite en souliers vernis, ou si ça fait partie des critères de sélection au recrutement?!

Le chiot d’une suédoise qui a décidé tout simplement de rester pour toujours ici, croque doucement de petits crabes vivants que lui amène une fille du staff cambodgien. Cette dernière me harcèle de sympathie, et si c’est une tentative de séduction, elle est super étrange, attendu que je ne fantasme pas du tout qu’on me materne. Deux types complètement saouls arrivés il y a pas deux heures mettent de la très bonne musique et racontent des trucs surnaturels entrecoupés de gros rires danois. Ambiance « Arizona Dream », on ne sait plus de quel côté de la barrière mettre les fous. Le barman se fend d’un sourire immense, comme le chat dans Alice au pays des merveilles, et me répond que c’est justement ce qui lui plaît ici… A moi aussi: rien que des fous, mais gentils.

Je me fais comme des vacances au milieu du voyage. Quand les vicissitudes de la vie retrouveront ma trace, elles me trouveront reposé, renforcé, prêt à faire face ou esquiver. Mes démons font des pâtés de sable, ma rage fait des sillons dans la mer de chine. Le français n’est plus qu’une langue écrite. J’ai rêvé en anglais cette nuit, et au réveil j`essayais de traduire mes impressions vaseuses en español. Dans le terrier du lapin blanc je digère trois mois de voyage, et je sens déjà renaître la faim. Même dans le jardin d’Eden je me surprends à trépigner. L’appétit pour toujours plus de vie, sans pour autant laisser de côté une seule seconde ma quête de philosophies applicables. Ah! concilier l’art de la guerre et la sagesse du laisser-aller. J’ai trouvé ce petit livre sur les étagères, déjà lu en français: « Le Zen et le tir a l’arc ». Simplement je dois le déchiffrer en italien… De quoi perturber un peu plus mes rêveries! L’envie, la faim, le désir, non pas d’atteindre le cœur de la cible mais de décocher justement sa flèche, simplement pour entendre la corde vibrer.

La saison sèche semble être arrivée avec un vent du nord brûlant et sec. Où ont-ils trouvé de l’air sec dans ce sous-continent?

« Vos flèches manquent de portée parce que spirituellement vous ne portez pas assez loin. Comportez-vous comme si lu but était l’infini. » (Eugen Herrigel)

Otres. Cambodge. Nov 2013

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