031 Moisson d’étincelles

Derniers jours sur la plage, sous l’eau et les soleils d’Otres beach. J’écris « les soleils » parce que c’est l’impression qu’on a, vu le peu d’ombre, comme s’ils se mettaient à plusieurs pour nous débusquer. Hier soir la longue ligne d’un incendie de broussailles serrait un peu plus contre le rivage la file de nos hôtels de planches… Feu de chaume. Moisson d’étincelles. On mesure le terrain avec un ruban de flammes. Les méduses brûlantes me sortent de l’eau, maintenant on essaie de me débusquer de ma tanière! La nuit surlignée par un trait de feu. J’avance poussé par l’incendie. Comme souvent. Et le monde se consume derrière moi. L’incendie finit par s’emmêler les flammèches dans les pelouses encore opportunément gorgées d’eau. Trois jours sans pluie et déjà des incendies.

Au matin, temps-mort météorologique. Bonace, calme plat. Rien ne bouge. Rien ne fait trembler la frange légère des filaos sur le front de la mer. On croirait qu’on a planté dans le sable des végétaux en plastique, que l’océan est en plexiglas. Une plage de playmobil. Bateaux en lévitation, suspendus dans l’espace silencieux par du fil de pêche presque invisible. Conscient de la structure interne de l’instant, je vois au fond de ces choses que je suis incapable de nommer. L’univers est une mauvaise copie de lui-même, comme une ébauche, une pâte qu’il me faut modeler. A moi de donner ma version des choses vulgaires ou sacrées, qui tellement se ressemblent. Je dis « moi » parce que je suis sans doute le seul debout à cette heure. Je ne suis pas debout d’ailleurs. Je suis assis en tailleur sur le sable encore un peu frais. Les mains mouillées et les yeux secs. A moi d’être le potier de ce monde en rotation.

Un bouquin ou un dico, un carnet, bientôt les vendeuses de fruits, les joggers, le vent du large. Otres beach, forcément, va me manquer. Pas ses bestioles! On est tous crépités des piqûres des moustiques, mouches des sables et un tas de trucs indéterminés. On s’épouille tels des primates, on admire le feu comme des pithécanthrope. J’apprends petit à petit à déifier les astres, à sacrifier des cœurs battants sur l’autel de l’errance. Je me tricote des théorèmes en bavardant avec le ciel. J’ai un couteau en coquillage. J’essaie de faire de beaux tissus avec les fils croisés de l’espace-temps. J’ai redécouvert le zéro et partant de lui je reprends tous les vieux sentiers de l’humanité. J’avale les kilomètres, les expériences, et les couleuvres de la facilité. Je dévore la vie devant moi comme une moissoneuse-batteuse engloutit les champs de blé, me remplissant des semences de l’exil.

Retour à Phnom phen. Autre type d’ambiance, autre sorte de souvenirs à raconter autour du poële. La ville ne casse pas trois pattes à un canard. Je ne vais pas la refaire comme à Bangkok. Il y a moins de monde et plus de poussière, celle à laquelle on retournera et qui rime si bien avec misère. Pour l’aventure, c’est moi qui casse trois pattes aux connards: C’était mon tour de jouer le super-héro. Je me suis interposé entre un gros con de client et sa cible, une pauvre pute et néanmoins femme. Comme il semblait ne par voir le problème de cogner une dame, je n’ai pas vu celui de lui tomber dessus. Baston d’occidentaux devant les Khmers interloqués.

L’histoire serait somme toute banale, et rapide comme un enchaînement de kick-boxing, si elle se terminait là. J’étais sobre et reposé, efficace dirait-on. Rien reçu et tout donné. Comme souvent on a fini presque au sol. Quand au milieu des cris et de la bousculade j’ai senti qu’on m’agrippait par les épaules, j’ai cru avoir affaire à un associé et j’ai répliqué sans regarder derrière moi par un formidable coup de coude… en plein visage d’un agent de police immédiatement sanguinolent.

Si on m’a prévenu, ce devait être en khmer. Trop de témoins pour me faire tabasser en représailles. La suite se fit menotté dans le pick-up. On embarque tout le monde au poste. Début de soirée intéressant. Dans la cage avec les putes et les travelos. Toutes adorables avec moi forcément. On veut me soigner alors que je n’ai rien, on plaide en ma faveur dès que se pointe le moindre uniforme. Les pauvres nanas cotisent l’argent si chèrement gagné pour m’aider à payer les dommages collatéraux. Pas trop de stress, plutôt le calme des situations apocalyptiques. Mes affaires sont à l’hôtel, je suis en cellule avec mes témoins, mes avocats, mes supporters.

Problème: pas de passeport, seulement sa photocopie, et pas de policier concerné et anglophone avant demain. En gros je « dors » ici. Bon. Je pense que de mettre en cellule de dégrisement quelqu’un qui n’est pas saoul est absurde mais tout le monde laisse mon dossier à l’équipe de jour… Je me répète maintes fois le speech que je vais devoir faire à mon avocat, ou essaie de chiffrer combien je peux raisonnablement lâcher pour qu’ils me lâchent. Merde, je suis censé être le gentil dans l’histoire!

Le lendemain les choses s’arrangent bien mieux et plus vite que je ne l’aurais jamais rêvé. Le chef de la police touristique dissimule mal un sourire en écoutant mon histoire. Les filles l’on harcelé pour ma bonne cause. Apparemment l’agent blessé est un nouveau et plus énervé par la honte que par son nez que j’aurais parait-il cassé. Autre bonne nouvelle, ils ont en gros rejeté le dépôt de plainte pour coups et blessures de l’autre imbécile. Ils ont dû lui rappeler la législation sur la prostitution, le tourisme sexuel et la violence faite aux femmes. Je ne sais pas où il a dormi mais on me dit qu’il est parti avec la lèvre suturée et deux côtes cassées. A mon tour de dissimuler un sourire. Le flic est enchanté d’apprendre que je quitte justement sont pays le jour même. Les condés adorent savoir que leur problème se déplace hors de leur juridiction. La perspective de se farcir des paperasses n’avait pas l’air de l’exciter: il nous regarde tour à tour moi et son ordinateur même pas allumé. A ses pieds une de ces glacières où les Khmers abritent leur passion pour la bière: je suis prié de dégager sur le champ et de ne plus jamais faire parler de moi dans la capitale.

J’essaie de rester cool comme un héros et de ne pas danser la polka sur le palier. J’obéis point par point aux injonctions du commissaire. Je me dépêche de retrouver et rassurer l’hôtesse de l’hôtel qui me sourit et ne me compte que 10% pour ma nuit manquée et ma douche bienvenue. Je m’offre le luxe d’un transfert en taxi jusqu’à l’aéroport, remettant aux calendes khmères la visite de la ville. Je ne prends pas le risque de me remettre en galère. Bien sûr je n’ai pas imprimé mon billet et l’armée bardée de flingues filtre les entrées de ma porte de sortie. Mais je dois rayonner d’envie de me barrer, et puis la gueule de long-nez est déjà un puissant laisser-passer. Pas fâché de franchir la police aux frontières sans anicroche, mon incartade n’a apparemment pas été enregistrée. On me glisse avec un chausse-pieds dans un boeing 727, la pointure des bottes de sept lieues.

« Il domine de haut ses ennemis qui le redoutent, comme on craint la fèche au jeu qui désigne le perdant. » (Urwa ibn al-ward, dit « le bandit ».)

Phnom phen. Cambodge. Dec 2013

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.