032 Grands boulevards de vert

A pas de géant sur le pas japonais de l’Asie du sud-est. Je n’ai pas semé de petits cailloux blancs: impossible de rebrousser chemin, seulement aller de l’avant. Nuit sur les sièges de l’aéroport de Singapour qui seraient confortables si la patrouille en armes automatiques ne me réveillait pas à trois heures du mat pour contrôle du passeport… décidément… on « m’escorte » hors de la zone internationale. Je passe la frontière comme une pomme de terre flétrie. Questions saugrenues au sujet de ma cicatrice (inexistante sur la photo du passeport) je fais gaffe avec l’humour noir et je retourne essayer de dormir du bon côté de la ligne, cette fois officiellement sur le territoire Singapourien.

Je sors du métro avant l’aube. Ca valait le coup de ne pas dormir. Les premiers rayons se répercutent de tous côtés sur la boule à facettes de Singapour. Narcisse, elle ne regarde pas la mer mais son image dans le miroir de la baie tranquille. Le bain d’une muse métallique a coloré les vaguelettes d’un spectre minéral, reflets de titane, de pyrite, de lingots de cuivre, de filons d’argent. Je retrouve avec plaisir les visions tokyoïtes familières, l’extravagance architecturale qui te tord les vertèbres cervicales, les complexes piranésiens d’ascenseurs et d’escalators qui te promènent comme un fil à plomb de la stratosphère jusqu’au centre de la terre. Une arche futuriste (le futur sera pour les millionnaires alors) surplombe la marina, attend patiemment le déluge sur un triple socle de gratte-ciel. A ses pieds à poussé une fleur de lotus en ciment: le musée d’art moderne, comme un gant de base-ball prêt à réceptionner des comètes. Structures en carène de bateau renversées, des « cristal ship » qui retiennent l’air climatisé des galeries marchandes.

Des ballons blancs flottent au cœur de la baie comme les œufs d’une grenouille-godzilla. Dommage que l’œuvre me remémore les détritus qui défigurent les plages asiatiques: On voit beaucoup mieux la connerie dans les pays lumineux. La ville est lissée, repassée, balayée dans les coins. Pas de saletés sous les tapis de végétaux, pas de poussière sur le toit des buildings. Beaucoup d’espaces verts, de balustrades, de perspectives rendent la ville très respirable. Gros effort pour insérer partout des touches d’art contemporain et embellir l’ urbanisme galopant. Enormes bateaux de croisière amarrés à quelques centimètres du quai, au plus près pour mieux voir la ville. Sortes de gratte-ciels flottants sur le flanc, immeubles-mouvants, libres et pourtant un peu jaloux de leur cousins statiques.

Bay Gardens. Choc botanique. Dômes des serres, structures de super-arbres, genres de châteaux d’eau mais jolis, dressés comme des baobabs, escaladés par les fougères. Des sculptures, des détails artistiques dans tous les coins, et autour,100 hectares de jardins. Telle une abeille dans un verger d’abricotiers en fleurs, je ne sais plus où butiner dans une telle profusion de senteurs et de beauté. Je les hais: Ils sont obligés d’avoir des serres refroidies pour pouvoir présenter ginkgos et autres pins chers aux chinois (75% de la population).

9h30; il doit faire 28 degrés et partout on installe des sapins de Noël. Les lourds nuages d’averse viennent s’écornifler sur les tours de cet échiquier luxueux. Les vieux quartiers sont magnifiques, leurs prix sont renversants eux aussi. Front de rivière superbe, idem les bâtiment coloniaux démesurés comme le Raffles hotel où la nostalgie se paye au prix fort. Singapour est une pincée des paillettes de Tokyo posée sur le bout des cils de la Malaisie.

Je réalise ici à quel point j’ai été marqué par le Japon. C’est toujours dans les cités suffisamment propres pour y marcher pieds nus que les gens ont de quoi se payer de jolies chaussures. Gratte-ciel, cathédrale, mosquée, temple hindou et taoïste, stands de soupe et magasins d’électronique. Puis encore un merveilleux jardin botanique, qui épuise mes capacités à décrire les assemblages de végétaux. Ils ont ciré toutes les feuilles, les grilles des étangs sont bouchées par les fleurs de frangipaniers. C’est le Louvre des botanistes, les grandes archives de la chlorophylle. Les délices de ce parc me mettent à genoux: Jardin de l’évolution (troncs fossiles, mousses, fougères arborescentes et cycas), forêt humide, plaine des palmiers, jardins des senteurs, des orchidées, des médicinales, des magnifiques gingembres, jardin des treilles ou l’on est ombragé, caressé, parfumés par les racines aériennes et les colliers de fleurs, jardin des épices, des fruitiers, des bambous, des bougainvillées, du rose-gris à l’ultraviolet.

Mon préféré: le jardin des feuillages. Les jardiniers ont joué avec les formes comme les artificiers avec la poudre. Merveilleux feu d’artifice crépitant de couleurs, de formes, de textures, de tailles. Tout le travail est manuel, organique et silencieux. Le soin apporté subjuguerait nos meilleurs horticulteurs. L’un d’eux chante admirablement bien en sarclant le chiendent. Y’a pas que moi qui chante au boulot! Le coin des cactus est protégé non pas du froid mais de la pluie. Une centaine de piliers de bois servent de présentoir à l’orchidée nationale. Il y a même un assemblage de bonsaïs, avec les sublimes traditionnels et même un saugrenu bonzaï-bananier.

Les quelques 70 hectares du parc débordent partout sur la ville, dégoulinent sur les grands boulevards. Même si l’ambiance change radicalement en avançant sur l’avenue  du genre champs-élysées. Je crois qu’il y a toutes les marques de luxe possible, les hôtels les plus chers et les bagnoles les plus démentes qui attendent les millionnaires. Je pensais éviter la furie de Noël, c’est presque pire qu’à Paris. En plus, on ne risque pas d’être rebutés par le froid: Débardeurs, mini jupes et sandales pour longer les vitrines de fausse neige, de traîneaux à la con, les sapins synthétiques sur-décorés. Une vitrine et toute l’entrée d’un immeuble genre Hermès ou Dior est entièrement tapissée de plumes de paon; ça fait cher le papier-peint! Aller ne serait-ce que sans s’arrêter dans les magasins en essayant de passer toutes les marques en revue serait un genre de marathon. Le mien: Environ 17 heures de marche en deux jours ici, dont une belle partie dans les incroyables jardins. 17 heures, soit plus du double de mes heures de mauvais sommeil!

Autre nuit à l’aéroport, au bon endroit cette fois-ci, mais avec un seul dollar singapourien en poche, autant dire rien. J’ai de quoi me divertir et tromper la faim: Me voici en possession d’un smartphone. C’est la classe de faire son shopping hi-tec à Singapour! La cité, souvent sur le trajet des vols intercontinentaux, vaut la peine de lui consacrer quelques kilomètres de marche. C’est certes propre et dépoussiéré comme un lustre, mais très loin de la légende ou du fantasme de ville impersonnelle et policière.

Moi qui ai horreur de la routine et des habitudes, vous comprendrez qu’en dépit des déboires et des bagarres, cette alternance d’images et d’émotions, de paysages, de points de vue, me comble au-delà de mes espérances. Le passé me lance comme un projectile, une pierre jetée puissamment dans l’eau. Et me voici flottant sur l’onde. Je voyage en cercles comme un excentrique, suivant des courbes à mon humble niveau. Le monde ressemble aux cartes que l’on dessine. L’existence est absurde et le reste bien sûr lorsqu’on voyage. Mais le non-sens en déplacement laisse des traces comme des lettres de noblesse. La vie ne veut toujours rien dire mais elle se grave dans les hémisphères cérébraux avec tellement plus d’application. Je plante partout des punaises, la mappemonde est picorée par des oiseaux de paradis, parfois forée par de funèbres asticots, mais chaque trou laisse entrer à son tour un rayon de lumière, éclairant l’insolvable énigme humaine. La garde-à-vue de Phnom-Phen est déjà un souvenir, déjà une histoire de jeunesse.

« Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent… Toute connaissance que n’a pas précédée une sensation m’est inutile. » (André Gide)

Singapour. Dec 2013

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