033 Il faut de tout pour faire un voyage

Bali. Accueil de rêve à l’aéroport avec petit panneau nominatif et tout le tremblement, les augures et les embrassades. Les amis des enfants des amis de mes amis sont tous mes amis! C’est la première fois que quelqu’un m’attend derrière les portes du hall des arrivées, la première fois que j’ai à chercher un visage connu dans ce comité d’accueil que je suis obligé de jalouser en général. On atterrit un peu moins fort avec les aérofreins des bras ouverts. L’amitié comme un parachute. Baume (du tigre) pour le cœur courbaturé du voyageur. Sourires plus forts qu’une chaise à porteurs. Une fenêtre ouverte pour changer l’air de ma bulle solitaire.

Kamille comme une fée clochette prend soin de son pirate pris dans tous genres de vagues. C’est mon amie de Pézénas et ma foi Pézénas a drôlement changé en mon absence! Se rouler dans les vagues, trinquer à la noix de coco, jouer à porter des enfants qui ne réalisent pas que ce sont elles qui me soulèvent, que mes bras sont moins puissants que leurs éclats de rire.

Chantiers échafaudés de bambous, plus jolis que les maisons. Je les garderais bien en l’état, vivre en un château de grosses allumettes pour règner sur des courants d’air. Bagnans comme des églises, croisées d’ogives des figuiers, travées de feuilles, temples en l’honneur de l’abondance, portions d’escaliers spirituels, tranches de marbré de brique et de lave à peine refroidie. Où nos constructions rappellent des grottes, l’habitat d’ici essaie d’imiter les cerfs-volants.

Traversée des interminables quartiers d’artisans, chaque atelier dédié à sa création spécifique, comme si l’on quadrillait les parcelles d’un verger. Ne parle-t’on pas des fruits du travail? Les multiples et oh! combien habiles petites mains d’Ubud travaillent toutes les ressources à leur disposition. Inutile de se convertir pour vénérer la statuaire. Il y a des portes qui valent à elles seules le coup d’avoir une maison. Quel délice de longer les pleines boutiques de carillons, de se multiplier a l’infini devant les hangars de miroirs.Tout est creusé, tressé, poncé, lissé, collé, soudé, gravé, lustré, pyrogravé, illuminé, enluminé, peint, tordu, assemblé, revisité. Les racines, les cocos, et jusqu’aux crânes des buffles ouvragés en dentelles. Didgeridooes et fûts de futurs tambours dressés comme des orgues de cellulose. Un long cheval de bois s’abreuve à une descente d’eau. Ici se conçoit tout ce que l’on s’offre le plus souvent loin en Europe. Je dois dire que les lutins du père noël sont bien différents de l’image que l’on s’en fait!

Dans tout ce fatras de finesse, je trouve que le plus beau, et qui ne se vend justement pas, ce sont les modestes offrandes posées à même les coins de trottoir éventrés. Petits godets de feuilles où l’on troque de l’encens, des fleurs, une pincée de riz, quelques biscuits ou une cigarette au clou de girofle contre un peu de lumière sur l’avenir. Réceptacles tressés pour collecter la rosée des bénédictions. Tous ces reliefs, ces incisions où s’immisce la mousson. J’erre des heures à la recherche d’un sculpteur de nuages, d’un artisan des brumes.

Kamille accroupie, presque en boule devant son ouvrage, petite grenouille abritée des pluies, isolée de l’agitation dans sa cabosse de cacao, « avec des tas de fenêtres, avec presque pas de murs ». Je comprends pourquoi sa personnalité ciselée est venue s’établir ici. Les mamans sont elles aussi des artisans efficaces: Les enfants sont magnifiques. On leur donnerait le bon dieu sans confession mais ils s’en foutent ils n’y croient pas! Les balinais ont semble-t’il décidé d’un commun accord d’être très beaux. Et peut-on rêver d’une beauté plus éclatante que celle qui s’ignore, souriante et dénuée d’orgueil? Asie du sud-est. Asie du sourire. Les gens diffusent une douceur qui n’a rien de placide ou de naïf. Simplement, entre sourire sans raison et faire la gueule sans raison, la plupart des gens choisissent ici l’option la moins rebutante. Est-ce l’hiver qui nous rend si froids, qui fait que le permafrost en nos cœurs ne dégèle jamais tout à fait?

Calo-narong. Théâtre sacré. Danse magnifiée. Divertissement sanctifié. Lutte chatoyante entre bons et mauvais esprits, entre magies noires et blanches, pas si évidentes à différencier, impossibles à départager. (On n’est pas à Hollywood) Monstres mordorés, dents longues et couteaux ondulants, transe sorcière offerte à l’air comme un métal précieux repoussé par les assauts paroxystiques des métalophones, enclumes musicales. Les flûtistes soufflent la pâte de verre de l’atmosphère, l’archet met le silence en tranches. Le combat a beau être masqué, cliquetant de clochettes, soutenu par les sons, il reste une lutte à la vie à la mort, une alternance de climax et d’épuisements, de génies grimaçants et d’anges essoufflés, sous les yeux avides de la foule compacte et bigarrée.

En fin de compte, le combat des divinités n’est pas si différent de celui des hommes. J’aimerais bien que la mosaïque de mes gardiens et de mes démons soit aussi miroitante et mordorée. Le public est un mille-feuilles multicolore de sarongs, de chemises et de robes dentelées. On est  compressés, empilés, mais toujours avec respect et gentilles précautions. Une bousculade la fleur à l’oreille, des grains de riz sur les tempes ou pile dans le troisième œil.

Larmes de sueur, bourrasques d’encens, bouffées de girofle. Les gosses transitent sur les genoux, marquant le karma au passage. L’énergie va pieds nus, la grâce étire ses doigts, la patience s’assoit sur les talons. Je fais mon possible pour ne pas kidnapper une danseuse balinaise. Se dire et se répéter que ce n’est qu’une rêverie montée de toutes pièces, que cette part est réservée aux rois. Penser aux apsaras, ces concubines de pierre et tenter de rester de marbre. Jeunes-femmes comme des bosquets de jasmin, secouées de rires pendant la phase « commedia del arte » où l’on puise à pleines louches dans l’auto-dérision et la complexion narrative. Signes excellents du perfectionnement de l’art et par là de la société: Il ne s’agit pas seulement de savoir faire le clown, il faut savoir aussi retourner contre soi le kriss acéré de l’hilarité. S’accepter imparfait et à jamais perfectible.

Les faits marquants s’ajoutent à ma longue liste de souvenirs sans me demander mon avis: La plus que belle Natasha m’offre sa compagnie comme si je la méritais. Je suis le poisson-pilote d’une poupée allemande exceptionnelle, et dire cela est encore insulter sa culture et ses courbes. Mais Padang bai restera pour moi avant tout le lieu d’une douleur inégalée. Le petit ange ne me protège pas d’une contamination malvenue: le destin se cache aussi dans un verre d’eau douteuse:

14 heures en observation à la clinique parce qu’un duo d’amibes et de bactéries se sont discrètement (au début!) introduits en moi. J’ai pourtant été prudent, je n’ai pas léché le clavier du distributeur de billets ni bu dans les caniveaux d’Ubud… Les petites bêtes ont passé toute une nuit et la totalité du lendemain à essayer de manger la grosse, plaçant ces heures infernales sur la 1ère marche du podium des souffrances physiques expérimentées à ce jour: L’impression qu’un sacrificateur inca m’a pétri les viscères à pleines mains. Near death experience, ça reste une expérience finalement! Clinique à portée d’ambulance. Toubibs très compétents et personnel adorable. Soutien moral de Natasha qui ne risque pas de m’oublier. (Ce qu’il faut pas faire de nos jours pour plaire aux filles!) J’ai plus d’antibiotiques que de sang dans les veines mais la tempête est passée, emportant cette passion naissante avec elle.

Repos forcé sur la terrasse de l’hôtel, hamac avec vue sur la mer. Avec mes traces de seringue sur les bras, mes mains de transfusé, les lunettes noires sur les yeux creusés, la gueule de moribond pâle sous la barbe noire métallique, on dirait le fils toxicomane d’un millionnaire en cure de désintox sous les tropiques… une vraie vie de star…

Il en va de l’aventure comme de la vie: il faut en accepter tous les aspects ou accepter de renoncer. Je prends le menu complet, l’amibiase et la mer turquoise, la prison et les grands espaces, les méduses et les longs chemins de la connaissance. On apprend sur soi aussi dans les convulsions.

« La tristesse pure est aussi impossible que la joie pure ». (Tolstoï)

Padang bai. Bali. Indonésie. Dec 2013

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