034 Légendes vivantes

Je suis toujours de ce monde et le monde est toujours avec moi. Une pelle mécanique grinçant de tous ses boulons sur un ponton flottant entame une lutte dérisoire contre l’ensablement de la baie de Padang bai. La grosse pince de fer qu’elle lance avec force éclaboussures dans l’eau brillante laisse échapper les trois quarts de son contenu avant d’atteindre les barges qui l’entourent. Autant écoper l’océan avec une passoire…

débarrassé des amibes agressives je me repose dans la paix des rencontres et du ressac. Nikky ne me laisse pas vraiment d’autre option que de partager sa chambre. Je ne sais pas comment je peux lui plaire depuis le plus profond creux de ma vague mais c’est ainsi. Le client qui m’a vu me faire cajoler par une Allemande divine il y a trois jours hallucine depuis son siège de jalousie de me voir sortir du lit d’une jeune Hollandaise croqueuse d’hommes. Pour une fois que c’est moi le salopard que les autres envient! Je vais finir par croire que le style délabré sous les tropiques plaît aux nanas de vingt ans. Ma convalescence se passe mieux que certains jours de pleine santé autrefois. Balades, jus de fruits et farniente, chaperonné par une mignonnette…

Je suis peut-être une bouroune en géologie mais les plages renferment une énigme de plus. Ici le blanc du sable corallien est cassé, grisé par une poussière noire, fine et fortement ferrugineuse puisqu’elle se colle aux aimants aussi sûrement que de la limaille. Je me dis qu’aidé d’un bon électro-aimant je pourrais créer du land-art époustouflant. La mousson assoit son popotin trempé sur l’archipel soumis. Les merveilleux rouleaux turquoise ont viré au blanc laiteux. La mer, gigantesque écran blanc où sont projetés mille barques à balancier.

Gili Meno est une flaque sur l’océan, pédiluve avant le grand bain où batifolent les dauphins, d’où jaillissent les énormes merlins. Je met pied pour la première fois sur cette goutte de pelouse corallienne et voici qu’aussitôt les gars du coin m’interpellent, viennent à moi comme s’ils me connaissaient. A mon incommensurable surprise, Natasha leur a demandé de guetter l’arrivée d’un grand brun en chemise noire. Elle m’a réservé ses bras de Circé et m’invite dans sa cabane constituée majoritairement d’un grand lit. Elle me demande si ça me gêne de le partager. Y’a de ces questions des fois, on aimerait avoir à y répondre plus souvent!

Petite hutte aux longs cheveux de chaume et jolie fille aux cheveux courts. Dans la langueur des heures déjà suaves résonne une fois de plus la voix des locaux qui me cherchent: Nikky a décidé de me rejoindre aussi et pour me retrouver elle à demandé aux gars sur le débarcadère s’ils n’auraient pas vu un grand brun en chemise noire… Les locaux hallucinent et sont carrément écœurés. Ils nous dévisagent sans retenue, me demandent si je n’ai pas besoin d’un coup de main avec mes deux blondes époustouflantes. Elles répondent en riant de concert que je leur suffis: Leurs plaisanteries me construisent une véritable légende sur ce disque de sable.

Sauf à me faire assassiner par jalousie surexcitée des indonésiens, j’ai tout bonnement le sentiment que les amibes m’ont tué et que je suis arrivé au paradis. Ces choses-là ne m’arrivent normalement pas plus qu’aux autres. Je suis le premier surpris. Dans les discussions enfumées, les cocktails jointés de girofle, dans les colliers de corail et les courses à la tortue, dans les massages brûlants et les passages cryptés, je goûte à quelque chose que je ne retrouverai certainement jamais. Le bonheur est chronométré, mais je bats des records d’extase.

Les crabes ne prêtent pas attention aux levers de soleil. Nous oui. Circumambulation rituelle autour de l’île à la poursuite du sunset. Je me remplis d’émotions pures comme avant de traverser un désert. Danse avec les coraux. Mon Alice me guide dans ses merveilles. Les heures sont lascives et remplies de ce rien si savoureux. La placidité pourtant puissante des tortues me rappelle la force tranquille des orang-outangs. La mémoire est marquée par des images que je ne pensais possibles que dans mes plus grands fantasmes.

Froid-chaud des aurevoirs que l’on ne sait pas sur quel pied danser, puis retour à ces lieux de transition: qui tiré par un cheval, qui soulevé par un avion. Nikky doit déjà avoir trouvé un candidat à ses caresses à quelques brassées d’ici. Je serais bien mal placé pour la juger, il y a des soupes dans lesquelles il est vraiment couillon de cracher. Personne n’est d’ailleurs bien placé pour se permettre de condamner autrui. Ceux qui le croient se trompent. Natasha parle de se retrouver dans un improbable avenir que nous ne trouveront jamais. La magie est éphémère, on est bien trop conscients pour y croire vraiment, et c’est véritablement dommage. De cette réalité inimaginable ne reste bien vite que la légende, em laquelle je resterai le seul à croire, dernier témoin vivant de mes grandes heures.

Senggigi. Porte entre deux mondes aquatiques. Corridor pluvieux entre deux bateaux. Mon navire trace entre les îles Gilies et à nouveau me vient cette sensation que d’une certaine façon, un bout de moi est encore et pour toujours sur cet îlot paradisiaque. Gili Meno comme une macula sur mes photos rétiniennes, une cicatrice stupéfiante, un piercing dans le cœur. Lombok s’éloigne à reculons sur ses hauts talons volcaniques, disparaît dans l’estompe grise d’un nouvel orage. La mie de pain de la mousson gomme à grands traits ces épisodes aussi sûrement que le fera à son tour le temps, et néanmoins…

Je m’embarque pour plusieurs jours de mer sur une barque grossière, caravelle approximative à la conquête d’une infime partie de l’énorme archipel. A la proue du bateau on ne te voit pas pleurer, et l’océan pourra toujours faire une petite place aux larmes salées. Pas d’accès à la poupe: Pas moyen de voir le sillon que l’on trace. La proue, seule option possible. L’ancre lourde qu’il me faudra un jour jeter. Nous chatouillons la peau ridée de l’océan, coquille de noix dans la paume formidable de notre vénérable ancêtre. Je me fais vigie, lecteur à l’affût des avenirs possibles sur les lignes changeantes, allongé au bout du bout de la planche, figure de proue de mon propre destin.

Les gros nuages comme des îles transitoires. Sambawa est un immense jardin flottant, on dirait que les cocotiers ont germé à même l’océan. Les îlots se multiplient comme des nénuphars. L’Asie foudroyée, noyée, renflée de flotte, mais l’Asie arrosée, grand réservoir de fleurs. Quand je pense que j’ai réussi à risquer la déshydratation ici! L’eau sur tous les écrans, en intraveineuse, en rizières, dessus, dessous, dedans. Du vert à ne plus trop savoir qu’en faire. La terre est une pastèque, un melon d’eau, et tous les caps nous font le coup du bout du monde. Bateaux à balanciers, notonectes de bois, insectes hésitants sur la toile noire des bas fonds.

Suivre la houle avec les reins, faire corps avec les ondes irrégulières, n’être plus qu’un point d’équilibre, danser au centre de la gravité comme sur le cou d’un pachyderme, sur les bosses d’un chameau marin.  La mer est grosse et ma monture galope sur le carnage. Vagues en travers de la routine comme un grand coup d’épaule dans la coque des certitudes. Crêtes d’écume et début de grosse colère. Je pense à ces monstres marins dessinés comme des tourbillons aux dentitions catastrophiques qui mêlent nageoires et tentacules en une seule étreinte sur les vaisseaux fragiles. Armée démoniaque à l’assaut de la forteresse de planches. Le brise-lames est un couteau dans la chair bleue. L’écume de sang bouillonne hors de la plaie qui cicatrise dans le sillage de croûtes blanches. La mer est un manège où vivre n’est pas garanti. On a beau tous être regroupés à la proue, le bateau est cabré comme s’il allait livrer bataille.

« Tout ce que vous entassez hors de votre coeur est perdu. » (Jean Giono)

Mer de Bali. Océan indien. Dec 2013

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