035 Baron noir sur les ondes bleues

Toute l’île est prosternée au pied du volcan paternel. Les nuages effilochés par l’interminable essorage tombent doucement dans les crevasses. La côte est difficile à lire. Téton des mosquées, antennes-relais, clochers de la religion cellulaire. Des morceaux de villages sont agrippés à la ligne de vie du fil électrique. Conjuguer lumière et beauté au présent pacifié. Orion, grisé par ses contemplations, est allongé sur son couteau. Les billes de photo-plancton lui envoient des messages phosphorescents et les éclairs se mêlent de la conversation. Il en aura fallu des crics et des poulies et toute la volonté des hommes arc-boutés sur la margelle de l’aube pour que se lève le soleil en dépit du poids des averses. La proue virevolte une danse hésitante sur l’horizon, comme la pointe d’un gros crayon qui aurait à écrire une lettre d’amour, ou de rupture, en tout cas maladroite… Le navire se secoue comme un chien mouillé. Les cités coralliennes se suivent et ne se ressemblent jamais. Etoiles bleues et molles posées vous aussi sur la terre. Nuages de poissons verts, émeraudes dérivantes, saphirs qui se querellent un bout de rien. L’océan, laboratoire clandestin de couleurs, d’architectures encore inédites sur la terre ferme. Ballet des poissons improvisé tel un jazz exotique et flamboyant.

Nuit de tempête, la vraie, la menaçante. Le bateau roule et craque comme un jouet dans le jacuzzi de Poseïdon. L’impuissance est palpable, presque mystique. L’équipage est en alerte, les mégots rougeoient dans l’éclaboussure. J’emballe mon passeport et un million de roupies dans un sachet, repérant trois lampions sur la côte évidement trop lointaine pour espérer l’atteindre à la nage. Grosses heures de lessiveuse les tripes emmêlées par le roulis, la lune monte et descend furieusement entre les cumulus assassins. Le moteur poussé au maximum semble vouloir donner le meilleur de lui, vouloir survivre lui aussi à ce shaker incroyable…

Puis vient le havre de paix d’une baie abritée. Sensation inoubliable qui ne se gagne qu’au prix de la peur. Le seul moyen de connaître le miel du soulagement c’est d’expérimenter une peur également puissante. Les marins parlent fort parce qu’ils ont dégrafé le col serré de leur angoisse. L’oeil mi-clôt de la lune éclaire mes pages et la baie de la même laque argentique. Il y a peu, il y a des siècles déjà, elle était pleine entre les cocotiers de Gili Meno.

Cheval anxieux, le bateau tire sur son amarre, tourne avec les étoiles autour de l’ancre. La pluie se met à crier sur les auvents comme si elle voulait déchirer les bâches et creuver les yeux des hublots. J’essaie de dormir sur le balancier d’une pendule. Petit jour face au nouveau monde. Après tant d’îles décoiffées de jungle, frangées de palmeraies, brossées de mousse, voici que ce qui ont dormi s’éveillent face à des rochers pelés de gazon, distribués comme les pierres d »un jardin zen sur le camaïeu des bleus ratissés par l’équateur. Le chiendent donne envie de caresser les rochers. Formes féminines et suaves. Oxydes rouges et pelouses tendres, falaises abruptes ou cernés de sable rose.

Pink beach est sans doute l’un des endroits les plus romantiques au monde. Le sable n’est pas seulement délicieusement coloré, il est aussi doux comme une farine à la fraise. Je pourrais ne jamais m’en aller d’ici et toujours je me sens partir. Dans un bleu nuit plus beau que des bijoux, les raies mantas volent doucement. On dérive à toute vitesse en haute mer, entourés de ces anges ambigus, juste assez démoniaques pour être attirants et te perdre dans les profondeurs. Entre dauphins et poissons volants nous passons des îlots paradisiaques, pâtés de sable polymorphes parfois juste assez grands pour s’allonger.

J’aimerais qu’on me laisse un mois ici avec 25 kilos de riz… Délice inégalable de 4 jours à labourer la mer avant l’étrange instabilité de la grande île de Komodo. Monde préhistorique. Vallées sublimes entre les collines pelées que l’on partage avec 6 gros dragons. Les 2794 autres se cachent alentours… Belles bêtes, et quand elles bougent, on hésite entre le respect et la fuite. Parait qu’il ne faut pas courir s’ils te chargent, j’aimerais bien voir ça! De toutes façons ils nagent et grimpent aux arbres. La veille les rangers ont dû s’interposer entre eux et un gamin imprudent. Ils sont tendus. Ca n’est pas un zoo du tout. Rinca est la sœur méconnue. Même dragons mais des vues encore plus époustouflantes. Bien sûr nous choisissons d’une seule voie le parcours le plus long. Tendre pelouse plantée de palmiers sur la boue noire qui parfois façonne des buffles d’eau, tourne des taureaux de glaise dont la masse suffirait à faire basculer l’archipel. Les petits daims prennent un bain de soleil entre crocodiles d’estuaire et dragons de Komodo. On comprend leur condition de proie en croisant, bien sûr après le départ du guide, un saurien gigantesque manifestement coléreux. Les nanas qui partageaient mon parapluie se réfugient derrière moi comme si j’étais en mesure de faire quoi que ce soit. Je ramasse de grosses pierres que je suis bien content de ne pas avoir à lancer. Pas envie de jouer les saint-George en sandales.

On retourne se prélasser sur le pont en attendant de rallier d’autres mondes sous-marins. Les neuf touristes sont super et variés, l’équipage est convié à se mêler à nous et les liens se resserrent. Ventrées de tempey grillé, de riz et de salade cuite. On chante entre deux plongeons depuis le bastingage où s’accoudent les constellations. A force de brasser de l’eau l’hélice finit par nous pousser à destination… « déjà ». (Cf le spleen de Paris)

On reste tous à bord pour la nuit de Noël dans le port de Labuan bajo, sur l’île baptisée Flores par les colons Portugais. Sur le planisphère elle est minuscule mais entre nous on l’appelle le « continent ». Notre Noël est décoré de sourires resplendissants et de bien belles étoiles, la fleur dans les cheveux. Petra, l’allemande au nom monumental, est un bloc de courage, la vie n’est facile pour personne et personne ne lui a rien demandé. Pourtant nous naissons et pour certains c’est entre les mains d’une fille comme Amalia, Suisse-allemande sublime qui  accouche  de petits Indonésiens dans le cycle infernal et splendide. Apparemment elle n’apprécie pas que les nouveaux-nés. Si on m’avait dit que pour plaire aux filles il faut se passer de douche pendant six jours de mer! Elle aimerait se mettre au yoga, on commence par les exercices au sol. Où peuvent mener les étirements tout de même…

On rit avec Milan et Mignonne, on chante avec Chenk et on se passe la guitare d’Eitan. On apprend le lituanien et la grâce avec Inahara. Pizza d’un italien loin de sa botte, vin rouge indonésien et lemoncello local. On se passe facilement de dinde! Le lendemain Carmen me guide entre raies mantas et rainbow-tuna. J’essaie de ne pas tomber amoureux en l’aidant à enfiler sa combinaison. Autre style de regard hypnotisant: Equipé de peu j’ai sauté avant tous les autres dans la très haute mer et ainsi eu la chance saugrenue de plonger mes yeux directement dans ceux d’un requin pointe-noire. Nez à nez avec un hachoir vivant, je n’ai le temps d’avoir peur, pas même de paniquer: après quelques secondes d’observation les trois mètres de son fuselage de poignard disparaissent dans les profondeurs de saphir. Je remonte respirer avec les tortues brouteuses de corail. Carmen est jalouse, moi je jalouse celui qui l’aidera à retirer sa combinaison.

Les contractions de la tempête se rapprochent de Labuan-bajo, menacent d’accoucher d’un typhon. Les bateaux sont cloués à quai. Personne ne part et je dois annuler mon projet de refaire le chemin inverse sur le même bateau. On reconstruit le monde entre braves gens, on se remplit de jus de fruits et de poissons grillés. Le tarmac flotte sur des bassins de boue. Les infrastructures ressemblent à des cabannes de chantier. Il faut voir pour le croire l’aéroport de la ville. Dernièrement les vols étaient annulés parce qu’un avion s’était pris une vache à l’atterrissage… Flash-back aérien. En une heure de vol par temps clair je reviens sur 10 jours presque entièrement dédiés au monde marin. Dragons gris, sable rose, coraux nourris d’arc-en-ciel, amour écarlate et rouge-vif de la passion, comme un fer à marquer les cœurs. Pas l’ombre d’une ligne pour démarquer le ciel de l’eau. Les îlots filent comme des astéroïdes, comètes ceinturées de récifs. Les volcans étalent sur l’océan leur monticule de gravier noir.

J’ai réendossé l’habit de pirate, victime des passions, bourreau des cœurs en comptant le mien. J’ai perdu ma boucle d’oreille en plongeant dans la mer de Flores. Sera-t’elle gobée par quelque léviathan, ornera-t’elle la lèvre d’un mérou, fera-t’elle la fierté d’un bernard l’ermite? J’avance sans tâter le terrain, je sais qu’il vaut mieux être fort que d’espérer pouvoir éviter toujours la lutte. Je me prends pour ce que je serai un jour, je n’ai pas peur du monde parce que j’ai appris à combattre contre moi-même. J’arrive à percevoir la lune entre les gros nuages au dedans de moi. Je sais nager sur mes propres rouleaux. Le véritable danger n’est pas dans la tempête.

Je sirote un ginger-arack et fais le tour d’un épi de maïs grillé brûlant de piment sur la plage de Sanur. Plage se dit « pantai » en bahasa indonesia. En occitan ça veut dire « rêve »…heureux hasard… « Selamat natal », Joyeux noël. J’essairai de faire un bonhomme de sable avec un nez en patate douce et des yeux de corail.

« Seul je suis dans ma chambre noire, comme le baron noir perdu à Paris. Ma tête tourne, cogne au plafond. Je navigue comme en lévitation. » (Arthur H).

Pantai Sanur. Bali. Dec 2013

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