036 Nounours ovipares

Le soleil, tout le jour, a rincé ses cheveux dans l’eau. Rien n’est venu froisser le dessin bleu. Coincé comme un morceau de viande dans les dents de l’éternité, on se souvient déjà de moi et déjà, comme un pieu mensonge, mon image un peu retouchée décrit très bien ce que je ne suis pas. Nous avançons par la force des choses. Mais en quoi consiste-t-elle finalement cette fameuse force des choses? La force de nous émouvoir? De demeurer quand nous passons? De ne pas traîner le boulet de nos décisions? Ou n’est-ce que la force de l’impuissance, de ces expressions qui n’ont aucun sens et qui ne sont encore que de piètres excuses à nos incapacités chroniques?

Devant qui ou quoi désormais me faudra-t’il mettre un genou à terre? Qui sera désigné pour plaquer une épée sur mes épaules, pour me décapiter ou me faire chevalier? Un arbre mort dans le marc de café, le dernier thé de Kirilov, la voix des sages au petit déjeuner. Tomberai-je de sommeil le jour venu ou sera-ce encore une façon déguisée d’abdiquer? Perdre pied pour toujours. Refuser de se relever inchangé. Pactiser avec des diablesses, signer des traités malicieux. Prendre feu une fois pour toutes. Quelle sera la prochaine occasion de courber l’échine? Dans quelle devise devrai-je payer mes dernières repentances? Dans quel idiome, et avec quel accent et pour quelle confession? Quelle monnaie aurai-je en poche pour Caron? Accroupi par tant et tant de révoltes, cassé par des combats futiles. Relégué à l’errance, claudiquant sur ce chemin où brillent de loin en loin des éclats de plaisir, verroterie de l’espérance.

J’ai mis mes premiers pas dans la terre du pardon. On a pu me poursuivre sur les écrans des mégapoles, dans des jungles de jade et des jardins artificiels, à faire le clown sous des chapiteaux volcaniques. Le ressac à jamais aura brouillé mes pistes. Je laisse des traces émotionnelles, des empreintes de peur, de bravoure, de confiance. On m’aura battu comme un chien, cajolé comme un chiot. J’ai éveillé le doute et fait de l’ombre à ma méfiance. Maintenant tous mes pas sont des pas de côté. Je trimbale un arsenal d’au revoir, les poches pleines d’adieux, de mouchoirs blancs, de drapeaux noirs. Je me rencontre à tous moments et je me surprends en tous lieux. Si ça n’était pas des miroirs je cesserais de croire en moi… Mais l’hôtesse me sourit en passant: J’existe.

Amed. Marches de géant revêtues d’un tapis vert-de-riz. L’Indonésie que je cherchais partout, que je ne trouvais pas dans les fausses-couleurs touristiques. Planquée au détour du volcan, camouflée sous les cocotiers. L’Indonésie où tout se négocie, à commencer par les virages où deux doigts nous séparent de l’accident mortel. Pays de sables mouvants basaltiques où les hommes blancs se font prendre au piège suave des beautés brunes. On leur offrirait bien le monde si le monde n’était pas si laid. Comme la lune est très bien où elle est, il reste surtout le pognon, parce que l’amour file encore plus vite entre les doigts. Pour l’amour il n’y a pas de pochette cachée, pas moyen d’économiser, de placer, de faire fructifier. Pas de distributeur au coin des rues. L’amour ne sait pas s’arrêter de se reprendre et de se donner. Encore un truc à négocier…

Soirée avec un prospecteur d’uranium, un tour-du-mondiste à la voile, un moniteur de plongée venu pour trois mois ( il y a cinq ans de ça). Un type qui s’envole demain pour Uzès se marier avec une balinaise. (8 ans qu’il n’a pas vu l’Europe, ça va lui faire bizarre.) Après 25 minutes à converser en anglais on réalise qu’on est tous Français…

Terrasses cultivées sur des pentes abruptes qui dévalent dans la mer, coupées seulement par la route côtière aux panoramas étourdissants. Des bars, restos, des bibelots, des bras chargés de bouffe et d’appareils-photo. On pourrait être à Port-vendres après un sérieux réchauffement climatique. Pyrénées volcaniques, Collioure équatoriale ourlée de galets noirs et de débris de corail blanc: longue partie de go contre l’océan.

J’ai six fleurs différentes à la boutonnière, merveilleuses médailles. Un bosquet de lauriers rose qui ne savent pas vraiment quand fleurir et qui du coup fleurissent tout le temps. Eucalyptus semés par quelque mélancolique Australien. Quel bonheur d’être à portée de promenade d’un tel endroit! On voudrait poursuivre les papillons au delà des falaises, voler à ras de l’eau où les tortues reprennent leur formidable souffle. Parenthèse inespérée dans la mousson. J’ai l’impression de me dilater, d’occuper tout l’espace à ma portée. Voltige sentimentale qui laisse un dessin triste dans le ciel, parfois en forme de cœur, parfois en forme de croix.

Le décompte des années importe peu. Elles reviennent à l’heure dite, échelonnées sur les fuseaux, on ne se rend compte de rien. En dépit des belles promesses et des bonnes résolutions, certaines sont à jamais marquées par des radiations à la durée de vie interminable. On se retrouve injectés d’étranges isotopes, des instants bleutés à l’iode 430. Longues nuits éclairées au radon, lumière chimique que ne bloquent pas les paupières.

Comme l’entrée du printemps qu’un éternel éboulement obstrue depuis 10 ans. Les St-Valentin où dans le fatras des roses je vais cherchant les odieux chrysanthèmes. Mes jours de l’an ont un avant-goût de douche froide, et pour toujours, deux jours après, je mènerai l’enquête sans mon manteau dans le soir lacéré par le mistral, sur les traces d’un accident que les indices requalifieront en suicide. Percé en profondeur par la limaille de verre de cet hiver intolérable, il me semble que je n’aurai plus jamais chaud. Tu ramasses les lunettes calcinées de celle qui devait être l’amour de ta vie, et soudain l’expression t’arrache un rire jaune bileux tant elle sonne mal en ces lieux.

Et le monde ne s’effondre pas sous les coups de buttoir, la terre continue de tourner comme une effrontée. Tu mets bout à bout des mégots pour essayer d’en faire des nuits. Tu cherches le sommeil avec des aiguilles sous les ongles. Tu essaies de manger avec un râteau dans le ventre.Tu te surprends à désirer que le feu d’artifice de Valparaiso soit le commencement d’un conflit atomique et le temps que la fumée retombe tu as déjà envie de vivre dans l’odeur de poudre. Les échos de tes sarcasmes résonnent encore quand tu te retrouves amoureux. Ton cœur est encore emballé quand la mort revient te foutre à terre avec tes espoirs écrasés comme des framboises.

Je ne suis pas super bon pour me souvenir des anniversaires heureux. Sans doute parce que j’aime autant que leur saveur épicée se dilue doucement dans ma sauce biographique. Les caresses marquent moins que les coups de couteau… Je vais me faire imprimer des calendriers sur papier-cul, trouver une montre qui marque les comptes à rebours.

Goûteur de lèvres, sommelier des salives, bâtisseur de l’instable, amiral des radeaux, je me fends d’un grand sourire de citrouille en devinant Shiva dans son cercle de feu. Sa danse piétine les tessons de décembre. La poussière s’agglomère à l’eau salée, et de la boue informe jaillit déjà, enfin? une nouvelle année. Une voyageuse me demandait fort justement si mon échappée avait les effets escomptés. Si j’ai répondu oui, c’est que ça doit être vrai!

Parfum d’herbe grasse écrasée. Pile de noyaux de mangue séchés, cailloux poilus. On dirait des œufs de nounours. Dans chaque part du gâteau de la terre il y a une arête pour t’étrangler et une fève pour te faire roi. Je noircis mon karma en mangeant du barracuda grillé. Je tenterai d’en décrire le goût aux générations futures… Je vais dériver une dernière fois entre les coraux asiatiques. Je retrouverai leurs cousins dans la mer caraïbe, si dios quiere, y si no quiere…es igual!

L’Asie me file entre les doigts comme une corde mouillée. Dernier dimanche de 2013. Pas le temps ni l’envie ni le besoin de revenir sur cette année étrange. Un gros classeur à archiver. Je commence la suite de manière non moins surprenante, devant une pile de papier blanc. Première page ornée d’une frise aztèque et en-tête en castillan: « Próxima estación: Esperanza. »

« Je reviens de la gueule du loup. J’ai fait le mur et les verrous. Comprenez ma soif de soleil, ou n’y comprenez rien, c’est pareil… » (la Rue Ketanou).

Sanur. Bali. Indonésie. Dec 2013

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