037 Il y a toujours une île qui nous attend

On n’écrit pas souvent de poésie sur une soirée entre amis. Bien peu de sonnets disent ce que c’est que de danser en discothèque avec des souris internationales. C’est un tort. Les instants précieux se gravent sur le rouleau de cire du cerveau. L’Indonésie et derrière elle tout l’attelage de l’Asie du sud-ouest courent dans mes veines, infiltrées par une bactérie de tournis. Je suis bien sûr reconnaissant envers Kamille pour les moments partagés tels une pâtisserie. Idem pour les copains croisés sur le chemin. Ceux qui tiennent à moi peuvent à leur tour les remercier tous. Je ne les cite pas car presque aucun ne pourrait me lire, mais ce n’était pas rien de soulever le grand couillon que je suis sur les épaules du nouvel an. Ils sont imprimés quelque-part dans cette zone que le coffre du cœur protège comme un trésor fatalement périssable. Que leur sympathie leur soit retournée au centuple.

Ubud est une ville de traditions et selon la tradition il a plu sur Ubud durant tout le réveillon. Ca n’a pas étouffé le feu des artifices, pas empêché que l’on se divise en tous sens entre gens très différents mais tous conscients de partager le même bateau hésitant et sensible. On a secoué les puces du monde avec Shiva nata-raja, le seigneur de la danse. On a sué comme des zouaves, on s’est assourdis pour ne pas entendre craquer le cou de 2013. Tout en bas de jalan Tegalalang, Arjuna n’a pas cru bon de décocher sa lourde flèche. Le monde est encore là, écœurant et splendide, renouvelé à l’identique, cloné par le grand manque d’inspiration.

Quand je ressens vaguement le mal du pays, je pense à la baie de Cadaquès où j’ai surfé il y a deux ou deux mille ans sur les hauts et les bas de l’oscillographe existentiel. Je pense à Berlin où je n’ai jamais mis les pieds. Madère me manque comme si j’étais né à Istanbul ou que j’avais grandi en Crète.

Je me fais modèle-photo le temps de quelques flashes, histoire de parfaire mon voyage de star. Persistance rétinienne qui durera longtemps après que l’Indonésie ait disparu de mon radar. Les accolades sentent les adieux. On empoche les viatiques de baisers et de bénédictions. Bali congestionnée, le nez bouché par le trafic infinissant. Je lis le Ramayana sur les rond-points. Je salue les scooters-poulailler, les motos porte-surf, le ramassage des ordures en side-car, le kart bricolé de barres de douche qui faufile toute une famille sous un parasol et sur l’autoroute. J’ai quitté l’île des offrandes en pensant déjà revenir m’offrir à son puzzle de sortilèges. Je vais clore bientôt le chapitre asiatique en espérant bien n’avoir pas dit mon dernier mot, fût-il en vietnamien, laotien, philippin, birman, coréen ou papou…

Retour rapide en Malaisie qu’il me semble avoir foulée il y a des siècles. Entre-temps je me suis adapté et je trouve que le fond de l’air est frais. Les nouveaux venus considèrent mon foulard avec stupeur. Plein de malais sont crevards et dans le bus je subis patiemment les deux plaies de l’Asie: sa passion pour les chansons larmoyantes sucrées à la praline rose et l’horrible, nauséeuse, dégobillante habitude de se racler la gorge, succioner les sinus et cracher avec fracas comme dans une épidémie de glaire en pleine pénurie de mouchoirs. On ne doit pas voir un cheveu dépasser des hidjabs mais on a la triste connaissance de tout leur arbre traquéo-bronco-pulmonaire… Pour le reste, l’Asie va me manquer. C’est d’ailleurs une rengaine très commune chez tous ceux qui sont sur le départ: « I’m gonna miss Asia. » Même quand on galère, l’adjonction presque permanente de sourires rend toutes choses attendrissantes. C’est drôle, de même qu’avec les êtres qui partagent nos chemins et pataugent dans notre samsara, tout ce dont on ne connaissait pas l’existence un court instant auparavant vient à manquer cruellement comme si cela avait toujours fait partie de soi. Que gagne-t’on à tant découvrir et à tant aimer si c’est pour en expérimenter le manque? Si l’on est certain de tout perdre et de s’en retourner aussi nu à l’arrivée qu’on l’était au départ?

Le renard du petit prince le dit si bien: « J’y gagne, à cause de la couleur des blés… »

Elle est à toi cette chanson, toi la putain khmer qui sans façons, d’un air malheureux m’a souri, lorsque les gendarmes m’ont pris. Toi l’oursonne berlinoise qui m’a laissé lire sur tes lèvres antibiotiques, blottie entre mon amibiase et les grillages du paradis. Toi qui te blesses à tellement trancher de cocos. Toi qui chauffes à blanc l’air conditionné des affreux dortoirs de Kuala lumpur avec ta savoureuse sueur vénézuelienne. Toi qui m’hypnotisais de tes rires tropicaux en me servant le black thaï tea parce que j’avais enfin appris à te dire merci dans ta langue. Asie qui ne sera bientôt guère plus consistante qu’une illusion. Comme un rêve le temps d’une sieste sur la plage. Dentelle d’îlots insignifiants, de maigres péninsules qui m’importent et m’apportèrent tellement, petites croûtes de terre dans le dos des mers somptueuses, santons de sel vus depuis les colosses américains. Gili Meno qui me chatouille les amygdales, minuscule pastille apaisante coincée à jamais dans la gorge, si petite et qui prend tellement de place sur mon planisphère sensible. Je pense à ces reproductions, en biologie, du corps humain dessiné proportionnellement à la sensibilité des zones. Idem ma mappemonde et ses zones grossies par les sentiments, les (més)aventures, avec les cailloux semés dans le détroit de Lombok plus gros que la sainte Russie.)

Melacca, cocktail architectural et génétique. Par exemple la mosquée kampong klung: Minaret en pagode, toiture chinoise, colonnes corinthiennes, mobilier victorien, déco hindou, tuiles vernissées portugaises. Un papi chinois en visite s’incline avec respect devant la salle de prière, sans simagrées, sorte de respect-reflexe très beau à observer.

Population intrigante car très métissée, bien plus qu’ailleurs en Malaisie, y compris avec des européens. Du coup, certains chinois le sont à peine plus que moi, je suis plus foncé que certains malais, et de typiques mamas indiennes en sari attendent l’eucharistie devant l’église catholique. Si Kuala Lumpur me faisait penser à une arche post-apocalyptique, Melacca me fait penser à ce que donnerait une suite possible. Attention rien n’est parfait: les rancœurs et les conflits inter-ethniques sont légion. Mais en plissant un peu les yeux on se prendrait presque à y croire. Presque!

Ville de culture, d’échoppes, d’antiquaires. Pézénas à l’huile de sésame. Calligraphies sur les murs des adorables shop-house chinoises. Couillandres pour les nombreux touristes et pousse-pousse délirants de guirlandes, sono, lampions et autres dorures. L’averse me pousse à coup de seaux d’eau dans un temple chinois. Les dragons-gargouilles colorés vomissent une pluie blanche tirée de la traite encore tiède du ciel laiteux. Les pratiquants sont assidus et c’est tout un boulot pour les Quasimodo tordus que de balayer les tas de cendre d’encens, récolter les bâtonnets, racler les coulures de cire. Lampions alourdis par la pluie. Impluviums où s’abreuvent  des bassins de plantes. Parfois c’est au-dessus des douches que s’ouvre une portion de ciel, et seul le ciel est témoin de ce qui s’y passe. Se doucher sous la pluie est aussi bizarre qu’agréable. Hystérie autour du durian qui parfume jusqu’au café-blanc (sorte de crème de graisse de palme et de lait concentré super sucré).

Je prévoyais de proposer mon parapluie et ma compagnie à une japonaise en détresse. Voilà qu’elle s’en offre un juste avant que je ne la rejoigne… Les vendeurs de pépin et les poètes ne sont pas bons copains!

Empêtrés dans les brumes matinales du détroit de Melacca passe un long train-train de porte-containers, chargés j’imagine des tee-shirts idiots et bermudas fluos avec lesquels tout l’occident l’été prochain tentera de se convaincre que le ridicule ne tue pas. Je hante tous les restos indiens de la cité. Quand tu ne sens plus les épices de ton thé massala c’est que le curry était bien corsé!  Le soleil bourdonne derrière la moustiquaire du ciel voilé. Promenade pépère sur le rivage. La chaîne déraille tous les 500 mètres mais à vélo donné on ne regarde pas les pignons. Arrêt au stand avant le nouveau départ. J’attends ma lessive inter-continentale en slip et sarong dans la back-room de la laverie. La proprio chinoise se marre et me dévore du coin de l’œil. Son mari se marre aussi mais en plus crispé, il m’a aussi à l’œil.

J’aide en toutes les langues les paumés du petit matin. But where are you from? S’interroge le gérant; de nulle part, je n’ai plus de chez moi! Après quelque temps tu ne te sens plus exactement voyageur. Plutôt acrobate en roue libre sur la grande boule bleue verte et grise. Jongleur de cultures sur la corde souple des appartenances. Les avions sont des magiciens et les illusions rassemblent les ermites instables que nous sommes.

Un naan dans chaque joue pour me dérougir les gencives du mélange à mâcher, je m’imprègne à fond de la langueur asiatique. Je pénétrerai demain à la nuit tombée dans un long couloir aérien qui dans la bagatelle de cinquante heures me mènera vers une autre lumière. Moi qui ai du mal à retenir les heures, les dates et même les années en temps « normal » (ah! la normalité) je ne pouvais pas mieux faire pour me perdre; ça tombe bien j’adore ça!

« Only hear the rain fall. Traveling with no destination, still hanging on to what may be… » (Je n’entends que la pluie qui tombe, voyageant sans destination, toujours agrippé aux possibles… Beth Gibbons)

Melacca. Malasia. Jan 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.