038 dix mille km/j

Les éclairs font comme des bijoux argentés sur Melacca, orageuse beauté endeuillée de nuit sans lune. Belle femme en colère de me voir partir pour toujours. Je me hâte lentement, à tout petits pas pour ne pas glisser, aussi sans doute pour ne pas m’en aller trop vite vers mon dernier lit asiatique. J’ai trouvé un boui-boui pakistanais pas mal, tous observent interloqués mon profil de long-nez. Ce n’est pas vraiment le genre de client qu’ils ont l’habitude de servir. C’est bon, mais un genre de boule dans la gorge m’empêche de profiter complètement de ce repas. C’est que je fais mes adieux à tout un continent… Je lève des vagues dans les flaques de little india, je crois voir Yiskah de partout.

« Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes, même dans le souvenir… » (G. Apollinaire)

Songeries autoroutières. Comme heure se dit « jal » en bahasa malay, les panneaux indiquent par ex 60km/J, ce qui te fait invariablement penser à 60km par jour… Ce serait réaliste au Cambodge ou à Bali ceci-dit. Je me demande si leur voitures ont des pneus « mousson ». Les bolides sur la file de droite lèvent autant d’eau que les hors-bord de course qui déchiraient les eaux paisibles de ce lac géant au Japon.

J’aurai passé plus de temps sur les banquettes de l’aéroport de Kuala Lumpur que dans les bras de certaines femmes de ma vie… Où l’on constate que l’on ne fait pas toujours exactement tout comme on le souhaiterait dans cette vie! Vaste plaine du tarmac rougie par le soleil couchant en plein dans l’axe de la tour de contrôle, lentement métamorphosée en minaret sur le désert punaisé de palmiers. J’essaie de convaincre mon cerveau que ce soir de grand départ est l’aube d’un jour nouveau sur Samarcande. Je dois intervertir mon rythme biologique comme on retourne une chaussette. 19h à KL. Il est environ 6h du mat à Santiago de Chile… Faille spatio temporelle dans l’horrible air conditionné. Ceci dit, même si ça peut sembler couillon, je réalise un r rêve de grand gosse à changer sans arrêt l’heure à ma montre, à jouer au mikado avec les fuseaux horaire. C’est éreintant mais je ne me plains pas, je sais que tout ça me manquera cruellement un jour.

Le soleil est couché. La réalité a repris le dessus. La tour de contrôle de KLIA 2 essaie d’attirer l’attention de sa grande sœur. Elle clignote doucement, triste phare sans faisceau qui rêve sans doute d’être vu par les bateaux. Présence irréelle d’un rond de forêt équatoriale au milieu du terminal. Encore plus bizarre avec du rebetiko dans les oreilles. Je récupère peu à peu ma chère musique et rend grâce à mon frangin qui en me soutenant depuis la France ne sait pas à point il me soulage.  Je danse sur les tapis roulants pour tromper mon ennui et celui des 3000 paires d’yeux qui jalousent mon laisser-aller. Faut voir les gueules que 95% des gens tirent dans les aéroports. J’ai connu des enterrements plus joyeux. Il y a pourtant des avions d’air-tahiti, des vols pour Sao paolo, Shangai, des connexions pour St Petersbourg! On dirait qu’ils ont tous rendez-vous chez le proctologue. Moi, il me suffit de me répéter les noms magiques de mes destinations pour refaire le plein de motivation. Au moins je fais sourire les gens du staff, les hôtesses, et même la sécurité. Il faut dire que je suis comme drogué par la fatigue. Sentiment d’être le cobaye d’une expérience de privation de sommeil. Je dois avoir une tête de dangereux psychopathe et pour une fois je passe les frontières comme un couteau chaud dans du beurre mou.

Au moment d’embarquer pour Narita, entouré de japonais en doudoune je réalise que l’hiver n’a pas complètement cessé d’exister et que je suis…en chemise. Grand ciel bleu et lumière crue sur Tokyo. Carpaccio de soleil dans le plateau du petit jour. Bizarre d’expulser cette vapeur sur le tarmac. Je découvre le froid comme pour la première fois. Ca m’amuse un dixième de seconde. Berk! Vite, pilotes, emmenez-moi vers l’été austral, et que ça saute!

J’évacue l’encre comme une pieuvre, des volutes de mots pour mieux favoriser ma fuite. Every relation unattented will be destroyed immediatly. Toute relation laissée sans surveillance sera immédiatement détruite. On attend l’autorisation d’atterrir en faisant des boucles paisibles au-dessus de Los Angeles. Vol plané silencieux dans le ciel limpide. On s’est fait San Francisco/L-A comme dans un avion de tourisme. J’ai toujours du bol avec les hublots. La ville est plate comme une limande échouée sur la plaine côtière. Tapis de cartes postales d’un rêve américain surfait, avec le timbre bleu de la piscine dans le coin. Plein hiver, il doit faire 16 degrés à six heures du matin, ils annoncent 28 pour la journée. Inch’Allah je reviens dans 4 mois voir de plus près ce drôle de quadrillage, ces nœuds d’autoroutes, d’échangeurs ferroviaires. Les collines de Beverly, l’arrière-pays aride où semblent couler des fleuves de sable. Le smog, comme le nom d’un monstre de la mythologie germanique. Le 777 d’american airways est un géant, sorte d’immeuble volant à plus de 1000km/h au milieu des cristaux de glace. On dirait qu’on atterrit en pleine rue. Je sors prendre ma dose de soleil californien entre deux vols. La première jolie américaine avec qui j’engage la conversation s’avère être…parisienne… J’adore la mixité, surtout en jupes.

J’ai peine à croire que je suis de retour au Chili. Après tant d’exotisme et de « perditions » en Asie, j’ai l’impression de rentrer à la maison… L’accueil incomparable de la famille de mon amie Lola contribue grandement à ce sentiment. Le soleil levant est comme un gigantesque feu rouge. C’est ici que l’on s’arrête. Rien que de voir écrit « Valparaiso » sur les panneaux me fait battre le cœur. La gare routière de Valpo est toujours aussi rebutante, ça tombe bien, je ne compte pas m’y attarder!

Je me rue dans Valparaiso comme un affamé. Je retrouve comme un grand le chemin de la maison, enclenche le cerveau en version españole. C’est parti pour une autre immense leçon de mon université itinérante. Repas gargantuesques de poisson, d’avocat, fraises, pêches, pastèques. Demain nous partons en famille pour la caleta de Horcón, village de pêcheurs, cabanes de bois, grosses vagues glacées du pacifique. Ca va me changer des 25/30 degrés des eaux tropicales… Je dors sous une couette en plein été, mon écharpe et mon pull amusent beaucoup.

« No te asomes a la ventana, que no hay nadie en esta casa, asomate a mi alma. »(Ne te penches pas à la fenêtre, il n’y a personne dans cette maison, penche-toi sur mon âme. Rafael Alberti)

Cerro san juan de dios. Valparaiso. Chili. Jan 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.