039 Draps d’écume et coussins de lave

Je me rue dans Valparaiso comme un affamé. Je plonge dans des bras ouverts à toute heure, des sourires sans forceps. Comme un aliéné fraîchement décousu de sa camisole, mais pas de sa furie, je me débats dans la caleta d’Horcón, je dévale les falaises qui se frottent les pieds dans le pacifique. Panorama aride, point de vue épineux, la rumeur des rouleaux comme le refrain d’une révolte. On immole en riant de ces viandes dont les dieux ne verront pas les os, réservés aux Anubis abâtardis et biscornus qui hantent la zone. Méduses mâchées par le ressac, aloé vera vénéneux, aspic empoisonné pour saler les salades de mer, les crudités qui se coincent entre les orteils dans le bain froid où les titans barbotent. Promenade vertigineuse à Punta Fraile, à angle droit de l’océan. Je suis l’adulte irresponsable, le tonton-tío, le garde-chiourme d’une tripotée de petites souris qui couinent en castillan entre les roches instables et les cactus qui s’étirent pour profiter du couchant.

Les vagues s’éclatent sur l’enclume de la côte, lancent leur écume en l’air, jonglent avec les gerbes blanches comme si elles se savaient admirées. Spectacle de rive au bord de laquelle viennent se grouper toutes les rues sablonneuses. Playa de la luna. Le sable blanc, plus fin, levé par les vagues, marque des arythmies cardiaques sur le rouleau noir du rivage frangé de falaises. Catalina écrit son nom avec des galets méticuleusement choisis. Je suis trop étranger pour elle, trop possiblement lointain pour tenter de m’en rapprocher. Je suis, moi aussi, tout noir et poli comme ses galets, mais d’un autre calibre…

Je suis revenu à la vie poussé par une détonation. Depuis je ne fais que passer comme une balle un peu perdue. Projectile sentimental et sans cible. Noyau de plomb chemisé pour la résistance. Défi contre la gravité, balistique à trois sous: calculer la portée maximale, l’axe de tir, le coefficient de pénétration. Une rafale visant le ciel…

Playa del Tebo. Accès en glissant sur les fesses. Les embruns et les jolies brunes. Pâté de transparences, entre les copeaux de nacre violette, le compost aveuglant des coquilles de calcaire, le vert-glissant des mousses, les algues noires, la chevelure gélatineuse d’une déesse océanique dont la nudité interdite repose entre les replis telluriques, sur des coussins de lave.

Me voici diplômé de la caleta d’Horcón. J’ai fait les paseos indispensables, j’ai goûté à tout, le poisson cru, l’herbe grillée. (on te demande si tu n’as pas mangé des trucs abominables en Asie, tout en savourant des arapèdes ou des escargots de mer gros comme des entrecôtes un peu repoussantes…) J’ai farnienté, expliqué cette notion du rien-faire devant l’océan laborieux. Je me suis laissé lisser par le sable, envahir par la terre qui noirci les pieds et te fait manouche en deux temps trois mouvements, les yeux délavés et le ventre replet dans ces espèces de caravanes ensablées, ces cabanes-pilotis au-dessus de la poussière pas loin d’être désertique. J’ai rencontré presque toute la famille, c’est à dire que je ne comprends plus rien à qui est qui. Tout ce que je sais c’est que le sens de l’accueil leur vient à tous et sans se forcer. Je ne parviens pas à m’autoriser à penser que je ne reviendrai jamais. D’ailleurs on me salue comme si je vivais à deux cents mètres.

Le môle du marché aux poissons de Valpo est courbé sous le poids des mouettes. Tornade de plumes et d’avertissements stridents où passent plus lourdement les gros porteurs des pélicans. Pyramide de têtes et de tripes de poissons sur laquelle se vautrent gueule ouverte, tels des centurions bedonnants, les gros mâles loups de mers. On dirait plutôt des taureaux fainéants, buffles de mer gonflés de graisse, réservoirs de puissance ballottés comme des baudruches dangereuses.

Il me vient presque un blocage en voulant écrire sur cette ville. Comme écrire sur sa propre femme. Pas si simple de parler de ce qui ressemble si furieusement à son chez soi. Pas commode d’écrire « sur » Valpo tant la ville est déjà passée au pinceau arc-en-ciel, recouverte de graffitis. Révolte et poésie qui s’accordent si bien en castillan. Les punks, les rêveurs, les rebelles, les rastas cherchent le slogan choc, les mots qui accompagneront le prochain portrait révolté du monde. Pas évident d’écrire au stylo noir sur une cité de couleur, de surligner les contours bosselés des collines, d’expliquer marche après marche ce qu’il y a de beau dans un labyrinthe d’escaliers, dans un plan de construction basé sur un sismographe.

Pour décrire l’Amérique il faut savoir écrire la musique, tracer des partitions dans la poussière. Il faut des doses de sensualité, un vocabulaire de climatologue et un regard ridé de galérien. Ici le hippie doit pouvoir casser un arbre sur sa cuisse, le macho doit savoir chanter. On dirait que plus rien n’impressionne personne. On a beau brûler des bougies à la vierge, on n’attend pas grand chose du ciel. Il y a bien plus de mystères dans les bennes à ordures et dans le journal du matin.

Chili, long carottage de tout un continent, chemin de crête, comme une rue Miramar de 5000 kilomètres…  J’avais le sentiment de revenir à la maison: partir sera d’autant plus dur. Je vais devoir redéchirer ces liens si prompts à ficeler le cœur et relancer la machine à s’infinir. J’apprends pas après pas à toujours m’en aller, j’apprends que jouer des rôles ne m’est agréable que dans la mesure où je sais que je vais les abandonner. Toutes ces formes de vie que j’adore et qui pourtant ne me satisfont pas. Je me bricole des personnalités, des œuvres de vie éphémères que je ne pourrais pas soutenir plus de six mois. Je suis de tous les styles, toutes les luttes, un caméléon de combat, indécis et inachevé, expert en camouflage, jamais complètement bon-à-tirer. Je suis surtout de mon côté, de mon équipée fantastique, de mon groupement préféré. Si je m’adapte comme l’eau à son contenant, je suis aussi très difficile à contenir. Je disparais à la moindre fissure. Je découvre que je corresponds assez bien aux errants, que je suis amovible, que je possède moins qu’un gitan, que mon cœur est plein de sables mouvants. Plus je vole moins je sais où je vais bien pouvoir atterrir.

On y est presque, « falta poco », mais les ascenseurs de Valparaiso ne mènent pas au paradis. Parce qu’ici on se dit qu’on va quand même tenter de tenir encore un peu, qu’il sera toujours temps de baisser les bras, qu’on va profiter entre deux tremblements, que le jour viendra bien assez tôt du tsunami terminal. Alors on attend que se dissipe la camanchaca (épaisse nappe de brume de mer qui peut stagner la moitié du jour sur la côte, seule forme d’eau que goûtera le littoral durant les longs mois d’été.) on attend d’y voir clair pour cueillir le jour, ramasser des brassées de bonheur, cette fleur qui fane si vite et qui, séchée, ne laisse pratiquement rien. Fourrage des jours heureux, petits ballots empilés partout où l’on peut. Pas facile de faire de la place, il faut purger les plaies, payer le prix du manque, ne pas trop estimer les pertes, présenter les factures, réduire les corps et les fractures, se faire incendiaire de sa propre vie. Longue saison de récolte, un peu gênée par les décombres. Répétitions pour les sabbats, messes noires et lunes perverses. Je prends un peu de tout et j’en fais tout un monde…

« Si recoremos todas las escaleras de Valparaiso, habremos dado la vuelta al mundo. » (Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous auront fait le tour du monde. Pablo Neruda.)

Valparaiso. Chile. Janv 2014

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