004 Capsules de silence

Enfin des quartiers populaires. Sous les immenses intersections des ponts ferroviaires, un souk avec de tout, pour tous les goûts, enfin, surtout quand on aime les produits de la mer. Depuis la friture la plus petite qui soit, on croirait des vermicelles, aux immenses calamars séchés, en passant par les brassées d’algues. Sushis de ventouses crues, ou avec des oeufs comme des billes, et surtout ces brioches blanches tellement savoureuses. Rien de touristique ici mais comme d’habitude, les recoins qui chez nous seraient d’horribles et infréquentables coupe-gorge pour junkies abritent de micro-commerces ou de minuscules restaurants très accueillants.

Grand parc où j’ai une discussion délicieuse avec un poète, haïku-kiaï qui compose aussi en anglais, adepte de Nietzsche, Dostoïevski. Il me montre son « Crime et châtiment », le petit 3 dans le coin signifie qu’il le lit pour la troisième fois… Il me dit ne pas discuter avec n’importe qui, et que ce sont mes vêtements et mon attitude qui l’on fait vouloir m’aborder…

Encore un musée bourré de merveilles. Il y a de tout mais il est indéniable que la culture japonaise est celle qui a au mieux exploité le vide. Je fais une overdose de sculptures du bouddha mais nombre de pièces en imposent. Paravents de soie peinte et visages apaisés, on ressort avec des envies de légèreté et de balades méditatives, la routine quoi!

Dernière nuit dans Tokyo avant de filer vers le sud. J’irai finalement en shinkansen, le train-de-la-balle (bullet-train), suite à une erreur sur la machine qui ne parle que partiellement anglais (et je n’ai que partiellement utilisé mon encéphale…) J’aurai perdu cinquante dollars mais gagné cinq heures de voyage et le droit de frimer que j’y étais… Ceci dit, le shinkansen sera bientôt une vieillerie: Il y a des images du projet futur, le train à suspension magnétique, qui vaudra encore le double du prix…

J’ai vu d’en bas la tour qui se veut le pendant de celle d’Effeil, la tour de l’arbre-céleste (sky-tree tower), qui ferait, à vérifier avec une longue règle, quelques 650 mètres de haut.  d’où je suis je peux la cacher avec une seule main… On croirait qu’un morceau de vaisseau spatial est venu se planter dans le sol. L’accès au sommet est décidément trop cher. Il y a une file d’attente comme pour échapper à un cataclysme. Je prendrai de la hauteur dans mes rêves:

Je m’apprête à rejoindre ma bulle de sommeil dans un hôtel-capsule. Ca m’a l’air très bien, très monacal. Pas de personnel, on paie le distributeur pour la clé du casier où on laisse ses chaussures en échange des sandales et du kimono-pyjama. Au rez-de-chaussée la salle informatique et les distributeurs de boissons chaudes. L’ascenseur mène à des espèces de demi-étages oú sont distribués trois rangs d’alcôves. Un mètre sur deux. Juste la place pour le futon, un petit sac, un micro casier. Une prise pour le smartphone. Je pourrais même customiser l’espace en remplaçant la télé à pièces par une rizotière. Presque mon idéal, si les capsules donnaient sur un de ces splendides jardins travaillés au ciseau.

Comme c’est un hôtel pour japonais, j’ai bien failli ne jamais le trouver, même avec les nombreuses personnes qui venaient d’elles même me proposer de l’aide. Adorable, dans faut-il le rappeler, un district où tiendrait tout Avignon. Par chance, un chinois plurilingue m’a sorti d’affaire en me menant jusqu’à la porte. Ouf! capsule ou pas, c’est mieux que les grilles du métro! Dommage, il voulait m’inviter à découvrir son quartier dans les jours prochains. Dans le même genre, il a fallu que je rencontre un couple adorable le matin même de mon départ. J’ai désormais un contact en Uruguay, pour le cas où mes pas me mènent vers Montevideo. Inutile de dire que du coup ça pourrait bien arriver.

Reste à voir comment je vais m’en sortir au bain commun, normalement interdit aux tatoués. Méthode du mime, un coup d’œil discret pour voir comment font les autres et zou! Sinon tu peux rester planté deux heures à chercher comment marchent les choses. Au Japon on se douche assis et on s’envoie de mega seaux de flotte avant d’aller se relaxer dans le bain chaud. Pas mal… L’hôtel est complet, nous allons bientôt remplir nos alcôves et les boucher avec de la cire. Ah! non, ça c’est les abeilles… En avant pour d’autres métamorphoses.

J’ai passé presque tout le jour à errer doucement dans les circuits de cette immense machine. Nous sommes les rouages d’un temps qui ne bat que pour nous, aspirés, reflués à travers ce cœur artificiel qui est une solution comme une autre pour subsister au sein de l’artifice. Je joue le philosophe entre jardin zen et gratte-ciel, entre les algues arrachées du fond de l’océan et le ciel pointé par la tour lumineuse. Je déguste une crème de maïs chaud et aussi mon propre silence dans ces terres ou je me sens analphabète et sorcier. J’apprends à distiller les mots dans cette école millénaire de la sobriété au milieu de la multitude. Je ne suis pas sûr de pouvoir me connecter prochainement. Pas d’inquiétude en cas de…silence…

« Le mot que tu retiens est ton esclave, celui que tu prononces est ton maître. » (proverbe Marocain)

Capsule au ras du sol et au dixième étage. Shinjuku. Tokyo. Sept 2013

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