040 Feuilleté de paysages

Valparaiso, en dépit de ses quelque 300.000 habitants, ressemble encore à un village de pêcheurs. Cité aux mille profils photogéniques et géniaux, de quoi occuper toute une vie à la recherche du meilleur point de vue. Une ville de baies vitrées offerte de tout son long au grand large, cité initiatrice qu’on ne finira jamais de grimper, un trait d’union multicolore clipsé entre les abysses et le ciel.

Flore et pigments sont un merveilleux maquillage pour dissimuler les inévitables défauts sous des couches de volubilis, hibiscus et bougainvillées. On peint de violet, vert, jaune, rouge, bleu les fissures des douloureux tremblements. On cache la misère et les cassures que l’on ne saurait voir. On essaie d’enraciner les collines avec un cocktail tropico-méditerranéen qui associe les papayers aux cyprès de florence, le san pedro à l’olivier.

La voisine ne sait plus quoi faire de ses citrons. Même si elle dit avoir passé l’âge, elle voudrait apprendre le français: j’ai droit à des « bonjour » à n’importe quelle heure, et de ces formules surannées qui enchantent tant les étrangères. Le français finira logiquement par disparaître des discours mais demeurera toujours, comme le latin, un genre de langue de citations.

Quand on sait à quel point ce pays aime à se secouer les puces, on se dit que les piliers du meilleur ciment sont de pitoyables baguettes contre les frissons de la croûte terrestre. Bicoques étayées de bric et de broc, maisons en allumettes qui seront, un jour, fatalement balayées de la carte en 3D. Comme si l’on se résignait mieux ici qu’à Tokyo à l’inconstance du monde. Pedro Montt et Alemania, avenues dont l’assise est, me dit-on, armée de barres de fer. Dans leur cadre se peint la cité maquillée. Passages plus ou moins parallèles qui ne se croiseront jamais, mais qui toujours s’observeront en se tordant le cou. La géométrie aussi rend l’amour impossible. Les micros (bus urbains) grimpent péniblement les pentes à 60% vers les hauteurs défavorisées. Au plus près des cieux se cramponne ce qu’ailleurs on nommerait « favelas » et qui finira par retomber sur la gueule des bas quartiers. Plus dure sera la chute…

La journée est belle comme une santiaguina égarée. Mais je connais des raccourcis sympathiques. La ville peut s’enorgueillir de posséder les seuls ascenseurs où le romantisme soit possible. Et puis les belles en talons ont toujours besoin de l’appui d’une forte épaule pour descendre sans danger vers le rivage.

Je fais monter à moi tout seul le cours de l’avocat. Pour une fois que manger des fraises en janvier n’est pas un crime écologique. Les bananes viennent aussi d’Ecuador mais ça me défrise moins ici qu’en France. Ok: il a fallu me transporter moi au lieu des bananes, et moi aussi on m’a embarqué vert pour que j’arrive à point. Je me suis plus ou moins imposé (je ne prends jamais le risque de jurer ni de promettre) de planter autant d’arbres que j’aurai pris d’avions. De quoi faire un mignon petit bosquet! Je dois d’abord trouver un lieu où les mettre, et quelle essence sera la plus adaptée. Secrètement je croise les doigts pour que ce soient des arbres exotiques… Je ne planterai peut-être pas de chênes parce que le monde ne manque pas de glands!

La plage de San Mateo est bombardée par les UV, l’océan sale et périlleux. L’an dernier pas loin d’ici je me baignais en compagnie d’une loutre de mer. Aujourd’hui il y a surtout des loulouttes de court vêtues, des tas de touristes argentines et brésiliennes par trop alourdies par la quantité de tissus. Il y aussi leur pénible mari, les enfants engraissés au coca « green » (ils ont osé…) et au milieu le type qui plante les parasols avec une barre à mine. Comme ailleurs, mon carnet interpelle, voire inquiète. Nous vivotons dans un monde où il est banal au possible de mitrailler tout le monde au i-phone pour nourrir illico les fauves affamés de facebook, mais si on te voit écrire pour de vrai avec un pur stylo bille, c’est que ce doit être important, ou grave. N’y a-t’il plus que les espions, les inspecteurs ou les poètes pour prendre des notes manuscrites?

En tout cas la curiosité ça permet d’engager la conversation. Pas facile d’expliquer ce que j’écris à qui n’est pas en mesure de me lire. Déjà que pour un francophone c’est parfois rebutant et confus. Le carnet d’un voyage intime. Des impressions démentes et des photos mentales. Un feuilleton paysagé, comme un cahier à colorier avec des numéros pour mieux s’y retrouver. Un rubik’s cube intercontinental.

Je secoue notre sphère en espérant une réponse aux questions que bien peu se posent, mais rien ne vient flotter à la surface, sinon le « fais ce que voudras » classique du routard que tout le monde envie mais que jamais personne ne suit. Quand je pense que le mois dernier j’avalais les arêtes d’une sirène dans le puzzle indonésien, que je résistais aux feux d’une naufrageuse adossé aux dragons de Rinca, que j’usais ces mêmes sandales dans Singapour passée au savon noir, que je me repère mieux dans Valparaiso que dans Béziers.

Adieux aux sœurs, aux cousines, aux copines. Fiesta simple autour d’une pyramide de completos, hot-dog décomplexé par l’adjonction de tomates et d’avocat. On fait des vœux de retrouvailles depuis le balcon, au pire ils finiront en mer, et au mieux moi aussi. Deux quilles de cabernet plus tard, je fais un brindis à Valpo, des embrassades à qui mieux-mieux, et je pars comme un voleur de bonté et de plaisir dans le petit matin, rumbo a Argentina!

« On comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction. » (in: L’homme qui plantait des arbres. Jean Giono.)

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