041 Position imprenable

Arrêt technique au tout début de l’ascension de la cordillère. A ceux qui râlent le chauffeur répond que s’ils connaissaient la route qui nous attend ils préféreraient eux aussi être sûr de leur machine. Moteur fragile, on attend la mule en partageant des pêches et du dulce de leche, cette confiture de lait qui n’épargne aucune pâtisserie et qui ajoute sa dose de sucre à une diète déjà saturée par tous les édulcorants possibles. (Faut voir leur tête quand tu ne sucres pas ton thé ou que tu cherches désespérément de l’eau entre les cargaisons de soda.)

De cette pause forcée à Calera je retiendrai surtout la pittoresque gare routière, et les contes à dormir debout (marre du fauteuil du bus) sur les apparitions des extra-terrestres. On bavarde au-dessus du journal local qui évoque encore une nième alerte aux OVNIS dans ces hauteurs où, loin de tout, on croit voir plus qu’ailleurs des vaisseaux impossibles. Les pitis hommes verts auraient-ils choisi les cieux parmi les plus clairs du monde, cafis de télescopes, et l’instant précis d’un black-out électrique pour survoler la zone s’il ne souhaitaient pas être vus? Et pourquoi ils se tapent chaque fois sept millions d’années-lumière de trajet pour ne passer qu’un dixième de seconde dans nos parages? Et ils ne peuvent pas éteindre les phares de leur super soucoupe quand ils se garent dans la stratosphère? La terre est peut-être un genre de station-service sur le chemin de quelque-chose de vraiment stupéfiant. Ou alors ils sont aussi travaillés du ciboulot que nous le sommes ici-bas et ça ne présage rien de bon… On fantasme sur l’approche timide de nos cousins stellaires dans l’ennui éblouissant et la solitude intense d’un pays sans lumières parasites, mais où par contre se cuisine très bien la mescaline dans le laboratoire naturel des cactus… Moi, je dis ça, je ne dis rien, parce qu’ici on doute plus fort qu’ailleurs et que ce sont des désolations où les couteaux se portent à la ceinture. Pas très efficace contre les sabres lasers mais bon, je ne jouerai pas avec leurs nerfs étirés par l’altitude.

Prendre la route des Andes, traverser entre deux vertèbres la colonne de la cordillère, c’est visiter un cataclysme. Les terribles pentes autorisent tous les éboulements. La route est plus timide qu’un ruisselet. Le car s’accroupit sous ces masses de rochers presque métalliques comme si le passage n’était pas vraiment autorisé. Quand je franchis un col, j’ai toujours l’impression de passer en clandestin. Ici se fait la terraformation. Ici se produisent les matériaux de construction tellurique. D’ici sort la toile rêche et grossière dans laquelle on va tailler le manteau du monde.

On croit visiter une fosse abyssale récemment asséchée, une fabrique de terre jamais encore fertilisée. Pierriers sans fond, larges cascades de gravier, univers d’avant toute chose, ravins où tomba l’énigme du temps. Torrents d’une eau « native », originelle, dont on a peine à croire qu’elle appartient au même cycle que celle qui héberge des lumignons phosphorescents dans les mers thaïlandaises, la même qui s’arque-en-ciel sur Bornéo, qui tourbillonne dans les typhons tokyoïtes, qui colorie des ronds turquoise en Malaisie, la même où s’infuse le thé à Uzès. Difficile de penser que ce torrent cousin du Gange, né du sommet d’un des plus hauts chapiteaux du monde, alimentera un jour le lac d’Annecy, une piscine de Santiago, ou qu’il glissera terriblement sur ta joue, dans ton mouchoir.

Le car se mange des cols entre 2000 et 3000m, le chauffeur avait raison de préférer attendre le dépannage en bas. On doit se sentir seul en panne dans ces lacets qui corsètent les cieux. Il n’y a pas beaucoup d’oxygène dans l’air mais de toute façon la beauté nous coupe le souffle alors… Lieu de passage à la puissance évocatrice presque banale, routes mythiques, comme le détroit de Bering ou le canal de Panamá.

Sur cette trace infime où se faufilent les fourmis humaines, on est rempli d’une humilité naturelle. On est si minuscule qu’on n’a même pas besoin de s’incliner. On a beau grimper à fond de seconde on le regarde toujours d’en bas: Le siège des dieux, l’Aconcagua. Position imprenable (en même temps je la lui laisse…) à plus de 7900m. Les dicos d’avant le dernier tremblement majeur lui donnent 1m de moins; il n’a pas terminé sa croissance! Tout ce qui vit vers les hauteurs, tout ce qui croît, tout ce qui se prend pour héritier du ciel, tout ce qui vient des profondeurs, qui se réfère au minéral, tout ce qui touche à la pierre, tout ça met un genou à terre devant l’Aconcagua. Le Ventoux refait ses lacets, le Stromboli lui cire les pompes, le mont Fuji lui rend hommage, le Kilimandjaro fait la tronche, l’aiguille du midi n’y retrouverait pas ses petits. consanguin des rocheuses, il aimerait mieux se promettre à la si belle Himalaya, comme des molaires que tout oppose sur les deux mandibules de la mâchoire du globe.

Les falaises laissent choir des cubes, comme leurs jouets des colosses, laissent voir des veines de marbre où l’on poserait aisément un Airbus. En contrebas du poste-frontière on passe sur le versant aride. On retrouve les couleurs de Jupiter, les déformations de Mars, c’est peut être ça qui attire les martiens! On attend des heures le sésame pour passer chez les chuinteurs argentins. Je salue les trois chauffeurs du Santiago de Chile/Rio de Janeiro qui se relaient pour traverser le sous continent en 50h de voyage, quand tout va bien. Pendant qu’ils fouillent les soutes au microscope et relisent cent fois nos passionnants passeport, je marche les bras écartés sur la bascule de la sierra. J’ouvre les angles de mon corps redessiné en version cubiste par tous les coins durs de l’autocar. Dégraissé par le froid sec, je claque tel un cerf-volant d’os et de peau dans le vent qui semble venir directement de l’espace. Une croix fait coucou au dalaï-lama.

On arrive de nuit en dodelinant de la tête. On arrive à peine et on est déjà remplis d’émotions. La gentillesse argentine n’est déjà plus une légende. On fait de son mieux pour m’orienter dans la nuit de Mendoza à la recherche d’un lit pas cher. Un couple en terrasse me dit de revenir les voir si je ne trouve rien, qu’ils me trouveront bien une place en cas de détresse, que je n’aille pas payer pour un hôtel de luxe, plutôt leur offrir le petit déjeuner. Je me demande si je ne ferais pas bien de simuler la détresse…

Réconfort avenida de las Heras où vers 23h je trouve enfin un hébergement au tarif acceptable. De la vie et des restos de quartier à deux cents pas du centre. La soirée ne fait que commencer. Librairie des « oiseaux » indépendante et militante. On lit la poésie à haute voix, je ne comprends que la moitié de ce qui m’a l’air pas mal du tout. Cumbias et cuencas de trottoir font se dandiner les mignonnes, raison pour laquelle j’ai du mal à me focaliser sur la littérature. Je pourrais tomber amoureux après 18h de bus et avant même de savoir combien vaut la monnaie.

Douce nuit d’été dans Mendoza. Les beautés nées de la mixité argentine me sautent aux yeux, et les jambes fatiguées flagellent, la gorge est rêche malgré les lampées de cervoise nationale. Le cerveau se comporte comme une éponge et Mendoza sautille, la vague de chaleur te prend de la tête aux pieds et que nous importe qu’il pluviotte puisque le monde est déshydraté, que les rivières qui creusèrent les cañons avec une aisance de pelleteuse ne sont plus que des filets mal tissés en travers de la soif.

Le quadrillage des rues peut faire tristounet après le méli-mélo de Valparaiso, mais on y gagne en propreté. Ici pas de fausses-couches d’un flower-power défané, pas d’avortons de révolution dont l’idéal social serait basé sur la crasse et les arnaques en forme de bracelets. Ici pas de dread-locks pourraves tressées à toutes les sauces au poing fermé et qui ne retiennent de l’anarchie que la permission de se saouler sur le trottoir. Pas de meutes de punks-à-chiens errants ni de piles d’ordures déchirées par les mêmes. Ici, de grands parcs où la réflexion est facilitée, des avenues arborées au point de cacher les façades. Une douceur de vivre qui n’empêche pas de se rebeller, ni de se cultiver.

Un climat qui rappelle Meknès et un calme qui fait croire qu’on est dans Santiago après un lâché de bombes à neutrons. Mendoza mise en veille pendant les heures trop chaudes. On nous annonce la bagatelle de 42 degrés sur la région. La sieste est longue et beaucoup ne sortent que dans la nuit tiède. Ça fait le bonheur des « gothiques » qui souffrent un peu moins dans leur doc Marteen’s.

Moi dans ce voyage j’aurai marché pour tout le restant de ma vie! Je ne sais pas comment s’appelle l’arbre sous lequel je glisse un semblant de sieste. C’est comme d’ignorer le prénom de la fille avec qui tu couches. Je me douche de son ombre qui protège sans distinction quiconque s’y met de ce soleil qui brille si furieusement pour tous. Sommeil-flash d’exactement six minutes, tassées de soixante ans de rêves doublés en castillan. J’ai des fleurs violettes et des fourmis de partout. Le staff adorable de l’hôtel a parfaitement mémorisé à partir de mon passeport le seul de mes noms que je n’utilise jamais mais qui a le mérite d’être immédiatement hispanisable. Ma foi, c’est amusant d’user un peu ce nom intact, ça change, et ça multiplie l’impression d’être un double zéro au service de ces majestés latines. Une diversion de plus pour mon cerveau déjà pas mal « diverti ».

« Do I dare disturb the universe?  In a minute there is time for decisions and revisions which a minute will reverse. » (Oserai-je déranger l’univers? Une minute donne le temps de décisions et de repentirs qu’une autre minute renverse. TS Eliot)

Mendoza. Argentine. Jan 2014

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