042 Buenas andas, buenas ondas.

Balade au cañon d’Atuel. Je collerais bien une photo ici mais il faudrait un écran géant pour la projeter. Seul étrange étranger au milieu des 26 Argentins du bus. Joie non feinte du guide d’apprendre que je parle español. Mini jupes et shorts à six heures du matin: le four du ciel se met très tôt en chauffe, la nuit l’a à peine refroidit. On passe par les terres viticoles où les parcelles parfaitement peignées alignent leurs hectares éreintants rien qu’à les regarder. On collecte l’eau tant qu’on peut. Sans arrosage on cultiverait des galets. Des puits gratouillent les entrailles de la terre. Quelle dégoulinade entre le sommet du chapeau de l’Aconcagua et le fond de ses poches, pour arriver encore glacée dans un verre de sauvignon!

A tellement creuser on tombe parfois sur des nappes de pétrole, alors entre les rangées de lianes dociles on voit lentement piocher ces gros insectes métalliques que l’on retrouve plus communément entrain de marteler le désert texan. Une sorte de garrigue maigroulette étend son tapis d’arbrisseaux grillés. 120km de désert uniforme et soudain jaillit une oasis percée d’une soixantaine de ruisseaux qui abreuvent des milliers d’hectares de cultures fruitières et maraîchères destinées au Brésil ou à l’Europe. Le paysage est transfiguré en un instant. On se croirait dans la vallée du Rhône où de hauts arbres calment un peu la fureur des vents. Oasis laborieuse où à l’instar des saules pleureurs les paysans courbent le dos vers cette terre certes fertilisée par les alluvions volcaniques mais néanmoins toujours trop basse.

Il peut faire entre moins dix et 50 degrés dans le désert où rampent sous le vent continuel des herbes plus sèches que la poussière. De vieux tacots résistent aux rigueurs sans mot dire. Des « dos caballos » et des peugeots 304 dont on a bien été stupides de se séparer. Des mustangs pleines de scotch et de ficelle n’en cessent pas pour autant de rugir dans ce mad max en castillan. Ruines de camionnettes américaines qu’on n’a plus vu au nord depuis des lustres et luxueux 4×4 japonais des estancias soulèvent les mêmes nuages de sable. Les places des villes n’ont pas été conçues seulement pour se relaxer. La plus grande doit pouvoir accueillir un hôpital de campagne. Les plus petites servir de refuge en cas de tremblement de terre destructeur. Coin de baignade dont je ne tiens pas à me souvenir le nom. Je passe le temps allongé dans la pierraille désertique à l’ombre de couronnes d’épines. Il y a certainement des trucs tarentulesques ou des machins scorpioniques mais la sieste, ça se respecte! Il faut toujours payer la clope aux argentins, en général ils ont tout le reste.

On quitte enfin le goudron des coins touristiques, les canoës sur la rivière et les bidochons qui suintent sur leur pliant. La montée abrupte au-dessus du lac de retenue dévoile des découpes de failles à n’en plus finir. Le bleu céleste des eaux et les rives marron-rouge font un jeu de hachures géniales. Le lac a perdu quelques 15m d’eau mais pour l’instant n’est apparue aucune des créatures antédiluviennes qu’on s’attendrait à voir rugir ici. De belles roches déchiquetées sortent leur crâne boueux. Le plateau est ouvert à la machette. Falaises polychromes éventrées et ruisselets bondissants comme des hémorragies de lait mousseux. Immense dissection géomorphique, déformations rocheuses piquées de cactus et de buissons vert tendre. Eboulis jaunes, déchirures rousses, usure des cendres grises, bavures de blanc kaolin ou de quelque sel en souvenir d’une mer intérieure américaine.

50km de piste dans un musée géologique, par un tunnel de soufre, entre les jambes des montagnes aux varices bleues, dans l’atelier d’un sculpteur insatiable. L’érosion ne manque pas d’imagination. On est dans une portion de gâteau pétrifié. Syndrome d’Angkor Wat, il me semble halluciner des apsaras sexy, des bouddhas érodés ou des bas reliefs de combats védiques sur les hautes parois tourmentées. Tout menace toujours de tomber, de lâcher prise, de s’abandonner, de céder à la verticalité. Combien de clochers, de donjons, de citadelles de pierre? Combien de tsunamis de pain d’épices, de chapelure de lave, de plaques de nougatine tectonique?

Je voudrais m’injecter dans toutes les saignées des ruisseaux asséchés, pénétrer plus avant le ventre métissé de ces quebradas brunes, et fondre sous le palais étoilé du ciel dans ces gorges brûlantes. Un lacet de poussière nous mène vers la surface. Interminable plaine d’herbes courtes sur pattes, brossées par le mistral austral. Après l’Asie pudique et presque puritaine, je reprends mes aises dans ce sous-continent de bikinis et de contact à tout propos. Les femmes te parlent de si près, raccourcissent tellement ce chemin immense qui sépare les lèvres, qu’il ne te reste pas beaucoup d’autres options que le baiser… mais les gauchos du coin entendent bien ne pas laisser trop longtemps sans surveillance le loup français dans la bergerie argentine. Disons qu’ici la jalousie peut se comprendre…

Une rivière de lait chocolaté descend des cordillères de cacao. Mais un diable en colère l’aura sucré au SO2, parfumé aux oxydes de fer, au vert de cuivre. Le rio Mendoza charrie des miettes de montagne qui finissent par sédimenter au cul des flacons de malbec, tempranillo, torrontes, merlot, syrah. Je peine à convaincre les Argentins de la chambre voisine (qui frappent tous les soirs à ma porte pour trinquer) qu’il m’est impossible de tout goûter mais la qualité est indéniable. Le long des flancs osseux des Andes dégringolent toutes les granulométries possibles, entre farine fluide et empilements mégalithiques. Le zénith se contemple dans les lourdes plaques de mica, carrières de miroirs. Les glaciers nous tirent froidement la langue. Leur haleine nous glace les os devant le « Christ rédempteur » qui s’est calé à plus de 4000m à califourchon sur la frontière chilienne. Je file ma petite laine à une porteña en débardeur (habitante de Buenos Aires, genre Parisienne en tongs au sommet du mont blanc) Les remerciements et les commentaires de tout le car réchauffent le cœur, (je suis une pub ambulante -et mensongère- pour la galanterie française) mais la « petite liqueur » servie par une mamé andine aide aussi à tenir le coup. Disons que si ça ne te bloque pas aussitôt les fonctions cardiaques, ça devrait te rendre plus fort…

Pique nique au pied de l’éboulement apocalyptique du mont Tolosa, qui ressemble au résultat du coup de pied d’un archange furibond. Le vent lève des cheveux de neige aux montagnes drapées dans leur grand manteau pourpre. Le soleil gicle entre les parois rugueuses, éclabousse les vallées rognées par la meule des glaciers, les fissures disquées par les eaux. Et toujours l’Aconcagua triomphant qui surveille son troupeau de montagnes, ses disciples en route vers le ciel.

S’extirper de la cordillère, déboucher dans les prairies sèches, c’est comme s’en revenir des guerres puniques, à moitié piétiné par l’altitude et les rochers pachydermiques. Je réalise bien que je devrais garder mes hyperboles pour le grand cañon du colorado ou les longues failles Boliviennes; Mais je suis ic et nunc, pas ailleurs ni un autre jour. Pas envie de réfreiner l’inspiration. Alors j’écris trop, motivé par le vertige des hauteurs, et je bats le record du courrier le plus long et le plus vertigineux. A lire avec un sac en papier au cas où…

Je file demain vers Buenos Aires voir la face citadine du sous continent argentin. 1200km de route presque rectiligne à travers la pampa. Une région d’élevage et de soja où l’on ferait facilement rentrer tout l’hexagone, sans en heurter les angles. De Valparaiso à Buenos Aires, marin de haute-terre entre deux ports, d’un océan à l’autre. Je suis bien content d’avoir cédé à la folie, de mener une vie anormale, puisque le monde est si déraisonnable… Aussi bien Lola que sa cousine Esmeralda, sans se concerter, m’ont toutes deux dit que j’avais très bonne mine et que je semblais super relaxé, bien plus en paix comparé à l’an dernier… Il faut croire que ça fait son effet!

« Je ne sais pas où je vais, ça je ne l’ai jamais bien su. Mais si jamais je le savais, je crois bien que je n’irais plus…. » (Rue ketanou)

Mendoza. Argentina. Janv 2014

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