043 Tempête de pelouse

Je dégringole en ces ténèbres provocantes. Le soleil me fait presque honte. J’aurais certes pu me contenter d’ombre, mais l’ombre est une mauvaise nuit qui n’atteint que le cœur des choses. C’est leur surface que je veux voir sombrer, comme ces plateaux continentaux qui plongent se rénover dans le feu des fractures profondes. Je vis la subduction continuelle de tout ce qui constituait mon monde.

Deviens-moi différente et soudaine, soutiens-moi le contraire de tout ce qui se peut souhaiter. Viens te nicher entre mes maigres chairs puisqu’à compter de cette nuit plus rien n’aura jamais de sens. Divine et venimeuse, étire ton kaléidoscope sur le smoking noir de mon ciel. Trouve-toi une version du bonheur et ne l’applique qu’à toi même.

J’avance à contre sens entre deux réservoirs de brume. A pile ou face avec les océans. Je reste en mouvement pour compliquer mon repérage et ne pas me noyer dans la pampa. Une télé de la gare routière de Mendoza diffuse en boucle des scènes d’accident de la route. Histoire de te frictionner de sueurs froides avant tes 20 heures de car. La canicule (qui n’a, étymologiquement parlant, strictement rien à voir avec l’été austral) s’allonge de tout son long et tire la langue sur le boulevard de bitume brûlant qui tire tout droit vers la capitale fédérale. Un champ de sable blond planté des troncs pelés d’oliviers morts (de soif?) très très beau cimetière, repose en paix aux portes de la ville.

San Luis au centre d’un grand rien épineux, à cinq heures de broussailles, parée pour accueillir le mirage d’une foule qui jamais n’arrive. Deux grands chevaux traversent tranquillement la quatre voies déserte. Les tumble weeds, buissons errants, glissent en crissant sous le châssis. On croirait qu’on écrase des œufs de monstre. Film sur les dangers de la route, décidément, jusqu’à ce qu’on explose un pneu… impressionnant sur ces grosses machines à deux étages. On change de semelle au km 777, serait-ce un signe divin? L’autre portion de la très grande assiette qui entoure la cité est servie de maïs et de légumineuses à perte de vue et, j’imagine, à perte de patience quand il s’agit de les travailler.

Maintenant une rage de dents fait racler l’embrayage… sur le plan ça paraissait pourtant simple! Du coup je bosse le vocabulaire mécanique. Le ciel est d’un bleu tout pâlot tant il est étiré pour épouser les bords de l’horizon. On n’est pas vraiment dans un rêve écologique. Organisme généralement malfaisant, les OGM font semblant de nourrir la terre en l’empoisonnant. Ici Monsanto marchande notre âme au diable dans la meilleure cachette qui soit: l’immensité. Planquées aux yeux de tous, ouvertement dissimulées, les vastes plaines trempées de désherbant. Planète-soja où règne une chimie dégénérative.

Suite logique de la débandade pour la grande bouffe, les bovins commencent à pointiller le paysage, sur lequel il n’est pas plus mal que le soleil se couche. Il va sans dire qu’il passe par toutes les teintes d’un abattoir. La pampa se couche en ruminant des rêves de plages, ou d’un petit bout de colline. Elle a cessé depuis longtemps de compter les jours lisses où rien n’arrive. On a toutes nos roues et semble-t’il assez d’élan pour traverser cette mer agricole. Espace sans bordure où les fantômes ont tout loisir d’errer.

Il faut toujours que tout soit plus vaste et plus affolant sur ce continent. Je croyais qu’Hollywood exagérait, apparemment pas toujours: Orage de chaleur, couverture électrique comme une peau clouée à tous les points cardinaux. Il y a davantage d’éclairs que de nuit. Le paysage défile en saccadé sur l’horizon stroboscopique. Amoureux des éclairs, pas plus que moi vous ne pourriez vous résoudre à fermer les yeux. Je ne suis encore jamais allé en Grèce, mais je doute que Zeus puisse lancer en 5 ans autant de foudres que durant cette unique soirée. Mes traits de pirate se superposent sur la vitre et c’est tout mon visage qui se décore d’électrochocs. Comme si je voyageais dans ma propre cavité crânienne, comme si j’assistais du dedans à mes insomnies, à la dispute de mes synapses. Les chœurs du dies irae et du confutatis se répondent à travers mes neurones surexcités. « Flammis acribus addictis » Jetés dans les flammes ardentes… On est dans un barril de foudre, dans une réserve d’éclairs où s’ébattent en toute liberté toutes les variétés d’arcs électriques.

Toile de colères intermittentes, encore une leçon de lumière dans les ténèbres carboniques. Le requiem de Mozart va comme un linceul à ce spectacle pyro-apocalyptique. Tour d’un monde de tempêtes, d’éclairs de génies bienfaisants dans ces tombereaux d’idées noires. L’autocar est aux couleurs d’un certain sous-marin jaune mais ce serait plutôt l’autobus du big-bang. Road-trip électrique, promenade en triphasé. Les fils se touchent dans ma caboche.

Comment dormir normalement quand depuis des mois on me remplace chaque soir les soleils extatiques par des happenings électrotechniques indescriptibles; quand on ne sait plus où suspendre les constellations; quand les femmes de rêves se réalisent; quand les palmeraies se noient dans le sélénium; quand on t’impose des lunes rousses démesurées, des nuits où la mousson essaie de traverser les tôles, où la sono casse des briques, où le ressac ne cesse de susurrer ton nom, où le bus finit pas jeter l’éponge dans sa lutte contre le vent furibond.

Pas moyen de cesser de profiter, de « disfrutar » croquer les fruits à même la branche, le dessus du panier, picorer les cerises sur le gâteau, de la chantilly plein le nez. Je ne manquerai pas d’ennui pour me reposer de cette overdose exquise!

« Il existe une heure de la soirée où la prairie va dire quelque-chose…Elle ne le dit jamais… (Jorge Luis Borgès)

Buenos Aires. Argentina. Jan 2014

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