005 Portes donnant sur le vide

Le cyber-café ressemble à un hôtel. Les informaticiens qui me lisent n’oseraient pas rêver d’un tel poste de travail: Fauteuil inclinable en couchette, ordi hi-tec, bibliothèque de BD, toilettes, salle de bain, coin repas. Le shinkansen au nom élastique m’a transporté comme un coup de fouet à travers l’archipel. Force courbée devant sa majesté le fuji-san, qui a rasé ses cheveux blancs… Tout fout le camp, même les neiges (apparemment pas) éternelles.

Enchanté par la visite du château Nijo, dans ce qui fut le palais de quinze générations de Shogun et qui su pourtant rester simple et tranquille. Le plancher-rossignol, volontairement construit pour produire de mignons couinements et éviter de manière très romantique une toujours possible intrusion secrète. Ou comment déjouer les attaques des pires assassins avec des gazouillis de pinçon. Tout est de portes coulissantes et de doux tatamis, de peintures merveilleuses de retenue et de diversité de styles, le tout dans la délicieuse odeur de cèdre. Dehors les jardins comme on les rêve, sculptés au coupe-ongle et à la brosse à dents, avec des ponts d’une seule pierre posés sur les méandres serpentines de ruisselets rafraîchissants. Chaque pin tortueux mérite une méditation… Au Japon il faut être bien sûr de toi quand tu dis que tu sais tailler les arbres.

A époques identiques, j’aurais largement préféré une invitation ici plutôt qu’à Versailles. Les petits bassins des maisons à thé, les kiosques ombragés disséminés sur tout le parcours du soleil implacable. (500km vers le sud, ça se ressent). C’est tout près de ma guest-house. Une toute petite maison remplie presque exclusivement d’étudiants japonais, avec les traductions précieuses d’une québécoise et la compagnie d’un marocain dont la famille vient de….Khouribga! Inattendu cousin du tiers-continent.

Le vaste monde est minuscule…

L’ambiance est du jamais-vu, même dans un hôtel pour routard. On passe les soirées à manger en rond et tenter de discuter dans la langue des éclats de rire. L’objet le plus volumineux est la rizotière. On se serre sur les futons et sur le banc du plus petit jardin qu’il m’ai été donné de voir. (Deux mètres carré à tout péter.) Dans la papeterie du quartier, il y a toutes les tailles de pinceaux, de feutres à kanji. Il y a des éventails vierges et de grands laids de soie où tout reste à peindre.

Dernières heures de lumière: Les servantes du soir, aux cheveux rouge-orange, à la peau bleue-nuit, baignent la rue et donnent aux toiles de câbles électriques des airs de sculptures, de nichoirs. On croirait qu’on a cousu les maisons entre elles. Pour faire le tour du monde, on peut passer par la rue Ebisugawa. Elle va d’est en ouest et un bon acrobate peut la parcourir toute sur les fils.

Je teste le saké chaud dans les si petites tasses, assis en tailleur devant trois morceaux de charbon ardent. La serveuse est plus belle qu’un bijou. Les fantasmes carburent au riz distillé. Esprit impossible et suspect, entre les envies saccadé. Je déroule ma voûte plantaire, je fais doucement rouler la terre sous mes pieds. A la rencontre de la nuit, vêtu de yukata, le kimono d’été, j’ai des as plein mes larges manches. Equipé pour cette éternité qui ne durera pas, je fais sur les trottoirs du monde un grand cercle à la craie.

Mille portiques à passer, autant de bénédictions et de révérences, de souhaits incomplets. Le temps de bien répéter ses désirs sous ces passages initiatiques: Les toris rouges dessinent une épine dorsale sur le mont Inari, les bourdons boivent de petites fleurs violettes. Quelle est la fleur que l’on féconde tandis que l’on se gargarise du nectar de la beauté? Rien n’est gratuit au magasin du vaste monde…

Pas si loin la campagne nous attend en faisant chauffer l’eau de ses onsen, piscines thermales pour nous cuire à petit bouillons et en plein air devant les montagnes sans piémont. On voudrait que le bus ne cesse jamais de les grimper. Le bassin froid est alimenté par les torrents de montagne qui bondissent entre les pierres moussues et les arbres tordus. Le bain chaud se remplit de l’eau sulfureuse d’une source volcanique. Je présente, gêné, ma peau tatouée normalement assez mal venue dans ces enceintes. C’est au contraire une excellente excuse pour rassasier la curiosité de mes copains de potage. On s’en raconte allongés dans un bol de soupe posé sur une estampe. Je laisse avec regrets la campagne et ses toitures de chaume, sa langueur où l’on souri gentiment à l’évocation des folies de la capitale.

Barbecue au bord du fleuve en plein Kyoto. Sur les plaques un ami au nom tout aussi compliqué à retenir que le mien cuisine du chou et des œufs saupoudrés de copeaux de bonite séchée. Il envoie des nuages de sauce soja dans le ciel. Il m’appelle Captain Harold (Albator) parce que je suis un pirate errant et balafré qui boit du vin en parlant aux filles.

Arashiyama, quartier nature où le pont rebaptise la rivière qui passe sous ses pattes. Une pelle mécanique roule dans le lit caillouteux, gros oiseau mécanique qui fouille la vase de son long cou et s’amuse aux immenses pâtés de sable. Les belles grues blanches, comme sorties d’un dessin, observent ce géant cafouilleux à la recherche d’asticots monumentaux, inattentives aux télé-objectifs des photographes. Les touristes viennent en masse d’Asie et d’Amérique. Le japon parc d’attraction, pôle magnétique dans cette Asie désorientée par sa propre vitesse.

Ruisseaux vert-celadon qui creusent les gorges et colorent les vases. Le héron gris de cendres volcaniques se grise de poissons argentés. Les basses-eaux laissent voir la peau du dragon dans laquelle on découpa la ceinture de feu du pacifique. Tous les pays qu’elle enserre en ont les marques sur le dos. C’est rigolo que la rivière ait choisi de suivre le train dans lequel justement je suis.

Une brise encore imperceptible assoupit les cigales, prémices du vent qui mettra des voiles à mon avion. Les érables rougissent à la simple évocation de l’automne. C’est la vie le temps d’un jardin. L’hiver se passera de moi, la Sibérie peut brancher ses ventilateurs détestables. Le vent du nord pousse ma double hélice d’érable et d’ADN vers le grand trait de l’équateur, vers la couture des hémisphères, là où le globe s’ouvre en deux comme un mini bar…

« El mundo, con ser mundo, en la mano de una niña cabe » (Le monde, tout monde qu’il soit, tient dans la main d’une petite fille. Rafael Albertí)

Ebisugawa. Kyoto. Sept 2013

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