006 Entre néons et lanternes

Le typhon a fait un mikado avec les vénérables bambous du bouddha. Le bois de gros piquets vert-pomme est tout tourneboulé. Je bois de l’eau glacée en regardant sauter le torrent. Le Japon me passe par les entrailles.

Sur le Kinkaku-ji, temple recouvert d’or, un corbeau essaie d’indiquer des chemins moins tartinés de dorures, pour ne pas ressembler aux poissons avides et obèses de l’étang qui l’entoure. A quoi pense-t’on quand on est moine et que l’on doit balayer tous les jours le tapis de monnaies jetées au pied des bouddhas de pierre? Qui se tape le tri de cette improbable récolte? Fera-t’on à l’avenir un temple en lingots de nickel et de cuivre? Je fais mon blasé dans ce coin gavé de touristes, mais les dernières flammes du jour qui meurent sur la toiture dorée au milieu des feuillages rouge-sang…

Le parc de Nara est jalonné de grosses lanternes de pierre et de petits daims mourants d’ennui. Aux pieds de la colline hautement sanctifiée s’épuise la marée immobilière de Kyoto. Dans le Daibutsen, un des plus grands bâtiments de bois du monde, est assise la plus grande statue de bronze jamais fondue. Saint méditant au milieu des marchands du temple. S’il brûlait, il ne resterait que les tuiles, les ferrures des énormes portes ainsi qu’un bouddha rougeoyant.

Les terrasses des bistrots sur pilotis regardent passer le fleuve, vue magnifique depuis le pont de Shijo. Kyoto est adorable, encore plus depuis que je connais le quartier de Gion et ses ruelles dignes de l’ère Meiji, le canal qui sert d’excuse pour assembler des ponts croquignoles, les rues de Shinbashi où dandinent doucement les halos des lanternes rouges et les loupiotes des quelques taxi qui déposent des femmes parmi les plus belles (et plus inaccessibles…) que j’ai eu la maigre consolation de voir en vrai. Elles disparaissent toujours trop vite dans ces merveilleuses maisons traditionnelles faites de planchettes et de papier de riz, de rideaux de bambou qui ne laissent pas passer nos soupirs.

Comment dire le sentiment d’être là? En tout cas maintenant je comprends ce que Carcassonne peut inspirer aux nippons. Le moyen-âge japonais en direct, décor de film où se joue une vie de luxe infini, où auparavant l’on formait les geishas à l’art de la meilleure des compagnies.

Autour le tissu urbain enveloppe les hôtels de passe, se lève sur la gueule des énormes galeries marchandes étirées entre les rues couvertes et les boulevards ruisselants de monde. Dans mon dos un jeune homme joue d’un instrument à cordes hypnotique, avec ce grand médiator triangulaire qui tire des aiguës et des bourdons hypnotisants. Son compère mendie quelques pièces avec des coups de pinceau formidables. Je piétine comme un somnambule infatigable, pas encore rassasié de ces foules que je croise avec un sourire de Joconde et mon sempiternel carnet. Il n’y a plus de moyen-âge, d’ère Meiji ou Edo, pas plus de savoureuses geiko que de pauvres putains, les néons ne sont qu’un autre genre de lanternes.

Il y a un musicien debout, un calligraphe en tailleur, un poète adossé au parapet du pont, et le tourbillon irréel de la survie. La station de métro vomit régulièrement son flot de vivants avides, dévore des gens comme on avale notre riz quotidien. Je porte un cœur qui est mon moteur et ma croix. Je m’élance en espérant que ces impressions m’accompagneront longtemps… Elles ont le temps de me rejoindre, je marche énormément mais sans jamais me presser, je laisse temps a la vie de me suivre, de me retrouver partout où je vais.

Après des kilomètres de balade dans la délicieuse Kyoto, sur ses avenues affolantes, dans ses quartiers paisibles et le long des petits canaux qui dessinent le « chemin des philosophes », je m’aventure dans Osaka-eki. Autre genre de titan, le centre-ville passé au peigne à poux, lustré jusque dans ses hauteurs, où les avions avancent comme des jouets. Écouteurs collés aux tympans je me confronte à cette foule intense qui te traverse sans occasionner la moindre bousculade. Supervisé par les gratte-ciel, cloîtré dans les décibels de mon espace vital, je me demande où commence le ciel, où s’arrêtent les reflets?

Profusion de costards et de tailleurs stricto-sensuels à deux pas des girls-bars du quartier chaud-bouillant. Dans ce district se décide le destin des terres environnantes, des pauvres planètes crasseuses qui n’auront jamais cette classe mais rien que des classes ouvrières serviles, des pays-musées européens étouffés par la poussière des siècles et suffoqués par la cavalcade du progrès indifférent à la fatigue des plus faibles. La tour des floating-gardens ressemble au pas de tir d’une fusée partie chercher un monde meilleur. Tout le monde farfouille l’avenir pour lui tirer les vers du nez, pour lui faire cracher le morceau. Chacun tente de trouver des passages, des entrées, et souvent des sorties; c’est écrit de partout mais on est tous analphabètes quand il s’agit de trouver son chemin, sa marche à suivre. Sur le tee-shirt d’une fille croisée dans le métro: « Ne perds pas ton temps à frapper contre un mur en espérant qu’il se change en porte. » Moi je dis que ça dépend du mur et de la force que l’on met dans ses coups.

Les grues du port qui, à Marseille ou Rotterdam paraissent tellement hautes, tendent ici un bras pathétique comme pour mendier quelque verroterie aux géants qui chatouillent le ciel. La grande roue d’Osaka découpe son passage dans un immeuble, à sa verticale l’entrée d’un gros centre commercial. On dirait une roue à aubes alimentée par une rivière d’humains. Des super-cars Subaru aux ailerons de sauriens du jurassique rugissent entre deux marées de piétons. Des jet-ski font le tour du parc qui marque la fin d’une sorte d’île Saint-louis d’où l’on jouit d’un beau contre-plongé sur les buildings un peu jaloux de n’être pas eux aussi plantés de carrés de rosiers. Sur les quatre doigts de ciment d’une tour miroitante, un grand plateau est tendu aux hélicoptères. Pas loin, un taudis de tuiles et de tôles est tapis comme un levraut entre trois immeubles immenses. Sa seule issue est la rivière, comme ces corps à qui ne reste que le Gange. Il y a un mois, je tapais dans le dos de Notre-dame en cherchant où passer la seine, je ne comprenais finalement pas mieux mes semblables.

J’ai fait la grande lessive, de la couture pour réduire un peu le tour de taille, la révision du paquetage. J’ai mon ticket de car pour Tokyo, je brûlerai mes derniers yens à l’aéroport de Narita. Pas super glamour pour passer la nuit mais au petit matin m’attendra un gros cerf-volant d’aluminium pour me déposer en Malaisie.

Pile au moment où un voile de doute se posait sur le bien fondé de mon errance, alors que la fatigue me faisait le coup de la panne sur un banc d’Osaka, je réalise plus que jamais mon devoir de divertissement, ma mission de plaisir, sous le regard intense et envieux d’un jeune paraplégique faciné par mes jambes… Message violent de la vie sans filet, réponse comme une claque dans la face de l’hésitation. Merci triste adolescent prisonnier de ton corps, merci pour l’explication silencieuse. Je marcherai pour toi. Lâcher une larme à Osaka ou ailleurs, c’est toujours la verser sur l’homme. Je reprends donc la route, vaille que vaille, « hasta donde mis pies me llevan », tant que mes jambes me porteront!

Je quitte l’auberge et ses occupants adorables, grâce auxquels je serai sorti de l’ornière touristique pour connaître le quotidien (et la nuit entière de karaoke dans l’appart privatif avec boissons à volonté!) de la jeunesse japonaise. Encore des adieux, des destins croisés comme des sabres d’assaut, à la vitesse de ma lumière… Demain on nous annonce encore une bien belle journée, normal:

« Le soleil n’est jamais si beau qu’un jour où l’on se met en route… » (Jean Giono)

Ebisugawa. Hôtel Rakuen (hôtel paradis…). Kyoto. Sept 2013

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