007 Au cœur du monde

J’ai bien fait de traverser le Japon de jour et à la lenteur du car. Des vitesses de parcours et des temps de pause réglés comme une horloge. On s’étire les pattes pendant que les chauffeurs contrôlent le serrage des jantes et l’état des pneus. Encore des paysages plus sages que des images, des forêts qui gravissent les pentes, des vallées enjambées par les viaducs. Le bus courbe l’échine sous les nombreux tunnels. Les estuaires scintillent, chromés par le soleil levant. Les yeux fatigués boivent passivement les vues sur la mer indocile, sur les plantations de thé tellement bien agencées qu’on croirait des décors playmobil.

Le ciel limpide de Kyoto à laissé place à la grisaille. De beaux faisceaux d’éclaircies poursuivent le bus, on photographie les arc-en-ciel avant de replonger le pif dans son smartphone. Le pays est tout vert, tout planté de montagnes. La climatisation toujours trop froide et la pluie qui bat les vitres teintées donnent un air hivernal tristounet. Mais à chaque pause on retrouve la douce moiteur de fin de saison. Il y a encore des fleurs sur les lauriers-rose.

Elle fait et défait machinalement sa tresse en regardant le mont Fuji dans son écharpe de nuages. Son regard est passé aussi par moi: elle a raté sa tresse…

Nuit tranquille à Narita, plus de policiers que de dormeurs dans l’aéroport. Mon timing est parfait: il pleut à grosses gouttes sur la conurbation de Tokyo. Il est temps de prendre le large et de se serrer contre le radiateur de l’équateur. Les jeunes japonais de la guest-house m’ont amèrement regardé partir. Mais j’ai aussi besoin de ces instants d’exorcisme pendant lesquels je m’isole, me camisole, pour tout conserver de ma contagion, ne pas répandre mes humeurs noires. Ces passages où la rage fait repointer les crocs, lorsque je redeviens pour partie les monstres qui m’envahissent, qui me surpassent en nombre comme une marée d’équinoxe. Il me faut l’alpage et la grange, la troupe et la steppe, la grande mort muette du désert d’Atacama et le tsunami vivant d’Akihabara… rien que ça!

Le prix du plus bel uniforme revient aux hôtesses d’air Malaisie. Divines beautés vivant dans le ciel où nous ne savons pas rester sans brûler nos ailes. Je me revois entrain de jouer avec un piti n’avion quand j’étais minot… mes jouets sont plus gros désormais et demandent plus de sacrifices mais ça reste un jeu de petit garçon. Je me retrouve un peu flottant dans l’aérogare de Kuala Lumpur; il me faut prendre une décision rapide, la liberté est aussi une porte ouverte sur l’erreur: A peine une heure après l’atterrissage, je saute dans un autre joujou pour l’île que nous sommes les seuls à appeler Bornéo.

Le vol tarde à commencer. Fortes perturbations climatiques. On se lance deux heures après pour slalomer une piste encombrée de tempêtes. L’avion fait profil bas. Dans le hublot se tortillent les pétroglyphes phosphorescents des urbanisations. Puis c’est l’océan d’encre noire et la loupiote au bout de l’aile semble une bien misérable chandelle dans ces ténèbres vociférantes. Comment cette bougie fragile n’est-elle pas soufflée par les joues gonflées des gros nuages? Bloqués dans le shaker des turbulences durant tout le vol, un silence amusant se crispe sur les accoudoirs. Pas de service en cabine. Trop risqué de balader les pesants chariots de victuailles. Les hôtesses sont sanglées face à nous et regardent aussi les éclairs qui voudraient bien goûter à la carlingue. Je me régale. Pour une fois qu’un vol n’est pas ennuyeux. Et si le capitaine à interdit l’usage des ordinateurs, il n’a rien dit pour le papier et le stylo.

Me voici ici donc à Kucing, (« chat » en bahasa malay) dans l’état de Sarawak, porte d’accès à la jungle. Le monde est d’une telle évidence derrière les baies vitrées de l’aérogare. Tout est frais, tout est faux, mâché, limé, délimité. Mais à la sortie pas de sas: la décompression doit se faire dans le maigre intervalle que laisse la porte automatique. On est lâché par l’autorité qui nous maternait comme des nourrissons, on est happé par un tourbillon de taxis impatients de s’engraisser. On se sent poussé dans le dos vers cette zone indécise et grinçante qui nous sépare des villes. Et ainsi que par une ventouse on est aspirés dans une banlieue toujours repoussante, bien forcé d’avancer, un peu comme quand le réveil sonne et qu’il faut une nouvelle fois aller négocier sa vie au boulot.

Au matin dans Kucing, j’ai vu en pas 300 mètres une mosquée indienne rose-bonbon aux coupoles de sucre doré, des centres d’affaire hi-tech, les chaos de little-india et du vieux chinatown, des bâtisses coloniales défraîchies et un temple taoïste. Sur les bas-reliefs très kitsch à la chinoise se joue une interminable partie de go, derrière les volutes des plus gros bâtons d’encens qu’il m’ait été donné de voir et de sentir. (Du genre manche à balai.) J’avais le choix entre deux guest-houses sur le même trottoir, tellement identiques que la décision tenait à pile ou face. Un papillon gros comme la main est venu se poser à l’entrée du bâtiment duquel je vous écris. Le choix est ainsi fait!

Un reste de jungle trempe ses pieds dans la rivière, les bosquets de verdure on de ces fleurs que l’on paie une fortune en France, absolument banales ici. Les quartiers paraissent forcément délabrés après le Japon passé à la soufflette. On soude, on forge et on rafistole les motos sur le trottoir, à côté des vendeurs d’or et de pagnes. On recoud les souliers entre deux micro-stands de soupe de pattes de poulet. On fait du gravier bitumeux avec les huiles de vidange dans la fumée des brochettes pimentées du petit déjeuner. Si j’ai le sentiment que le bout du monde est plutôt morcelé quelque-part entre les Philippines et l’Indonésie, ici je pense surtout à Blaise Cendrars: « Au cœur du monde ».

Je n’ai plus le confort de mes tatamis adorés, mais ici tout est enfin plus vaste que dans les réduits japonais et je peux redéployer mon amplitude, m’étirer pour laisser circuler l’air et ne pas moisir aux entournures. Pas de fenêtre. L’eau partout sous toutes les formes. Les mousses se développent même sur le plastique. Les fourmis font tout pour attaquer le frigo. Un gecko est mort dans le grille-pain. Va savoir depuis quand il parfume les toasts? Je n’ai passé que quelques heures ici et déjà… Ah! Bornéo! Quel nom fascinant! En avant pour d’autres aventures. Ca ne s’invente pas: alors que j’enjambais le perron de l’aéroport, une télé dans mon dos passait la musique d’Indiana Jones! Ta ta ta taaa, ta ta taaaaaaa…

« …mais je ne vais pas vous décrire les aubes, les aubes, je les garde pour moi… » (Blaise Cendrars)

Du fond du cœur et du cœur du monde. Kucing, Sarawak. octobre 2013.

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