008 Sempervirens

35 degrés tout le jour, puis les vapeurs s’affaissent en averses tropicales. La pluie surjoue la scène, c’est un orage des studios Disney, une parfaite tempête hollywoodienne. Qui m’a foutu autant d’éclairs? Dîtes aux pompiers de réduire le débit des lances à eau! Le tonnerre se défoule sur le gong des hangars en ferraille. Ce que l’on prend pour un climax n’est rien qu’un avant goût pressé de redoubler de force. Les immeubles fondent comme des morceaux de sucre dans cette immense éclaboussure. Quant au tonnerre, on dirait mieux: « bombardement ». Les éclairs défibrillateurs balancent des coups de fouet sur le disque en fer-blanc du ciel, et c’est comme si tous les toits de tôle du quartier retombaient en claquant. Tandis que les rugissements s’éloignent, je ne trouverais pas bizarre de rechercher sur le trajet de la tempête les traces de pas, à n’en pas douter gigantesques, du monstre qui a produit ça.

On mettrait les mauvaises herbes dans des vases. Un type met des grands coups de serpette dans des oiseaux-de-paradis. C’est le grand melting-pot façon océan-indien. Comment ne pas penser à Yiskah dans cette île-Maurice puissance mille? On saute à pieds-joints autour des destins comme au-dessus d’un élastique, jusqu’à s’emmêler les pinceaux, jusqu’à la fin de la récréation qui remet tous ces destins à leur place. Comme dit le proverbe: à la fin de la partie toutes les pièces de l’échiquier retournent dans la boîte.) Les Malaisiens sont adorables, c’est l’Asie des humains trempés de sueur et des poissons séchés. Pénibles bouffées de naphtaline et longues rasades de gingembre.

Certains chantiers ressemblent déjà à des ruines, comme certaines de nos constructions amoureuses. Devantures illisibles des visages, cahots terribles sur la route et les alarmes tellement répétées qu’on ne les entend plus. Pousses de bambou ainsi que des pylônes, on s’est comme reprit à cent fois pour nous dessiner les rivières, pour hachurer de couleurs la forêt. L’architecte enfantin de Sarawak avait sa trousse remplie de feutres verts. Sentiment d’être minuscule dans la cour d’un horticulteur, de respirer au-dessus d’une bouilloire. Colliers interminables de fourmis, comme des chaînes autour de la cheville des immenses banians. Les feuilles se superposent comme des écailles, le bois est courbé sous les épiphytes.

Arrivent les grands orang-outangs aux gestes fluides, tellement souples dans les branches qui craquent sous leur poids formidable, articulés comme des lianes, monstres placides capables de nous désosser comme des oisillons. Moment rare de confrontation seul à seul avec une mère et son petit. On se demande bien qui observe l’autre, qui essaie de comprendre et apprendre de la rencontre. Inoubliable. De la canopée aux crevasses se font les venins, la survie, ce que l’on n’est pas sûr de vouloir voir surgir. Tout vit, tout glisse, tout rampe ou demande à grimper. Des népenthès carnivores et des martin-pêcheurs comme qui rigole. Il y a toutes les formes que la feuille à cherché, comme si chaque espèce devait inventer la sienne, comme si les autres étaient protégées par un brevet. Il faut recalculer, trouver son nombre d’or dans cette profusion parfois parfaitement extravagante. Les bas-côtés confondraient nos paysagistes, les arbres les plus hauts sont comme des mains tendues pour recueillir l’aumône du soleil étourdissant.

La réserve naturelle de Bako est une merveille. On ne peut la rejoindre qu’en barque sur le fleuve marron qui charrie crocodiles et pythons réticulés. On débarque à pieds joints dans ces eaux troubles, passant sans transition dans les marécages pleins de cochon-barbus où balancent des macaques. Les nasiques au nez qui pendouille se lancent lourdement sur le sol. La jungle, c’est surtout des racines, il faut garder un œil sur le sol, un sur les moustiques tigres, un autre aux armées de fourmis, encore un vers les branches. Il faut éviter de se tenir aux lianes qui ressemblent tant aux serpents! Tu te défonces la voûte plantaire sur la treille des racines, tu patines comme un damné pendant ce qui semble des heures et un petit panneau te dit que tu as fait…cent mètres… Je finirai par faire une boucle de « seulement » neuf kilomètres, une distance à peine raisonnable dans ces conditions.

Dans les entrailles des rochers résonnent des ruissellements dont on ne veut rien savoir. Le terrain s’ouvre sur des bruyères sèches et une terre très pauvre. La pierre se répand en sable blanc au bord des ruisseaux tanisés par les milliers de feuilles. Rivières de tisane passées par mille sachets de jungle. Les crabes des mangroves sont plus petits que certaines fourmis. Bornéo, bijou toujours vert-émeraude piqué dans le nombril du monde. On dirait que les arbres essaient tous de pousser le ciel, afin qu’il ne vienne pas s’appesantir sur terre. Les rameaux sont dardés de gales, les insectes infectieux s’échappent des milliers de recoins de cette forêt pluviale primaire, qui depuis 130 millions d’années n’a pas connu d’autre cataclysme que le développement des sociétés humaines.

Plage de Kecil, crique de rochers coupée par un ruisseau de thé. Personne n’est super rassuré par le mot estuaire, le même que dans « crocodile d’estuaire ». La mer est troublée par les rivières tiédasses, il y aurait aussi des raies-aiguillon et une belle dose de méduses… Les malaisiens me suivent à la baignade comme si j’entravais quelque-chose aux lois de ce monde totalement opaque. Avalanche de végétaux sur la falaise. Il faut surveiller les macaques voleurs de sac, vraiment terribles. Je les fait halluciner en faisant à mon tour le singe. Ils s’attroupent pour me regarder grimper sur un bel arbre mort, écorcé par l’océan. Les malaisiens aussi me dévisagent. Je suis le seul à ne pas me baigner habillé. Pendant qu’il bloque sur mon tatouage, un type se fait chouraver son sac à dos, aussitôt emporté dans les hauteurs accessibles seulement à ces sales petites peluches bourrées de dents.

L’eau est bouillante mais nous lave des litres de sueur, des venins et des écorchures que taillent les sangles des sacs remplis de bouteilles d’eau. La chaleur est à elle seule une curiosité touristique, une attraction pittoresque. On est en randonnée dans une cocotte-minute, et quand tombe la brise marine, on est comme enveloppé tout entier dans la serviette chaude du barbier. Comme j’ai pris la balade à contre-sens, je suis presque tout le temps seul dans cet univers démentiel. C’est certes une marche difficile, mais j’ai l’impression d’avoir été incrusté dans une carte postale ou, pour le dire mieux, dans un documentaire du national geographic.

La marée envahit la mangrove. C’est un monde effrayant une fois envahit d’eau, je veux dire: encore plus effrayant qu’à marée basse. On est très bien sur la longue passerelle qui la chevauche. Un article de journal dit que dans le coin ils ont capturé un crocodile de 600kg. Dire qu’ils hantent les rives de ces magnifiques petites bicoques sur pilotis, avec les bateaux, les filets, les tôles colorées, les gosses qui jouent dans l’eau. Il y a ces arbres morts tout blancs planté dans la vase, comme des Icare finalement fascinés par la mer et brûlés par le sel. Les macaques déchirent les cannettes en deux coups de canines, deviennent fous au bruit des sachets plastique, viennent voler directement sur les tables. Moi je leur subtilise une somme énorme d’images inoubliables, plus le bonheur infini de filer le nez au vent dans la barque, bolide lancé sur les eaux brunes, sous le pinceau de flamme du soleil qui voudrait tout vaporiser. Les vent secoue les palmes et les longs cocotiers, les plus hauts sommets de sarawak ont passé tout le jour à bouder dans la brume.

Les immenses cumulus, comme une flotte triomphante, viennent s’ancrer sur Bornéo. Quand le port du ciel sera plein, ils videront leurs cales des trésors liquides patiemment accumulés. Version céleste de la marée inexorable, pour ne pas risquer que se ternissent les verts pétillants des forêts. Le bus traverse des no man’s lands de flaques, des mangroves de crasse d’où surgissent certains des plus beaux enfants du monde, et bambi peut se rhabiller avec ses yeux attendrissants… La pluie se choisit un gros calibre de gouttes pour nous mitrailler. J’ai la faim du mec qui a crapahuté plus de six heures dans la jungle avec trois toasts à la confiture de papaye et un gros litre d’eau dans le ventre. Le ciel peut se renverser tout entier si ça lui chante, je ne partirai pas avant d’avoir refait le plein. Il ne faudra pas s’interposer entre mes baguettes et mon riz.

« Si tu racontais cette histoire à un bâton, il reprendrait feuilles et racines » (Henri Michaux).

Kucing-Sarawak-Malaisie. Oct 2013

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