009 Curry de réfugiés

A l’heure à laquelle j’écris, la seule chose qui me démoralise, ce sont les ordinateurs et les foutues paperasses dont la France ne me libérera décidément jamais… Accès refusé à la banque, la carte visa « internationale » qui ne l’est pas. On dirait que je suis le premier à quitter le pays plus de 90 jours. Ils ne savent pas, ces employés pénibles, ce qu’il en coûte à l’aventurier de refaire sa déclaration d’impôts ou de gérer un dossier de sécu depuis un cyber-café où tu cherches les touches effacées ou disparues, avec les moustiques qui te remodèlent les chevilles et des connexions qui ne cessent de sauter. « Quelqu’un a tenté de se connecter à votre messagerie depuis l’étranger: compte bloqué » Et oui bordel, c’est moi qui essaie d’utiliser un moyen de communication supposé être intercontinental!

Pause détente au cinéma de quartier, après vingt minutes à chercher l’entrée. La clim est réglée sur « pôle sud », le sol jonché de vieux gobelets. Les sous-titres en malais et en chinois, qui remplissent un bon tiers de l’écran, apparaissent avant les répliques, et donc de même les réactions du public. Amusant de rire avant les blagues. La population est tellement jeune, on se sent facilement vieux ici. Après je ferai un tour à Monaco pour équilibrer la balance! Les fougères font une barbiche aux troncs des arbres qui éventrent les trottoirs. Je pars pour la plage, avec, ce qui doit être rare à Bornéo, un immense ciel bleu. Toutes les épées du soleil sont sorties de leur fourreau, les lances du ciel sont pointées vers le sol, la rue est partout piquées par des flèches enflammées, la chaleur déchire tout ce qu’elle croise. Il n’est que 8 heures du matin…

Je trouve et répare un cerf-volant en attendant que la marée monte. Il se tient tranquille sur son coussin d’air chaud. Je ne serais pas tant surpris par sa combustion spontanée, par la mienne non plus d’ailleurs!L’eau est d’une chaleur telle que je pense que l’on ne va tout simplement pas me croire: à marée basse elle me rougissait carrément les chevilles! Puis c’est devenu un bain bien bien chaud. J’offre la moitié de mes fruits à une famille, le cerf-volant à une autre (sama-sama, de rien) les enfants sont ravis, ils ne savent pas à quel point c’est moi qui le suis. Comme souvent je choisis de manger indien, avec jus de coco et glace au maïs excellente. On offre de me raccompagner (encore!) puisque le bus promis n’est jamais passé (encore!) Pour résumer, en Asie, il y a toujours un problème et toujours une solution.

Un autre matin me trouve sur la rivière, dans un bateau-cercueil (coffin-boat) pour une balade qui aurait tout de touristique si nous n’étions pas presque seuls. De rares pêcheurs lancent leur toile d’araignée ronde dans l’eau épaisse. Le soleil est voilé juste comme il faut. Un petit vent d’est apporte la température parfaite. Tous les muscles se ramollissent. Je partage mon déjeuner avec les pilotes, ils m’ont à la bonne parce que j’ai patienté 45 mn pour ne pas être le seul passager du jour. Tu parles, dans cette ambiance, j’aurais pu patienter l’éternité!

Personne n’est venu. Le pet-pet du moteur, les rives qui se réveillent lentement, les maisons qui étirent leurs pilotis. Toute cette ambiance rien que pour moi. Les morceaux de bois flottants se prennent pour des crocodiles. Les gamins s’éclaboussent sur les pontons flottants. Je m’endors à moitié avec dans les oreilles les chants du mahabharatha et le reggae de Dezarie: « What ah morning! » Si c’est ainsi qu’il me faut traverser le styx, si mon Caron édenté est aussi jovial et si l’obole d’un gâteau chinois lui convient, je veux bien de ce genre de cercueil!

Même la corvée de paquetage est un régal. Il fait chaud et humide dans la laverie, ça me rappelle le trottoir à deux mètres d’ici! On se reconnaît avec les gens du quartier, chaque sourire rend le départ plus pénible. Je pose des bornes inutiles dans les recoins du monde, des drapeaux noirs au squelette souriant, conquistador de mes propres intérieurs. Superbes vues d’avion de l’île. Son littoral turquoise. Les tristes carrés vert-brillant des plantations de palmiers à huile. Ocres des grandes plaques lépreuses de la terre raclée jusqu’au derme pour nous faire des meubles Ikea. Retour sur le bout de la langue du continent. Kuala Lumpur travaille dur à élever sa jungle métallique et miroitante. Son visage métissé est balafré par les autoroutes, couturé par le monorail. Tokyo post-apocalyptique, grignotée par les moisissures, arche de la dernière chance arrosée régulièrement pour en refroidir l’atmosphère radioactive. On a regroupé là les survivants d’une humanité qui attend sans vraiment trop savoir quoi faire la fin du monde.

Asiatiques, indiens, créoles; occidentaux saupoudrés par-dessus, du business et des estropiés partout, les appels à la prière doublés par les cloches, les temples hindous qui rivalisent de couleurs avec ceux des taoïstes. Les fumées des barbecues, des encens gros comme ma cuisse, des chichas, se mêlent et montent comme des crémations sacrées. On sacrifie des super-tankers de riz et de nouilles, on grille tous les organes de tous les animaux. Je m’enfume et vide quelques cannettes dans chinatown en écoutant du flamenco, dont le jaleo n’a rien d’anachronique. Tu peux frire ou ébouillanter tout ce que tu considères comestible dans les steam-boats, restaurants ambulants où chacun a son bassin ou sa braise pour immoler un des trucs sorti des vivariums: crapaud, serpent… Etonnamment je me rabats toujours sur les lentilles et les curries de légumes des cantines hindoues pourtant considérées comme vraiment trop économiques. Le dortoir ressemble à un camp de réfugiés. L’ambiance de fin du monde et la moiteur torride font naître des désirs exempts de poésie. On ne trouve même pas le temps de se demander le prénom…

Little india et sa brocante apocalyptique. Tous les tissus du monde attendent d’être taillés, les bijoux jonchent les trottoirs à côté des potions douteuses, des remèdes arrachés à la forêt. On aurait tendance à penser que les gratte-ciel servent a s’extirper de la plèbe. Je me ris de ces états qui dépensent des milliards pour jouer à qui a la plus grosse. Les Petronas twin towers, par ailleurs très jolies, règnent sur la ville. En sortent des types élégants et des call-girls éblouissantes, qui ne partagent notre atmosphère que le temps de s’engouffrer dans leur limousine. Nous restons au pied des tours comme de bons toutous dans les jardins qu’elles surplombent. Plusieurs dizaines de milliers de gens là-dedans s’emploient à recompter les petro-dollars. Le temple au dieu pétrole est décidément le plus grand.

Je ne me sens pas très sociable dans cette nuit sauvage, seulement mâle et survivant, réfugié de mondes engloutis en mer. Le tabac me rappelle qu’il est mortel, l’alcool qu’il rend fou, le walkman qu’il abîme l’ouïe. Mais en bas de l’escalier rugit le lion de chinatown, l’humanité se consume comme les charbons des braseros que l’on ravive avec la graisse de cuisson. Il reste quelques molécules d’oxygène entre les bacilles et les braises, entre la chaux des chantiers et les gaz d’échappement qui ne mènent à aucune échappatoire. Ce n’est peut-être pas très glamour mais c’en est mystique tellement c’est vrai. C’est ce vers quoi se rue le monde: C’est effrayant…

Il y a un temps pour tous les dérapages, des pavés glissants où les regrets se fracassent le coccyx, des combinaisons secrètes recomposées par le plus grand des hasards. Huit gros ventilateurs poussifs me traînent dans un vertige de formes et de langages, qui tous me disent que je brûle, que je refroidis. Toutes les phases de la divinité voudraient de mon consentement tacite, mais je m’immisce comme la crasse sous les ongles des dieux fâchés, avec pour seul monde connu le périmètre de mon parapluie.

« Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du grill de mes désirs… » (Stig Daggerman)

Kuala Lumpur. Malaisie. oct 2013

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.