128 Les terres apéritives

Les rayons grimpent aux branches. Le retrait du soleil mettra bientôt fin aux jeux de brillance. Il ne faut pourtant jamais cesser de parler de lumière dans un pays pluvieux. Pays de ma naissance où j’aurai du moins appris l’art millénaire de profiter, de cueillir l’instant quand il est là, devant nos pieds. Ne jamais remettre à demain un seul orgasme, ni une seule cerise, un seul dimanche ensoleillé.

Bonheur par taches, par gisements, le plaisir apparaît comme un champignon au détour du chemin, la joie est d’abord affaire de saison. Je suis né trop près de ces lieux pour en écrire un début timide de louanges. Mais je sais que beaucoup d’amoureux de la beauté y ont trouvé refuge. Cet endroit, à mes yeux pourtant trop lardé d’insuffisances, tellement instable en ses offrandes, aura fait de moi un chercheur de secondes chérissables, un découvreur de splendeurs éphémères, un conquérant de la perfection.

Pays suffisamment beau pour m’initier à l’esthétique, assez capricieux pour m’en inculquer le manque. Annecy est un antipasto, c’est une ville apéritive, une terre pour ouvrir l’appétit, pour apprendre la gourmandise. Endroit dépourvu d’horizon et pourtant partout équipé d’embarcadères. Bijou du lac dans son coffret de roc, ancré par les piliers forts des pontons. Reflet de l’instinct protectionniste des habitants. Les esprits sont travaillés par les voies d’accès, l’appartenance à sa vallée chérie. Je lis que le lac devrait se combler dans grosso modo 15.000 ans. Quand je parlais d’apprendre à profiter… (Ça laisse quand-même le temps de rentabiliser les heures de location de pédalo complètement hors de prix!)

C’est ici que mon parrain a choisi de s’asseoir en tailleur: en tailleur de cristal, comme on taille un bâton, comme on taille un éclair. Il fait des copeaux de lumière pour nous enseigner à regarder droit dans la transparence… ce qui rime avec « ça n’a aucun sens ». Mais il y a une logique évidente à se conformer à un raisonnement absurde. Le prétendu poète en moi le comprend assez bien. Mettre au mixeur les mathématiques et la contemplation. On ne peut pas tous réécrire l’Alice de Lewis Carrol, mais on peut, par exemple, essayer d’exprimer ses paradoxes en sculptant.

D’ailleurs je ne suis pas certain que Yan soit un sculpteur. Je le vois plutôt comme un captureur d’éclats, un piégeur des jeux de lumière, un braconnier optique. Il ne travaille finalement pas sur ses œuvres mais bien sur tout ce qui les entoure, ce qui inclut nos yeux bernés par le grand mensonge des reflets, les tours de passe-passe de la réfraction.

Ce serait comme parler de sculpter l’eau. L’eau qui sait être si horriblement banale ou tellement fantastique. L’eau qui alimente les égouts et donne leur valeur aux diamants. Ce sont les perturbations, les récipients, les fonds, les fuites, les chutes ou les jets qui la font si jolie. Yan a choisi un liquide moins docile, une glace plus dure que la pierre qui ne se laisse façonner qu’à partir de 1500 degrés, mais qui a le mérite de rester en place. Encore que…

Yan a inventé l’angle doux. Il a trouvé le moyen de ralentir la lumière pour nous laisser le temps d’en apprécier la composition complexe. Il s’est aventuré au-delà du prisme, il a passé les frontières de la diffraction. Il s’est fait remarquer du monde entier en cherchant à être transparent. On ne voit plus que lui depuis qu’il a vaincu l’opacité… Il contribue à nous soulager de la logique en charriant partout son cubisme caressant. Du Braque en surexposition, un voyage en les intestins de Brancusi. Ses rivières aurifères peuvent bien couler où bon leur semble. Ses astres à lui sont invités à flotter sans plus avoir à respecter le style imposé de l’ellipse et de la gravité. Ses étoiles prennent tout le temps de tomber, et ses météores ne se délitent pas en pénétrant l’atmosphère artistique. Le fleuve du temps n’a plus besoin de lit. Dans ses mondes les atomes sont lentement soudés dans un four tiède, les molécules font une équipe inséparable. Il a épinglé les galaxies comme des papillons…

Je t’ai surprise allongée sur les lattes épaisses du Paris-Montpellier. Tu attendais le train 6825. Tu rêvais d’être pulvérisée en Provence, que le gros nez du TGV t’éternue à 300km/h dans la mer méditerranée. Tes yeux de pierre à fronde visaient directement au cœur. Sur les quais de la capitale terrorisée on se distribuait péniblement des accolades anxiolytiques. On commençait à se demander si la terre ne serait pas ronde. On découvrait l’art de la guerre et des victimes collatérales, en ce siècle où tous les côtés se touchent.

Je me suis surpris à aimer la vie. C’est à dire: la mienne, et aussi celle dont tu semblais si pressée de te débarrasser au plus vite. Nous ne saurons jamais si j’ai ou non manqué mon coup, si j’ai bien fait de t’éloigner de tes voies ferrées, de ton chemin de ferraille, finalement de te faire dérailler de force pour que tu saches que chuter fait entièrement partie du jeu.

Et toi que je sais surtout quitter, je te souris de toutes mes trente-deux défenses. Je me sens fait d’or et d’ivoire. J’ai un rire extra large et des barrissements chryséléphantins qui fendent les meilleures porcelaines. J’écris à la boussole, je m’éclaire au compas, je ne vois plus que des terres immergées, des routes marines et des itinéraires salés. Je me réchauffe au kérosène, j’alimente la chaudière de ma locomotive avec mes plus jolies lettres d’amour. Et bien sûr que je pense à toi, puisque je pense à toutes…

Je suis à dada sur la bonne-mère. Notre Dame de la garde d’où tous les regards sur Marseille sont évidement complaisants. Marseille, nous sommes tellement à être partis depuis toi, et nous avons tous eu le sentiment de te trahir en te laissant. Le vieux port déteint de partout, la mer fait flotter le Panier, on patauge dans Belsunce, dans les boutiques des antiquaires et de kebabs. La lumière nous trahit, nous marque tous de son tampon subtil, on a les rétines rétro-éclairées, les lèvres entr’ouvertes et un peu enflées par l’appétit de vivre, on a des airs de fauves excités par les couleurs de l’Estaque, on mélange l’anis et la sieste, les balades et les cacahouètes, l’apéro et les kilomètres. Marseille est comme un mélange à masser, un complexe d’huiles essentielles, curatives et peut-être aussi un peu corrosives. En tout cas on voudrait t’avoir avec nous dans notre trousse de secours méditerranéenne, t’avoir à portée de main, de promenade, pour les jours de disette sentimentale, pour combler les carences françaises, le manque du pays dans un site tout entier tourné vers le départ, mais bâti comme des bras ouverts. Il n’y a que Massilia qui puisse manquer aux marins.

Marseille, capitale de ceux qui ne se sentent pas gaulois, cousine latine de Gênes et Barcelone, point de repère pour dessiner la mer, pour en tailler les contours avec Tanger, Tunis, Tel-Aviv ou Le Caire. Marseille où commencent et se terminent tellement d’histoires et de promesses, toujours te chérir et ne jamais rester, toi qui ne nous charme jamais tant qu’à l’heure du départ, toi qui ressemble autant à un viseur qu’à une cible.

Dans la matinée d’hiver tiède et privée de vent, la branche ondule encore longtemps après l’envol de l’oiseau, qui paraissait pourtant ne presque rien peser.

Encore des poèmes de départ. Chiennes d’envies, envie de chiennes. Troquer ses sentiments pour quelques arpents de chemin. Marcheur incorrigible, boiteur jusqu’à plus jambes. Tout abandonner pour repartir de presque rien, toujours s’en revenir de loin. Partant de là, de cette aventure générale, je vis à plein régime l’odyssée ordinaire. Salarié par l’immatériel, j’instaure le désordre des jours, je cherche la porte d’embarquement pour de toujours plus lointaines, pour de toujours plus fortes, pour de toujours plus hautes saisons…

« Marinièr de plena terra, e paisan de nauta mar, te saluda d’è sus la grava, un que sovent s’en es anat… » (Marin de pleine terre, paysan de haute mer, il te salue depuis la grève, celui qui souvent s’en est allé… Claudi Martí)

Marseille. France. Méditerranée. Nov 2015

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