129 La colle des caraïbes

Mouiller la paresse pimentée du Yucatán avec une lampée de mezcal. Poser une rondelle d’orange sur le bord de l’hiver. Noël englobée dans la piñata explose comme une sucrerie, métamorphosée en averse de douceurs. J’écris au milieu d’une ronde de baroudeurs, entre les pétards qui partout éclatent. L’encre de mon stylo sent l’ananas. Le maté tourbillonne, l’argot mexicain me secoue les côtes.

Il me semble goûter à un simulateur de réussite littéraire. Je me paye une résidence d’artiste, totalement hors-de-prix si l’on prend en compte la valeur des sourires colombiens, les cumbias dentelées de l’argentine, le delirium d’Alberto qui me prend pour plus merveilleux que je ne serai jamais. Ils sont tant et tellement les humains qui me plaisent, ils sortent de partout et ma misanthropie les jalouse. Je résiste héroïquement au rentre-dedans hormonal, ne fais pas cas des phéromones qui inondent la péninsule. Ce n’est pas par faute d’envie: l’envie ne fait jamais défaut. Mais il faut bien qu’il y ait quelque-part des couillons pour se porter garants de la galanterie, des protecteurs de la gentilhommie, du romantisme même à 25 pesos. Pas facile pour autant de jouer le chevalier errant lorsque l’on campe plusieurs semaines sur les terres de l’orgasme. Encore une médaille invisible, encore une raison de s’envoyer des double XX dans le gosier.

Tu peux la prendre par où tu veux: México est une terre de résistance. Résister à des cuisses dorées que presque rien ne cache, aux copains et aux cocktails en pagaille, travailler comme un moine copiste à vingt minutes des rivages coralliens, faire fi des puits d’eau miraculeuse où la lumière te traîne par le bout du nez. Refuser d’épouser toute l’Amérique centrale, de se promettre à des nymphes en string qui voudraient ne faire que danser. Jouer les auteurs en déroute n’arrange rien: Mon aura se fait d’autant plus intrigante, le mythe de l’écrivain dépeigné qui boit tout et ne mange rien est une invocation aux diablesses…

Voyageurs empêtrés dans leurs envies, pris dans la colle des caraïbes. Sénateurs de leur remise à zéro. Empereurs de la terre qui colle à leurs semelles. Les jours défilent comme un cortège de réfugiés sous leurs yeux de soigneurs impuissants. Ils ne guériront pas le monde, non: ils le connaissent trop bien pour trop bien le savoir. Mais peut-être qu’en vagabonds efficaces ils sauront ne pas oublier les cours de savoir-vivre autrement, de savoir-être sans tout écraser autour de soi, qu’ils sauront ne pas se taire contre l’indifférence, qu’ils garderont un œil attentif aux beautés qui se tapissent dans les recoins sans vidéo-surveillance, et qu’ils feront du lieu qu’ils choisiront pour paralyser leurs errances quelque-chose d’acceptable et de transposable à leurs amis, à leurs semblables, à ceux avec qui ils partageront la déveine et la chance d’être conscients de le propre existence. Amusant de penser que ce sont ceux qui marchent le plus qui piétinent finalement le moins leurs alentours.

J’ai chassé une fourmi qui passait sur mon poème, ne lui laissant, brutalement, pas le temps de le lire… étais-je par hasard en train d’écrire sur la patience et la compassion?

Je n’ai pas fait de vœux pour la nouvelle année; Il y avait trop de salsa pour pouvoir penser à ça, encore moins pour prendre de saines résolutions. La tequila et les promesses ne font pas bon ménage. Et puis que souhaiter? De faire durer ainsi toute mon existence? Soyons déraisonnables: le paradis ce n’est encore pas assez! Je me surprends à vouloir toujours plus, à m’inventer des désirs que rien ne pourra jamais combler. Je veux et j’exige d’exquises extases!  Et puis quoi encore? Bein… Je sais pas… tout le reste et bien plus encore! Je suis convaincu que mes fautes se dilueront dans la douceâtre éternité. Dans ma religion on choisit ses vertus cardinales comme sur la terrasse d’un café. Mes textes sacrés ont des recettes savoureuses. Mon dieu à moi est un genre de grand pâtissier…

Bicoques de Belize, sur la pointe des pilotis dans les marais partout environnants. Maisons de planches presque incongrues, presque nord-américaines dans ces terrains de boue Maya. Ambiance afro-caribéenne où sonnent les files de diphtongues d’un anglais méconnaissable. On vend le sable fin au prix de la poudre d’or. La terre est vendue au Yankees qui n’en ont jamais marre de trop cher payer. On se graisse au plus vite sur les baroudeurs en transit. Les épiciers hindous occupent les guitounes à tout faire. Ils orientent et traduisent, changent les devises contre un paquet de gomme à mâcher dans l’ennui des transports bondés. Les grosses mamas te poussent de toutes leurs fesses, les rastamans rafistolés croient qu’user le dollar leur donne le droit de te toiser. Les peintures des bus colorés se secouent et s’écaillent dans le paysage qui lentement commence à onduler de collines.

Beaucoup d’agitation après le calme plat du Quintana Roo. A Belize on ne sait pas si on est encore dans un archipel ou si le continent a déjà commencé. On ne sait pas quoi penser quand on paye des prix presque européens (voire plus) pour traverser un pays plutôt mal foutu. On se demande si la pression du castillan qui l’encercle ne finira pas par gagner la guéguerre linguistique. On se demande si on est le seul à trouver pathétique cette espèce de résistance obstinée à toute la logique du continent. On se demande si les béliziens le savent et font seulement semblant de ne pas l’admettre. Je n’ai pas fini d’écrire, et donc de me contredire, au sujet de la différence…

On retrouve comme à Cuba cette curieuse fierté de flibustier, le regard de renégat mal léché, la pauvreté hautaine qui a peut-être sa raison d’être mais qui devrait se rendre compte que tout n’est pas tout rose non plus pour ceux qui malgré tout sourient. Tout cela brouille péniblement les bonnes ondes latines. On se sent soudain bien bien loin de l’Amérique centrale. Bien sûr qu’en forçant un peu on arrive à communiquer un sourire, à faire jaillir de belles dents blanches sur ces formidables joues noires, à taper dans la pogne du type qui n’est pas vraiment surpris qu’on ne reste pas.

Des nonnes blondes comme des filets de haddock fumé passent entre les énormes allaitantes. Des amish saugrenus essaient de ne pas coincer leur barbe rousse dans leurs bretelles. Lascars qui se croient dans un clip de hip-hop des années 80 et touristes qui à 95% demandent tous quel est le meilleur moyen de se tirer au plus vite et à moindre coût pendant que ceux qui restent se réfugient illico dans les îles en argent massif. Les locaux en sont visiblement irrités, se sentent mal aimés et tournent leur déception en dépréciation. Ce qui ne m’aide pas à rester.

J’ai côtoyé trop de pauvreté bien aimable pour essayer de dérider les grincheux du coin. Les grands panneaux parlent de HiV, de violence conjugale ou de traite des femmes. Tout n’a pas l’air aussi merveilleux qu’ils voudraient te l’entendre dire. Les agents des douanes font une tronche à n’avoir pas chié depuis dix jours, si tu n’es pas prêt à cracher tes billets sans compter autant passer ton chemin au plus vite. Dommage, il ne fait aucun doute que ce bout de pays mal ficelé doit regorger de trésors cachés et pas seulement sous la barrière de corail. Mais on n’a déjà pas assez de temps à consacrer aux gens immédiatement adorables alors pour les vilains petits canards du continent… La jungle en route vers les terres délaissées est sale, les chiens errent avec les bandes de gosses multicolores. Les habitants se détendent un peu les sphincters dans l’intérieur. Belize est un morceau de Lesotho venu se perdre en Amérique centrale, une parenthèse africaine en territoire maya. Ceci explique peut-être cela…

Marcher vers la frontière où les routes sont toujours exagérément élargies pour que tu te sentes tout petit, plus vulnérable aux armes automatiques des soldats prépubères. Marcher vers la frontière comme traverser un champ de tir, se savoir depuis loin déjà sous le feu des regards. Et à l’instant d’enjamber la ligne imaginaire dans cette zone où tout le monde est toujours dans tous ses états, on quitte l’étrange mauvaise humeur bélizienne pour se prendre un immense sourire en pleine gueule dans le bruit délicieux du tampon d’entrée. (On dirait qu’ils le font exprès pour faire bisquer leurs collègues de l’autre bord.) On reprend les bonnes habitudes, les bonnes ondes, et l’español qui déjà nous manquait: « ¡Bienvenido a Guatemala! Que disfrute su estancia! » Profitez bien de votre séjour: Ainsi crié et avec tant de joie, on n’en doute pas un seul instant…

« …por eso aprovecho de cada momento, pues conciente estoy de que no soy eterno, por eso la paso contento en la peda y de vez en cuando caigo en la loquera… » (…c’est pourquoi je profite de chaque instant, parce que je suis bien conscient de ne pas être éternel, c’est la raison pour laquelle je me régale du plaisir et que je sombre parfois dans la folie de l’excès… Los Recoditos)

Du Mexique au Guatémala. Janv 2016.

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