130 Des mantras pour l’errance

Quel bonheur d’être à nouveau en Amérique latine après la bizarre parenthèse de Belize! Le chauffeur te serre la main et te cause de ses tout et ses rien, les abords te semblent plus souples, l’oxygène moins compliqué à extraire de l’air pourtant pareillement moite qu’à deux pas derrière la barrière du poste de contrôle. J’ai du troquer jusqu’à mon tout dernier peso pour pouvoir passer la frontière. Même si le nom a le mérite d’être original, je ne trouve pas très romantique de filer à du pognon le nom d’un oiseau sacré. Une poignée de quetzales m’assure un bien joli trajet dans la campagne guatémaltèque.

Partout de très belles vaches à bosse aux oreilles si délicieusement pendouilleuses, des brebis dont on se demande comment elles ne sont pas devenues vertes dans le gazon exubérant. Tous les piquets des clôtures reprennent vie. On fait des boutures de bois à la masse et au fil barbelé, comme si pour faire les champs on avait rangé la forêt sur les côtés. Des tas de piafs traversent la route. Les collines moutonnent sous le ciel gris-tiède uniforme. J’ai beau être vanné, rompu, sans le sou et sans point de chute, je me sens étonnamment apaisé et confiant. La buena onda est de retour et la magie du changement aussi.

Un mois de travail littéraire au Mexique. 18h de voyage. 5 bus. 4 contrôles aux frontières. 3 monnaies. 2 langues. Et… une île sur le lac. Un décompte qui mène encore au plaisir, la patience est toujours récompensée. On est presque arrivés mais un cortège d’enterrement bloque le mini-bus (le sixième du voyage…). Je salue le nouveau chauffeur les joues pleines de pâte de maïs au fromage frais. Personne ne voulait monter à l’avant sous prétexte qu’il y a un fusil à pompe mal calé dans la boîte à gants… On finira par s’y faire: le pays est gavé de flingues. Les traces de lutte ne s’effacent pas si simplement. Les touristes se plaignent alors que c’est ça l’Amérique: Des fanfares qui accompagnent les morts, des cash machines qui marchent pas avec les cartes étatsuniennes, des chèvres qui font slalomer le bus à bout de forces, les treize détours avant d’arriver et de tout faire en panique alors que tout t’invite à ralentir… de la pâte à inspiration pour se cuisiner des histoires jusqu’à la fin des jours.

Le bout de ville qui émerge au milieu du lac de Petén me séduit en moins de 25 secondes. Plus on voyage et plus on se surprend à comparer, alors même que tout t’enseigne que rien ne se ressemble. On cherche à associer les ressentis à d’autres, peut-être pour être prêt à les décrire aux éventuels intéressés qui n’eurent pas la chance d’en être. Le style de Flores est particulier. On dirait que les rives de l’amazone se sont embellies en cessant de couler. On a calé le thermomètre sur une tempérarure parfaitement adaptée pour se la couler douce. Les clarineros, genre de corvidés très élégants dans leur costume bleu nuit, piaffent une hystérie somptueuse en hommage au soleil couchant. Les barques passent en ronronnant à moteur lent. Les tuktuk font des claquettes sur les pavés. Je pense à la région des lacs au Chili, où la nature n’a rien à voir mais le laisser-aller, si. Certaines maisons, pas mal d’ambiances et même quelques locaux pourraient venir d’Asie. Il y a des constructions bizarrement arabo-anglaises, des couleurs un peu crémeuses prises à Cuba.

Les piafs se racontent des blagues hilarantes. Il y a plus d’oiseaux que de feuilles dans les énormes ficus axés sur le crépuscule et chacun klaxonne son désir de vivre. L’endroit est certes hyper touristique mais il y a une vibration respectueuse qui me rappelle Colonia del Sacramento en Uruguay ou Alghero en Sardaigne. Vivre des visiteurs, certes, mais pas au détriment du bien-être et sans tordre le cou de la poule aux œufs d’or. Les Français roumèguent, les Anglais picolent, les Mexicains s’enfument, les Australiens gâchent un peu le paysage sonore, tout suit son cours sur la planète des voyageurs. Le pays est véritablement savoureux. Les routards ont le sourire aux yeux. Les oranges disparaissent dans un torrent de jus où l’eau de vie passe en clandestine. J’ai retrouvé des voyageuses rencontrées peu avant au Mexique; hier étrangères aussitôt rebaptisées amies. Notre petite bande occupe les soupentes de la palapa (paillote). Les hamacs sont des trônes sur le toit où un énorme soleil rouge nous dit tous les soirs bonne nuit. On fait de beaux rêves et de bien belles veilles, dont les images ne sont pas moins saisissantes. Nous pendouillons dans le soir sous le chaume comme des araignées qui apporteraient l’espoir.

On se suspend pareil au-dessus du lac noir d’avoir voulu être si vert. Les pagaies font de petits tourbillons dans l’eau calme. Les saluts et les bonnes ondes courent aussi très bien sur le miroir liquide. Les iguanes font tremper leur queue avec des yeux mous de plaisir. Les vautours ronronnent en nous regardant griller comme des naufragés sur le ponton. Les martins-pêcheurs pêchent et les singes-hurleurs hurlent. Nous nous prélassons dans la richesse de l’instant, reconnaissants aux rives de si bien nous recevoir, de nous présenter leur meilleur profil.

On fait notre recette de mixité en accouplant nos particularismes, en mitigeant nos compositions avec les réalités locales. On visite un musée pas ouvert, une plage débarrassée des arbres sorciers dont les émanations nous auraient parait-il brûlés plus encore que le soleil furibond. Brassées de grenouilles en songeant qu’à 150 mètres du lac un gros crocodile règne sans partage sur son trou d’eau boueuse. Le coin serait l’un des ultimes bastions de la résistance maya aux conquistadors. Les derniers natifs se seraient volatilisés dans la forêt environnante, laissant la terre sacrée au commencement d’un autre cycle non dénué de sa version christianisée du sacrifice humain… Les singes-hurleurs font leur numéro délirant, comme si la bande sonore de ce voyage manquait de sons saugrenus et de raisons de rire. On sursaute au bruit des pétards furieux de la feria. On fait travailler les ischio jambiers et tout ce qui peut bien toucher aux hanches quand la cumbia ou le mambo nous attrapent dans leur lasso tournoyant.

Je domine le petit monde de Flores en pas trois jours. Dans ce cercle de maisons colorées de même pas un kilomètre de diamètre je reçois fièrement les cadeaux et les clins-d’œil des vendeurs de trottoir. Je touche même ma petite commission à l’agence de voyage. J’accepte volontiers les bénédictions de la boulangère. Paraît que si on ne se revoit pas ici-bas ce sera à coup sûr au paradis; On voit qu’elle ne sait rien de moi… Le simple fait de savoir patienter et de penser à dire au revoir aux commerçants de ce qui fut mon quartier pour quelques soirs fait de moi quelqu’un de « buena onda », un compliment formidable venant d’un peuple aussi délicieux.

Avec mon diplôme de mec bien je pars couvert des grigris des poignées de mains, du porte-bonheur des sourires, des regards marquants et profonds de certains yeux verts fantastiques. Notre groupe se grossit d’heure en heure de copains d’errance chaleureux. Une majorité d’argentins qui me fait me demander encore une fois pourquoi je ne vis pas chez eux plutôt que chez moi. Mais chez moi c’est sympa aussi: ça change tous les trois jours! Il est tout de même étrange que la meilleure manière d’apprécier le troupeau ce soit précisément de s’en détacher…

Bel équilibre au parc national de Tikal, protégé par l’Unesco autant au titre de patrimoine architectural que naturel. On ne dégagera dorénavant que quelques faces des temples, laissant la forêt grimper sa part d’escaliers millénaires. Joute de flûtes avec une adorable mexicaine en plein retour-aux-sources indigènes. Je me perds volontairement dans l’immense parc qui encercle les ruines. Les singes excédés me balancent des fruits depuis leur trentième étage dans la canopée de ceiba. La marche est hypnotique, le chant monte naturellement, le divin se fait tout simple et presque évident. La nature est le seul temple honnête à mes yeux.

En chemin on en apprend souvent autant, si ce n’est plus, que pendant les visites guidées. De désespérément petits monticules de maïs ou d’appétissants sacs de haricots noirs brillants échelonnent le niveau de pauvreté. Elle est pourtant splendide la campagne. Ses collines comme des vaguelettes où moussent les cultures sommaires, où affleurent des récifs de cocotiers. Chevaux et vaches tels des animaux marins sur l’onde de la grasse pelouse tropicale. Elle est pourtant belle la campagne qui ne parvient plus à nourrir son homme. On a le temps de bien la voir tant le bitume est tourmenté. On roule comme on peut entre les formations karstiques et les gros blocs de la chaleur qui me vaporise et me transporte comme une pincée de gouttelettes quelque part entre l’Ecuador et la Thaïlande. Je ne terminerai jamais mes dithyrambes pour l’Amérique Latine: J’aimerais descendre à chaque arrêt, glisser sur le toboggan des routes défoncées que l’on voudrait connaître comme ses poches trouées et dont on ne saura jamais rien de plus que ces trois secondes prisées au passage. A moins de revenir, de répéter souvent le mantra de l’errance jusqu’à en faire sa façon de vivre… Le monde est décidément beaucoup trop grand pour que j’arrive à le trouver petit et répétitif, pour que je me contente des miettes d’un si formidable gâteau.

« Dès qu’il y a des gens qui bougent, les immobiles disent d’eux qu’ils fuient… Je n’aime pas la prudence, elle ne mène à rien. » (Jacques Brel)

Flores. Petén. Guatemala. Janv 2016

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.