131 Ne pas se contenter d’être

Ils vont pieds nus et ne vont jamais bien loin tous ces gamins en si jolies guenilles. Seront-ils fermiers ou soldats? Obéiront-ils au climat déréglé ou a un colonel corrompu? Ils portent la machette ou le flingue avant que d’avoir le poil au menton. Décors de guerrilla. Cochons noirs fouissant l’ombre d’une épave carbonisée. On te fait le plein avec la mitrailleuse en bandoulière. Ils ont des armes automatiques jusque dans la pizzeria. Les cabanes de planches se tiennent aux cordes à linge. On garde le ciment pour les églises où les musiciens tous relatifs plaquent inlassablement des accords hasardeux sur des instruments approximatifs pendant que la litanie des sermons appuie sur les paupières.

Les plaques de tôle au standard du ghetto décident comme dans tellement d’autres endroits de la surface allouée aux locataires du tiers-monde. Les tortillas grillent sur la pierre dans des cubes de parpaings laqués un million de fois au noir de fumée. Et malgré ce les dames aux mains tannées par le labeur infinissant te régalent leurs galettes garnies d’amour, leurs couleurs patiemment ciselées, le plaisir de te voir approcher sans conquérir ni supplier. Les enfants t’avalent dans leurs grands yeux presque bridés où se reflète le monde si impitoyablement somptueux.

Le retour des champs ressemble à un exode en vêtements traditionnels. Comme on est arrivés un dimanche moi, connement, je les croyais en habit de fête. Ben non, leur élégance est quotidienne, leur beauté comme leur galère ne connait pas de pause. Les femmes sont toutes à leur manière sublimes, sublimées par leur robe arlequine bordée de boue, par le corset de leur huipil savamment brodé, par ces tuniques dont on aimerait surtout les débarrasser, même si la machette prolonge les manches. Je voudrais les épouser toutes pour les sortir de leur merdier routinier, pour rembourser leur sourire assainisseur, pour leur montrer qu’il y a encore des hommes de valeur, des dont on ne doit pas toujours se défendre, mais que bon, mieux vaut se méfier, et aussi pour connaître une fois au moins le délice de défaire ces tresses, d’entendre glisser les tissus bariolés sur leur peau de confiture de lait. Je me demande ce que ça doit faire de se réveiller avec un tel sourire sur l’oreiller…

Le menuisier-charpentier est enfoncé dans un tel couffin de feuilles qu’on croirait qu’il travaille directement la forêt. De toute façon absolument rien ne sèche complètement ici. Des cadres de lit apparaissent dans la futaie. Les meubles encore pelucheux de mousse et déjà mycosés de lichen sortent des mâchoires de la scie. La vie se côtoie de très près, la curiosité engage de longues discutions à chaque étal. Les types les plus patibulaires s’avèrent adorables et remplis de très bons conseils. Les clochards te font toute une histoire émaillée d’excuses, de prières et de vœux de bonheur pour te demander une pièce. On te parle plus pour trois brioches que jamais ne le fera ton commerçant en 25 ans de vie de quartier. Les sourires concurrencent l’Indonésie, les histoires ne laissent pas de surprendre, d’attiser le feu des envies de tout savoir.

Je comprends presque mieux le mix castellano-guatémaltèque que mes deux compères argentines. C’est amusant, pathétique ou déprimant d’être plus déraisonnable que les petits jeunes, d’être le plus vieux et le moins rationnel de la bande. Bizarre aussi de devoir se retenir de leur donner trop de conclusions déroutantes sur le sens de la vie, de leur citer leur propre poésie. Ça fait mal de devoir déclarer que non, l’humanité n’est pas belle, que dans la brume merveilleuse où se découpent les contreforts de la sierra volcanique dépeignée de jungle il y a aussi des précipices sans fond, des murailles infranchissables, que les montées te ruinent les genoux avant tes quarante ans et que les pentes sont le meilleur endroit pour jouir et aussi pour se tuer.

Les locaux croient encore avoir affaire à ce mec légendaire qui ne promène sa chemise noire qu’avec au moins deux nanas somptueuses aux bras. Un guatémaltèque qui a dû les entendre blaguer me demande si ce sont toutes les deux mes épouses (!) et si je suis vraiment un véritable gitan (!!) Un autre pense que je suis mexicain parce que je trouve que rien n’est pimenté au Guatemala. Je suis moi aussi un Argentin laconique dès que cela m’arrange, surtout pour ne pas être obligé de répondre aux commentaires xénophobes des Français qui croient toujours mériter d’être surclassés tout en payant les prix du petit peuple.

Je me rends impossible à situer, change de nom plus souvent que de monnaie. Ça va finir par se voir qu’en vrai je ne sais rien faire de mieux que vagabonder. On va finir par croire que je suis voyageur, me considérer comme un amoureux du risque de l’errance, un chien fou pris dans la vis sans fin des surprises. J’ai replongé dans l’addiction au mouvement perpétuel avec une seule petite dose d’Amérique centrale. Par delà bien et mal loti, bien au-delà de la chance ou du mauvais-œil, de la bonne ou mauvaise humeur, en grand écart sur le succès et le désastre, vivant la déroute comme un itinéraire alternatif, je me retrouve en cette perdition si saine, désorienté par les arômes et par les astres, guidé par le feu qui te révulse les yeux dans le temazcal, affolé par les chaleurs des femelles de ma race de colporteur de sensations, amoureux du monde en dépit de sa crasse. Amant de cette terre offerte à tous. Je suis un foutu bouffeur de bitume. Je n’ai plus droit qu’aux erreurs de parcours, aux ratures sur le plan de mon avenir imprévisible. J’ai le droit d’enfiler mon fil invisible dans toutes les perles à ma portée, excité par l’inaccessible, le jamais-vu, par l’intouché, la femme du chef…

Il y a un stade intéressant de l’introspection où l’on réalise de plus en plus clairement ses propres désordres mais, loin de les combattre, on les accepte volontiers comme faisant partie de l’auto-portrait. Un genre de « ouais, et alors? » métaphysique, un coup de boule dans la psychiatrie moralisatrice et l’uniformisation à la sauce soviétique. Je « suis ». Mais je ne « suis » pas seulement. J’existe ainsi parce qu’il faut bien exister et ne pas se contenter d’être. Et puis parce que choisir c’est quand même ce qui a l’air de ressembler le plus à la liberté. Même si la liberté a souvent l’air de coûter cher…

Le pote, le pathétique, le poète, ou le polisson arrêtera d’écrire quand il comprendra que le monde est la métaphore de lui-même, qu’il y a toujours un quelque-part où l’on a tort, que l’on n’a raison qu’au dedans de soi, et encore, pas partout! Je donne aux autres les conseils qui ne marchent pas sur moi, les traitements qui ne m’ont pas guéri. Entre amateurs de perdition on s’échange gaiement les comprimés et les prescriptions, on parle de nos thérapies de désintoxication, des palliatifs qui n’ont jamais marché, des soigneurs qui se sont épuisés sur nos pathologies. On trinque à l’errance entre vagabonds incurables. Junkies du voyage nous confessons n’avoir qu’une vie et nous perdons en route les ordonnances pour du travail-c’est-la-santé, nous oublions de prendre nos pilules de régularité, le sirop de stabilité. Voyager… Il ne nous reste plus qu’à le faire bien maintenant que le mal est fait!

« Agir librement, c’est reprendre possession de soi-même. » (Henri Bergson)

Flores. Petén. Guatemala. Janv 2016

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