132 Tous assis à la place du mort

On a ratiboisé les jolis choux de jungle pour aligner des cacahouètes ou reboiser avec d’absurdes résineux. Le café grimpe au flanc des volcans. Les eucalyptus finissent d’achever la couche d’humus. J’aime bien m’assoir à côté du chauffeur du mini-van et parler de la fin du monde, me dire que de toute façon nous sommes tous assis à la place du mort, tout en regardant le paysage se jeter sur moi. Le brouillard dévore le futur. Le pare-brise invariablement fissuré ressemble à mes pensées. On ressent ici comme un rythme sourd, le magma n’est pas loin sous nos sandales de survivants. Le Guatemala est un de ces points où prendre le pouls du globe. Le pays est une large ceinture brodée sur la taille de guêpe de l’Amérique.

Le tissus spongieux de nos os est saturé d’humidité ambiante. Tout patine dans la boue de Lanquín: Les épouses somptueuses à qui des panneaux conseillent de ne pas immédiatement re-re-retomber enceintes. Les mamés déformées par soixante ans de charges lourdes. Les vendeuses édentées du marché à trois sous le sac de haricots bariolés à faire rager les fils de pute de chez Monsanto. Les chiennes aux mamelles distendues qui promènent plus de gale que de peau. La bétaillère qui s’ébroue dans les flaques et crie sa mère dans les montées que les enfants travailleurs avalent sans broncher chaque jour que leur dieu cruel fait.

La rivière souterraine est certainement un lieu de pouvoir, dont bien sûr celui de te faire supporter le froid et accepter de cheminer dans des boyaux inhospitaliers. Fascination pour les intestins de pierre et leurs villosités étranges. Lueur des bougies dans les replis des gorges. Nager à la chandelle en s’imaginant graffiteur d’entrailles préhistoriques. On se sent petits mais chanceux dans les belles lames d’eau de Semuc Champey. Le fleuve envoie rugir ses tourbillons gris sous quatre cent mètres de tunnels. Au-dessus il laisse glisser gentiment la partie de ses eaux vert-turquoise qui tiédissent entre des vasques où le bain est admirable. Les syllabes difficilement dissociables du maya passent entre les cabosses de cacao. La sierra du sud nous élève au dessus du hammam de la jungle.

Albizias, flamboyants et cactus se distillent dans l’air sec. On pourrait penser que notre chauffeur est un furieux des excès de vitesse et des dépassements dangereux, un de ces types qui refuse catégoriquement de toucher aux freins, jusqu’à voir comment se comportent les autres conducteurs. Finalement tout est relatif, notre pilote est un tranquille au milieu du rallye guatémaltèque…

Il pourrait suffire de dire de la ville d’Antigua qu’elle est superbe, meubler le discours en évoquant ses gros pavés, les carcasses d’églises, gros vaisseaux éventrés par le temps, restes d’une conquête qui se serait échouée faute de pouvoir avancer plus. On parlerait des patios formés par la quadrature des siècles, des demeures coloniales où la hauteur n’était pas le seul signe ostentatoire de suprématie. Il faudrait évoquer ses couleurs, ses pots de fleurs, le labyrinthe inépuisable du marché, un souk exubérant où personne ne te pousse à l’achat ni te bouscule à la dépense.

On t’invite à piocher dans la liste de potages et de fruits, à te combler le ventre de galettes de maïs bleu, de purées de haricots noirs. Ça sent les tropiques dont il reste toujours un goût à connaître, les herbes et les oranges amères, les potions magiques et le ragoût d’iguane. (On dirait une soupe de phalanges et de bracelets de montres…) Il faudrait mentionner les regards qui se perdent des heures sur les toits, les constructions qui ne dépassent pas le premier étage par respect pour le ciel, et le ciel flatté qui s’engouffre dans les cours où l’on voudrait tester partout la paresse.

Mais le stylo comme les yeux en reviennent toujours à la ronde des volcans environnants, et bien sûr à la cheminée terrible qui remplit un quart de notre horizon de cendres. La sérénité presque bouddhiste qui nous envahit dans la très belle cité coloniale est miraculeusement pimentée par l’éruption très impressionnante du bien nommé volcan Fuego qui fait régulièrement des renvois de magma sur la nuit écarlate. Ses cris de guerre sont un rappel à l’ordre tellurique. Les fleuves de lave remplacent avantageusement la télé. Le tonnerre intérieur impose le silence, alors que les pétards semblent essayer de conjurer le sort. La beauté presque préoccupante du dragon qui se secoue pas si loin recouvre tout de son pouvoir surpuissant. La lune ouvre avec nous un énorme œil tout rond sur la formidable hémorragie de roches en fusion qui nous dévoile le ventre de la terre. L’enfer à ouvert une brèche dans le monde des vivants, et je ne puis croire que quiconque puisse rester impassible quand Belzébuth te tend sa carte de visite. On jurerait que les cloches qui terminent la messe on un rythme plus alerte et un ton spécialement dramatique. Le gros accouchement minéral amène en même temps la sépulture. On risquerait beaucoup pour une rivière de lave. L’infra-monde a toujours eut le chic pour savoir se rendre fascinant.

Le Guatemala étale son jeu de paysages. Il sort des as de ses manches bariolées comme qui rigole. Une margelle de volcans délimite le lac Atitlán. Le rêve est pollué par les eaux usées et les pesticides. Les flots seront bientôt une autre beauté intouchable. Que de maisons somptueuses et de jardins pentus se font lécher les arpions par ces eaux douteuses, victimes de leur succès incontrôlé. Mais nous suçons la moelle des os de la splendeur, guerilleros qui nous servons des ruines pour construire des bateaux ou des bastions. Dans le bassin versant ont coulé tous les baroudeurs. Les hippies-chics aux guenilles hors de prix, l’internationale des faiseurs de breloques. Ils occupent les berges encore inconstruites, étalent leurs probiotiques sur les longues tranches du quotidien lascif, vendent des galettes au yoga ou des gamelles de peace and love tous tressés de pigments hari-krishna. Il n’y a que le pognon qui ne soit pas biologique…

Nous sommes du groupe des renégats tranquilles, des incroyants notoires, de ceux qui ne s’adaptent pas aux codes, jamais conformes, jamais preneurs des uniformes, des formes uniques, toujours à la recherche de nos valeurs, du temps gagné sur nos erreurs. On nous voit partout de travers, nulle part en adéquation, on se reconnait en tous ceux qui prisent notre présence et pas nos prétentions. Notre campement est une petite oasis dans le grand désert du partage. Notre ponton est un radeau de la méduse, un bois flotté où lézardent les pros de la perdition. Nous avons les supers-pouvoirs de la discussion et du silence, des capacités à sourire et se laisser aller. On prétend oublier qu’on n’a aucune chance, que pour nous l’avenir ne pourra plus être fait que de plans « B ».

Les volcans vomissent des étoiles sur le ciel orangé par un lever de lune mémorable. Je sombre en suspend dans les mailles de ces nuitées lacustres, pas vraiment conscient de tout leur potentiel énergétique, certain de savoir que l’unité n’a qu’un temps. La bande crée de toutes pièces se redistribue sur le vaste échiquier de l’Amérique centrale. Je suis seul mais je sais que nous le sommes tous et que nous ne sommes qu’un. Je sais bien que les embrassades sont éphémères, que l’ère de l’homme est un âge de mensonge, que la communauté est douce à doses homéopathiques. Mais c’est le genre de vérité qui te fait une belle jambe à l’heure de ne plus pouvoir partager l’aurore ou le maté.

Il vient un moment où il faut savoir reconnaître que le bonheur c’est ça, et ne pas trop vouloir en rajouter. Savoir le reconnaître et s’arrêter en plein dedans, s’en repaître et s’en saturer, barboter dans le partage et simplement se prélasser dans l’instant que l’on s’est patiemment fabriqué.

« A tous les repas pris en commun nous invitons la liberté à s’assoir. La place demeure vide mais le couvert est mis. » (René Char)

Panajachel. Guatemala. Janv 2016.

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