133 Dans le présent des autres

Typicité à 100km/h dans les rutilants « chicken bus ». Les gros moulins à pétrole, carrousels scintillants portés par des kyrielles d’ampoules et de néons exaltants, avalent les côtes et se rient des virages, véritables orages ambulants. Le trajet est une projection dans toutes les dimensions de la secousse, dans un cinéma où toutes les histoires ont quelque-chose de chromé, de lumineux et de bringuebalant. Les anciens cars scolaires américains nous cassent les rotules alors qu’il faut toujours prestement se jeter de l’un à l’autre, courir après une supposée urgence, sauter dedans sans se fendre le crâne contre les galeries d’acier, puis attendre que la panique se dissipe pendant que le chauffeur blague autour d’un café.

Transport de troupes bigarrées, transport de tout ce qui se peut transporter contre trois sous. On respire peu pour ne pas trop se dilater, on se sourit au coude-à-coude dans le partage obligé de l’espace vital. Des pétales de rose volettent dans l’allée centrale où les bonimenteurs vendent leurs panacées au nom du christ et de ses saints soigneurs. Les terrasses plantées de café décorent l’attente, les yeux s’agrippent aux troncs des hévéas. On se cramponne de proche en proche pour ne plus former qu’un seul gros muscle contracté contre la force centrifuge. J’enchaîne les tours de manège et les tours de marchés qui mangent presque tous les villages. Prédicateurs, vendeurs de rédemptions, de liniment et de cacahouètes se succèdent sur la tribune de ces spectacles du quotidien rapide et furieux. A force de folle descente on finit par lancer notre élan dans la plaine littorale, freinés par le sous-bois très dense de cannes à sucre. Les brûlis, certes parfumés, qui les débarrassent des herbes coupantes, noircissent encore le ciel volcanique et rajoutent des cendres à l’atmosphère ou à nos verres de fruits. Herbe à caramel à perte de vue, mais la vue, on ne la perd pas toute: on garde un œil ouvert du côté de l’avenir, parce que là-bas, là devant, il y a l’océan pacifique, il y a le ressac et tout, absolument tout ce qui s’ensuit…

Le meilleur encens, pour s’élever en volutes parfumées, doit passer par la braise. Sipacate et tout ce qu’il en coûte d’agitation et de vacarme afin de pouvoir prétendre enfin au calme. Immense ardoise de sable noir et la grosse craie des heures sans raisons apparentes. Le temps ici s’est ensablé, pris dans les plis de la patience. J’ai les écouteurs remplis de la mousse d’eau salée. Stéréo des remous omniprésente. Le soleil a complètement perdu le contrôle du crépuscule. L’océan du ciel est en feu. On a attaché les hamacs aux piliers transparents de l’horizon. Le sable fait partie de tous les paragraphes. La vie se vit à ciel ouvert. Ouvert avec un O comme l’Opinel du pique-nique, avec les O du saxophone, les rouleaux bleus sans haut ni bas, journées de portes ouvertes sur le monde comme celui auquel il nous arrive parfois de croire. Il y a des jours auxquels devrait ressembler le dernier, où la mort serait appréciable et les morts appréciés, où l’on ne serait pas en peine de renoncer. Des jours tissés serrés avec les nœuds colorés des instants précieux: On trouve assez souvent ce genre de jours sur les plages désertées qui donnent sur le couchant.

Le ciel est en marbre rose délicat. Le ciel est en lambeaux de tissus rougissants. Le ciel a partout des bourres de coton sanglant. Pansement compressif des hautes pressions. Une ligne pointillée de pélicans essaie de suturer le ciel tandis que les surfeurs s’affairent à recoudre la mer avec leur infatigable navette. Et puisqu’il faut toujours une dose de « jamais-vu » dans un récit de voyage, je me dois, depuis le même tronc échoué qui me sert de banc, d’évoquer tout à la fois les aubes et les crépuscules. L’astre solaire, grossi par la loupe des tropiques, se lève et se couche comme un prince sur le même horizon rubicond. C’est stupéfiant. C’en est presque trop. Je ne saurais plus dire à quel point je jalouse ceux qui se réveillent et s’endorment ici, sereins, contentés de ce soit-disant « peu » qui importe tant. Pas vraiment l’endroit rêvé pour faire défiler les gens au pas cadencé ou les forcer vers le stress du business et l’inflation de l’infarctus. Mieux vaut avoir appris d’abord à relâcher les nerfs et à marcher tranquille. J’en connais qui ne supporteraient pas. C’en est décidément trop. C’est comme s’il était impossible de faire autre-chose que de contempler, de six à dix-huit heures. Chevaucher les rouleaux avec les raies, glisser sur l’acier scintillant des lagunes où percent les palétuviers. S’ébattre où les eaux se rassemblent, se laisser aller à croire que l’on peut voler en observant trop les oiseaux, se répéter sans cesse la leçon du plaisir qui veut que chaque jour soit une note ajoutée à la symphonie générale. Et dans l’énorme coup de nageoire caudale d’une baleine, se dire que ce n’est rien moins que tout le pacifique qui te salue…

On reconnait facilement ses amis: ce sont ceux qui tombent toujours pile au bon moment. Même si le « bon moment » nous prend souvent au dépourvu. Ceux qui croient que tu les aide ne voient pas que ce sont eux qui te tendent la main. Servir en se croyant servi, c’est la magie de l’interaction amicale. Et l’ami te fait mal, se sert de toi pour te faire progresser. L’ami est caché au cœur du partage, à ce point d’équilibre instable où gesticulent les bonnes choses de cet univers de casse-gueule.

Vieillir, c’est appartenir à un monde qui n’existe déjà plus que dans tes racontars. On est tel un immigré temporel dans le présent des autres. C’est un beau cadeau de voir monter des générations splendides, c’est beau de les envier, ça ressemble à des notes d’espoir dans la cacophonie environnante.

La langue de mangroves sablonneuses que l’on a baptisée « Isla Holbox » pourrait se suffire à elle-même. Elle n’aurait pas besoin de faire plus que de trôner au sommet du Yucatán, couronne de blanc turquoise sur le beau royaume mexicain. Mais si en plus on la secoue avec des routards délicieux, des jus de coco, de guitare, si on l’éclaire aux feux de camp et aux beaux yeux brillants, on a réduit tous les problèmes de l’instant à un seul et unique, mais énorme: comment trouver le moyen, la force et l’infecte « envie » d’en partir. J’accompagne une nouvelle amie vers l’embarcadère et la salue comme si je devais moi-même ne jamais m’en aller. On se surprend à espérer que la mer refusera demain de porter les bateaux. Que quelque-chose comme une bonne grosse excuse nous imposera de rester. On voudrait bien un peu d’apocalypse et toujours plus de Calypsos, de Thalassa, de Venus en maillot. On voudrait résumer le monde à ça, que le monde s’appelle le Mexique. On aimerait repeupler la terre avec des colombiennes, tout métisser de vénézueliennes et réécrire l’histoire en argentin. On voudrait n’avoir comme langue que la musique et les éclats de rire…

Et la réalité ne revient pas comme un bâton, c’est un gros retour de gourdin clouté. On monte vers le hall des départs comme sur son échafaud. On ne sait pas exactement si c’est tout notre monde qui est soudain entièrement froid ou si le froid ne viendrait pas de ce cœur brutalement privé de passion. Mais on avance, parce que l’on sait que ce feu se peut partout rallumer, on avance parce que l’on est fait pour ça, parce que c’est ce que l’on sait encore le mieux faire. C’est tout un métier que de savoir persister. La véritable aventure: c’est refuser de se résigner.

« L’adulte est un enfant qui a mis une vie à se restreindre, à se limiter, à se voir limité, à s’accepter limité. Adulte il y est parvenu, presque parvenu. (Henri Michaux)

Isla Holbox. Yucatán. México. Fév 2016

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