134 Les braves gens dangereux

On n’a même pas besoin que l’on nous aime, seulement que l’on nous foute la paix! Mais c’est quelque-chose que la société ne sait pas faire. Elle ne sait pas regarder ailleurs même lorsqu’elle n’est aucunement concernée. Ce n’est pas inscrit dans la constitution de lâcher la grappe à son prochain. On nous fait croire que la liberté s’arrête où commence celle des autres. Ce n’est que de la gentille théorie. La liberté se pulvérise lorsque les autres se croient en droit d’empiéter sur la tienne.

En France, par exemple, on a toujours tendance à s’occuper de ta manière de manger. Il y a toujours quelqu’un pour trouver « anormale » ta manière de faire. Je me souviens que dans nos grands moments de batailles entre frangins ma mère répétait souvent: « Occupe-toi de ton assiette! » En cela elle nous déclamait une sagesse exemplaire. C’était du Taoïsme au-dessus de la nappe, du bouddhisme zen avant le dessert. On se croit toujours autorisé de dicter sa conduite à autrui. On ne se gêne jamais pour franchir cette limite-là, pour piétiner sans vergogne les pousses fragiles de la liberté individuelle, le droit sacro-saint d’agir à son envie quand son envie ne regarde en rien ses voisins. On en est souvent réduit, pour agir à son aise, à se cacher dans son chez soi hermétiquement clos et à ne fréquenter que des personnes de même essence. On réduit de fait drastiquement nos possibles relations et rencontres.

Tout ça parce que les conventions nous contaminent, parce que le respect de la règle, même parfaitement débile ou illogique, c’est ce qui fait les fondations du groupe, parce que la société nous apprend à mettre le nez dans l’assiette de nos concitoyens. L’hymne, le drapeau et les codes à la con sont la recette du bon petit mouton bien dressé à la mode de chez nous. La nation se défend d’abord et surtout en honorant des coutumes bien cadrées. Ce-faisant, la recherche des signaux de l’identité nationale nous empêche tout simplement d’évoluer: Les gens se débattent dans le dénuement devenu ordinaire; on trouve normal d’avoir des humains qui dorment dans des cartons et de continuer de se faire appeler « pays développé; le pus perce par toutes les plaies du capitalisme à bout de souffle, l’humanité s’agenouille dans la fange, les gosses se battent pour revendre une canette vide ou pour sniffer un sachet plein de colle mais on n’est pas encore prêts à changer parce qu’avant tout il nous faut codifier nos particularismes et notre exécrable moralité aveugle, aveugle sauf quand il s’agit d’emmerder le monde. Le temps d’écrire les lois de la vénérable communauté humaine, elle aura disparu.

Je pense par exemple au style vestimentaire. Pas un grand thème politique, une petite chose sans importance. Sans importance? C’est ce que tu crois! Quelle immense et pitoyable imbécilité de n’avoir rien de mieux à trouver pour en arriver à respecter son prochain, pour l’accepter ou l’ostraciser! Qu’importe, au fond, le style de l’autre dans la conception d’une communauté ou l’on devrait en premier lieu s’inquiéter du bonheur et du développement harmonieux de tous? N’a-t’on pas plus urgent à perfectionner que les assortiments de couleurs et de tissus? Je ne parle pas de la mode que je laisse volontiers exister comme divertissement fort sympathique et à laquelle je ne demande en retour que de me laisser me vêtir comme il me plait. Je parle des codes vestimentaires quasiment moraux, dont on fait une histoire presque de caste. On voudrait croire qu’en se tenant à quelques principes basiques de décence cela pourrait suffire. Mais non: on envoie regards et jugements de valeur à tout va. On serait tenté de leur crier « et alors?! » jusqu’à leur rentrer leur foutu jugement dans la gorge. Même le vocabulaire est acerbe, agressif: « Frusques », « accoutrement », « dégaine »…

Ah ça! on en a fait un paquet des mots méchants, des mots comme des griffures, de ces harpons mesquins faits seulement pour blesser. On laisse traîner des jugements comme des mines anti-personnelles. Nos préjugés ne sont que de vils pièges bêtes et méchants. Même pas des mots pour chasser ou pour tuer. Non, rien que pour irriter, pour venger je-ne-sais-quel mal-être intime. Peut-être pour mater la honte inavouée de se sentir finalement tellement « mouton » dès que passent des êtres un tant soit peu différents. Tuer, aussi répugnant que ce soit, ça reste encore la finalité d’un acte courageux. Mais toutes ces piques sans raison d’être, toutes ces fois où l’on ferait mieux de s’occuper de son assiette. On s’envoie des méchancetés comme des gravillons dans les yeux. C’est la fameuse cruauté des enfants, le comportement moqueur du clan. Je te monte dessus pour avoir l’impression de grimper d’un cran. Et celui qui essaie de s’élever sans faire plier le dos de ses confrères est jugé illico bizarre voir dérangeant.

Pour être accepté en société il vaut mieux être une victime consentante ou un bourreau sans masque, comme la terrible et dégueulasse majorité, plutôt que de se rebeller. Parce que le rebelle fout la trouille; on a tellement peur du changement, de perdre ces précieux repères qui ne nous ont pourtant jamais apporté la félicité, seulement de quoi vivoter de manière médiocre sans se risquer à faire des étincelles. Et bien moi je préfère qu’il y ait de l’eau dans le gaz, que ça sente l’herbe ou le brûlé et que l’on ne sache surtout plus à quel saint se vouer. Quelle honte que l’on en soit encore à se prendre la tête pour savoir s’il faut manger avec trois doigts, ou trois fourchettes, avec deux baguettes pointues, rondes ou carrées, alors que la faim défigure la terre. Quelle tristesse d’avoir inventé le savoir-vivre avant d’avoir essayé d’adoucir le savoir-mourir. La société marche allègrement dans la merde en s’épilant les trous de nez.

Il n’y a pas de loi interdisant la domination par la force financière, le contrôle des masses, la prise de pouvoir, le stockage des denrées vitales ou des données personnelles. Tout ça est complètement intégré. On accepte sans sourciller le droit de commander, de régir, d’imposer, d’exiger l’obéissance et les courbettes, d’établir des chefaillons et des hiérarchies, des échelles de valeur humaine. On te brise par le travail et il faudrait que tu comprennes lorsque l’on te prive même de ça pour te laisser t’échouer sur toi-même. Il faudrait faire meuuuhhh et se réjouir de son joli joug. On ne se rend même plus compte de la violence de la chose. C’est même en faisant ça que l’on est « quelqu’un de bien », que l’on devient raisonnable, convenable, respectable. Puis on se masturbe en cachette en pensant à Carmen, ou Esméralda, on admire James Dean ou Modigliani en crachant sur celui qui n’a pas bien boutonné sa chemise, on va voter pour le conservatisme et la sécurité en sifflotant « la bohème »…Je trouve les braves gens dangereux…

C’est cela qui fait qu’il existe des hors-la-loi, des renégats, des « soul rebel » qui se risquent sur des routes parallèles. Comment respecter le code civil qui ne sait nous civiliser? Comment accepter encore longtemps les excuses de nos barbarismes, les circonstances qui en 6000 ans finissent par ne vraiment plus rien atténuer? Si demander à l’homme qu’il réfléchisse seulement un tout petit peu à sa manière de maltraiter par habitude, à observer son comportement éminemment paradoxal face aux vrais problèmes qui le touchent pourtant lui aussi de plein fouet, si cela c’est être un idéaliste, alors nous sommes tous vraiment mal barrés, et les bons citoyens seront les premiers à morfler et les derniers à s’en rendre compte. Que seulement on laisse chacun tisser sa tresse avec ses quelques fils de possibilité, puisque que la gravité nous casse à tous le coccyx. Que seulement l’on s’occupe un peu de son assiette!

Philo de noix de coco entre baroudeurs, explication du texte de nos incompréhensions tracées dans le sable. Comme quoi on ne parle pas que de cocktails et de bikinis… (même s’il y en a plein!!!)

« Qu’on encourage, simplement, tout homme à poursuivre sa route aussi loin que possible, et que chacun soit le bienvenu qui enveloppe les choses d’une fantaisie nouvelle. » (Novalis)

Isla Holbox. Yucatán. México. Fév 2016

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