135 Ne pas retrouver son sérieux

Confrontés au bruit du vent dans les filaos, les autres sons se sentent intimidés. On se passe la balle du soleil entre l’Asie et l’Amérique. On se fait des batailles de polochons avec les altos cumulus. L’Europe me regarde passer et me jalouse mon inconstance, mes hivers à trois faces, à tant et tellement de visages, mes accumulations de plages. Tout injecté de paysages, de fièvres tropicales et de grosses bouffées de chaleur, corrigé en couleurs, repassé au pinceau: je réalise que le présent à un nom de cadeau.

Je flotte en gravité zéro, j’ai perdu mon sérieux quelque-part entre Asakusa et Alcalá, et je ne fais rien pour le retrouver. J’ai décidé de ne plus me ventiler qu’à l’hélium, de ne porter plus que des masques anesthésiants, les gaz que je respire me sont tous hilarants. Toujours entre deux cuisses ou entre deux avions, j’ai tellement semé de partout ce qui me faisait « moi » qu’il ne me reste « que » l’errance. Un beau morceau, il y a toujours pas mal de chair autour de l’os, toujours de quoi ronger lorsqu’on a les dents adaptées.

Les amants ont cherché le nord dans le lit épuisé, mais je crains que mon cœur ne se soit démagnétisé. Quant à l’amitié sans relâche que l’on croise surtout dans les films ou les bouquins de gare, si elle existait je crois que je l’aurais croisée. Le partage n’est pas un plat qui se mange froid. On n’a plus de patience que pour la terrible vengeance. De toute façon le froid ça me fait chier.

A-t’on encore le droit d’espérer ou est-ce qu’il faut lâcher les armes, lever les mains en l’air et accepter tout ce que l’on renie à longueur d’années? Accepter la médiocrité par crainte de ne pas survivre à ses convictions? La situation est absurde. La situation est stupide. Ou alors c’est moi qui débloque? Tant pis, ou plutôt tant mieux: c’est justement de rester bloqué qui m’inquiète. Couiner comme une roue grippée, n’être plus qu’une vieille brouette occupée à charrier des tombereaux de temps perdu. Perdre ma faculté de me mouvoir, de zigzaguer, de couper à travers champs, de trancher maintenant la gorge de mes 80 ans. Avoir besoin d’ascenseurs ou d’escalators pour éviter les escaliers qui me mènent à me surpasser.

J’ai trouvé un mur où écrire parce que l’on ne s’écrit pas lorsque l’on est loin; on s’écrie seulement au moment de s’éloigner. On ne s’écrit bien sûr qu’à soi-même. Cette soit-disant époque de la communication ne sait que faire durer les au revoir. C’est comme secouer son mouchoir vers les marins. Mais l’absence est vite consommée. On attend le moment d’un hypothétique retour pour à nouveau lever son mouchoir sur le quai. Pendant ce temps l’outil supposé nous mettre en contact avec le monde nous occupe un peu les paluches, permet de faire voyager à la vitesse de l’éclair des vidéos de chatons à la con. Je suis un dinosaure qui prends des 747 pour meubler au mieux son errance. J’aime bien aller brouter les regains ou sectionner des jugulaires où l’on m’attend le moins. L’amour n’ayant pas donné signe de vie, je ne donne pas signe de mort pour autant. Je remplis ma corbeille à papier de mots doux. J’ai des billets retour plein la poubelle.

Vivre à l’arrache, à l’arrachée, voler à la tire les sacs de la volupté, voler à l’étalage de l’aventure puisque ce que nous désirons ne se peut pas donner. Toujours sur le départ, jamais à l’arrivée. Je suis encore parti, et on me parle encore de revenir. Revenir d’où? De l’étranger? Mais l’étranger cela devient très vite « partout » quand on ne reconnait plus nulle part sa maison. Je n’ai pas de numéro, pas de rue, rien que la route, et pas une seule sans issue jusqu’à ce jour. Revenir mais vers où? Où donc peut-on revenir quand on a pour étrange coutume de dégommer tous ses points de départ? Je crois en fait qu’aucun de nous ne revient jamais:

La forme connue de celui qui part disparaît pour toujours. Celui qui réapparait est un autre, même son visage est changé par la chirurgie de ses gloires et de ses tragédies. Tout ce que l’on a vu, ressenti, vécu et que l’on ne saurait pas raconter. Les non-dit de l’absence et tout ce qui s’est passé pendant que tellement d’eau s’écoulait sous tellement de ponts. Comment diable pourrait-on revenir de ça?! Aller se mettre en ces ailleurs fertiles et foisonnants, c’est se livrer à une différence qui remodèle sans crier « gare! » Prendre la route c’est se réinitialiser à chaque étape, c’est transformer le résultat de ce qui en nous s’additionne. Voyager, changer de terreau, se nourrir d’un autre air, c’est évoluer loin de ses plates-bandes, c’est pousser hors du champ, s’habituer à ne plus rentrer dans le rang. Forcément on finit par se faire des espèces de copains métamorphiques, on a des connaissances aussi mobiles que polymorphes, des potes et des amourettes moins proches de soi que les amis et les amours imaginaires. On finit par ne plus se comprendre avec les « autres »…

Et là je pèse mes mots, je cherche sans trouver ce que pourrait bien être le contraire d’aventureux, de voyageur. Les Roms sont toujours vexants quand ils nous qualifient d’immobiles, de mollassons, de tristes gadjo tourmentés par notre lopin de terre qui pourtant tourne lui aussi. Tout le monde est en lutte avec ses propres apparitions, ses fantômes, son foutoir, il n’y a pas d’arrière, pas de zone libre, le front est toujours un pas devant soi, on a toujours un pied dans la tranchée et rester est aussi quelque-chose de très courageux. Je ne crois pas qu’il existe des gens timorés: La peur d’une chose c’est seulement le courage d’en affronter une autre.

Employés par les voyageurs, les mots « stable » ou « statique » ont toujours un ton un peu méprisant, péjoratif ou prétentieux. Employés par les sédentaires les expressions « il ne tiens pas en place » ou « jamais fatigué de bouger » aussi… Je n’ai, qui plus est, jamais vraiment osé ni su manier le mot « normal ». Je suis bien placé pour savoir ce que l’on peut en faire de la « normalité ». Il serait pathétique de croire que le monde est scindé entre les fous de changement et les tristounets sédentaires. On peut tomber dans l’une ou l’autre des catégories en moins de deux. Ce n’est pas pour rien que la sagesse, la vérité ou la raison n’ont pas de définition.

Mais force est de constater que dans nos sociétés l’on a formé le vocabulaire généralement employé à partir d’un comportement grégaire. Être « normal » c’est donc être immobile ou presque, c’est ne pas chercher à trop s’éloigner du bout de son nez ou de sa laisse. Il faut pardonner les piques et les médisances critiques des caravaniers, des va-nu-pieds, des vagabonds: Bizarrement la minorité se sent toujours oppressée, inacceptée; peut-être parce que c’est toujours à elle de s’expliquer face au doute et à l’incompréhension. Je ne sais plus si c’est Sade qui dit que quand bien même les trois quarts de l’humanité considèrent que la rose sent bon, cela ne justifie en rien d’imposer ce ressenti au quart restant, et ne prouve aucunement que la majorité a raison.

Moins j’ai de maison plus je comprends les immigrés, les homos, les opposants chinois, les tribus de « sauvages » ou bien sûr les gitans (les vrais, les biharai, les voyageurs, ou l’image romantique de ce qu’ils n’ont peut-être jamais étés, en tout cas pas les sédentaires dont les roulottes n’ont plus de roues, pas ceux qui n’ont plus que la chourave et la marave pour se croire dans le vent.)

D’où je viens on n’avance qu’en troupeau. On se cantonne au groupe et l’on critique le nomadisme et la divagation. On fonctionne comme si la société était un gage de réussite et de bienséance, comme si elle n’était pas hypocrite, cadenassée et terriblement dangereuse à sa façon. Si l’on se meut, alors c’est en troupe, au pas de loi et seulement pour conquérir de nouveaux endroits où mieux rester, où mieux bâtir en dur, en inflexible, en ineffaçable, pour s’établir dans une géographie contrôlable et confortable. On désapprend très jeune à s’adapter, j’ai constaté que le connu, le maîtrisable et la tranquillité charment le petit d’homme grégaire dès la plus tendre enfance. Pris dans la spirale de la peur et de l’exemple, nous ne savons que modeler le monde à nos désirs et nous sacrifions notre capacité à se mouvoir sur l’autel du confort. On pense tellement au principe d’un environnement statique, au règne mesquin mais certifié sur nos trois coudées de terre, au concept inattaquable de maison d’enfance, qu’on en oublie que c’est le monde entier qui pourrait être notre terrain de jeu, que nous disposons des capacité physiques et mentales pour savourer une vie mouvante. On ne nous a inculqué la peur au delà d’un rayon de 500m que dans le but de nous uniformiser et nous contrôler. Chacun sa version de la barbarie…

On ne se comprend plus dès lors que l’on se désolidarise. Dès la première seconde de décalage tous nos discours sont inaudibles. Un peu comme changer de fréquence radio. On se croit tous tellement insoumis ou respectables. La vérité c’est qu’entre l’inqualifiable et le codifié nous sommes tous bigrement perdus. Ils croient que l’on revient, on croit qu’on a changé, et la voix du destin finit par s’enrouer à tant crier ce que nous n’entendons jamais.

« Reloj, caballo, mujer. Bueno tener…¡o no! » (Avoir une montre, un cheval, une femme, c’est bien…ou pas! Proverbe Mexicain)

Madrid. España. Mars 2016

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