137 Ailleurs, je ne sais pas où c’est

L’état n’a même pas la décence de nous laisser tomber. On a encore quelques pièces au fond des poches, et puis on peut trimer encore longtemps, on peut nous essorer encore assez de sueur. Alors interdiction du système D. En somme: On n’a plus de quoi vous nourrir mais on vous interdit de chercher à manger. Je me sens conceptuellement désarmé. Une amie me faisait récemment part de son dégoût: Sa yourte est déclarée logement « inadapté » par un conseil municipal qui ignore probablement ce que c’est que ce truc au yaourt et ne veut surtout pas  fatiguer ses trois neurones pas encore submergés de pastis à le savoir. Faudrait penser et c’est un truc de renégat les idées, ça finit toujours par déborder, et on en perd vite le contrôle, de la pensée.

Non! Elle devra dégager de sa campagne si sympathique avant la fin du mois sous peine de poursuites, avec des grosses lettres bien viriles sur le courrier, comme les courses-poursuites qu’on voit à la télé américaine pendant les heures où l’activité cérébrale est enfin réduite à néant par la passivité. Poum! Pam! T’es mort, au tapis les sioux et leur vilain teepee. Les cow-boys du bon goût, les rangers de la tradition ont bien sûr attendu qu’elle fasse en sorte de viabiliser son terrain et de tout mettre aux normes pour l’en informer…

Pour autant que je respecte l’environnement, l’hygiène et les règles universelles de la décence, pourquoi dans une situation de crise financière aggravée que vous n’êtes visiblement pas en mesure de résoudre ne puis-je pas m’installer dans un habitat soit-disant précaire, pourtant dix fois plus classieux, confortable et accueillant que n’importe lequel des immeubles crasseux de la banlieue, des nids à cafards sordides où je serai parait-il plus décemment installée? Pourquoi n’ai-je que le choix entre la petite villa en dur à 300 000 euros et le trottoir? Pourquoi dois-je condamner toutes mes maigres finances sur 35 ans (si je n’en passe pas trente au chômage) pour un empilement de moellons disgracieux et surévalué qui ne tardera pas deux ans à se fissurer? Putain de toi, laisse-moi vivre à moindres frais si tu n’as plus rien à m’offrir que cet avenir de misère et de médiocrité. Laisse-moi mettre un panneau solaire si tu ne peux pas me fournir d’énergie autrement qu’en condamnant la terre… et ben non, pas possible. On en viendrait presque à s’imaginer que le maire et le promoteur immobilier sont un tout petit peu de mèche. Mais pas de ça dans notre belle république, ce serait de la corruption et contraire à tous nos principes! Remarque qu’ils n’ont même plus besoin de corruption: leur connerie est innée, elle leur vient toute seule désormais, inscrite dans le code génétique des bonnes mœurs.

Ah! Par contre dans le même canton on autorise sans hésiter la chasse, la pêche et la tauromachie en allant contre toute logique environnementale et morale. On veut bien faire des exceptions pour la tradition mais par pour les besoins vitaux. Sans doute la peur des invasions mongoles! On peut allègrement arroser la campagne de pesticides in-dégradables, engraisser les empoisonneurs, intoxiquer les rivières où nos enfants bien roses baignent leurs petites fesses bien de chez nous, mais faudrait voir à pas laisser se « gitaniser le village. » (citation du maire adjoint incriminé). Tant pis, on ira vivre dans un vieux break Renault derrière la voie ferrée, on pissera directement dans la rivière et on cramera des bidons de glyphosate pour égayer les soirées Et si ça va pas mieux on apprendra a se faire des toitures en sac d’engrais, on redécouvrira le pisé, on se fera des barbecues de palettes dans un charriot de supermarché. On fera de très grands camps scout autour des villes, ce sera bien plus intelligent.

J’aimerais bien n’avoir qu’un seul exemple de connerie, j’en ai malheureusement des centaines dont je vous fais grâce. Mais je crois que je vais devoir arrêter de parler avec les démunis ou les asociaux parce qu’après dans ma classe ils disent que j’exagère… Il y a quand même quelque-chose qui chie dans une société où l’on ne peut pas choisir derrière quels murs s’abriter mais où l’on peut défourailler les dernières bécasses, ou planter des banderilles dans le cou des taureaux seulement pour se divertir. Je sais, j’entends déjà les régionalistes et les gardiens du terroir me dire qu’il y a pire. Je le sais bien, mais c’est avec de petits exemples que l’on met bas les masques. Et puis il faut attaquer la médiocrité cérébrale à la racine, et balayer devant sa porte les déchets que laisse la bêtise. J’aime bien les exemples simples parce que je ne suis pas une lumière et que l’imbécilité ne fait malheureusement jamais défaut. Dans notre petit pays parfait et très propre sur lui, les chiffres relatifs aux violences faites aux femmes sont effrayants, mais on occupe encore les flics à faire chier les dangereux beatniks. Avant de gérer les gosses affamés et les réfugiés de guerre faudra avant tout mettre aux fers Monod, Gide, Chouang tseu, Hemingway et consorts… en même temps c’est déjà ce qui se passe…

Considérations de vilain vagabond, de mauvaise graine toujours en train de se disséminer aux quatre vents. Comment ne pas désirer si fortement l’errance quand on n’a plus que des désaccords avec une construction sociale menaçant ruine? Il faut se taire, essayer d’être au moins logique avec soi-même et ne surtout rien répondre aux langues amères qui te balancent excédés par les faits que tu expose que t’as qu’à y aller puisque c’est mieux ailleurs. Ce n’est pas mieux ailleurs! Ailleurs c’est absolument partout, et partout c’est la merde. Quand on n’est pas dans son pays on a seulement un peu moins l’impression que les choses viennent de soit. Mais avec la globalisation c’est de moins en moins vrai. On porte nos ailleurs en tous lieux. Nous oublions souvent que nous sommes aussi les ailleurs des autres. Ailleurs? je ne sais pas où c’est!

Mais je continue de chercher. Vagabonder ce n’est même plus pour découvrir. Voyager finalement rien que pour le fait de partir. D’ailleurs cela ne tient plus au besoin de s’en aller: c’est surtout le fait de ne pas rester. Nulle part. Toujours partir ou ne jamais rester. Ha! Je crois qu’il y a une différence. Je crois qu’elle est énorme…

« La meilleure preuve de l’existence d’une intelligence extra-terrestre c’est que personne n’ait essayé de nous contacter. » (Bill Watterson)

Belleville. Paris. France (ou ailleurs…) Mars 2016

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