136 Je vais voter pour moi

Moi qui ai toujours voté à chaque occasion voilà que le doute m’envahit. Comme pour ne rien arranger il est évidemment incroyablement compliqué pour un « romano » dans mon genre d’espérer pouvoir approcher une urne sans pouvoir prouver que je suis menotté à une adresse bien précise. Je crois même que c’est tout bonnement impossible dans mon cas. Ma foi, on se trouvera des arguments pour se dire que l’on est invité à ne plus participer à leur petit cirque à cinquante millions, à ne plus suivre hébété et baveux leurs grands débats pour brasser du vide. Voyager te file des idées anarchistes, alors que je ne l’ai jamais été. A peine ai-je dû dessiner un ou deux gros A débordants de leur cercle dans ma jeunesse et encore sans bien sûr rien comprendre à ce que je faisais. Je ne suis pas un anarchiste: Je deviens un anti-social stricto-sensu, un nihiliste de ces concepts dans lesquels la logique du bled voudrait bien tous nous englober. Je suis désolé mais je ne joue pas avec des dés pipés. Quand tu commences à lire les petites lignes du contrat social (qui, paradoxalement, se discernent beaucoup mieux de loin) tu te mets à tourner tant et tellement autour du pot que tu finis par te demander si tu ne pourrais pas te passer de ça aussi.

La société court dans le mur mais on ne changera pas le cap d’un iota. Le contrôle du troupeau est tel que l’individu ne peut que disparaître dans l’acceptation ou se désolidariser à ses risques et périls. Mais on finit par se demander lequel des choix est le plus périlleux justement. Je crois que je préfère mes risques et mes périls. Le contrôle serait supportable si encore on avait le pain, les jeux et un peu de tranquillité. Ils ne sont même plus en mesure de nous fournir ça. On me fait croire aux bons résultats du capitalisme. Bons pour qui? Pour 10% de l’humanité (et encore, je suis généreux) à laquelle mon contradicteur et moi avons la chance d’appartenir? Mais pour cela il faudrait encore pouvoir le faire sans massacrer les colonies, sans vivre avec le sang des 90% restants sur sa chemise made in Bangladesh.

Qui plus est, si l’on soustrait les périodes de guerre, de famine, de crise économique, de dictatures, de protectorat, de récession, de dépression, de catastrophes, de chômage, de résignation, d’insurrection, d’ingérence, d’occupation, de pression, etc, ce n’est pas si souvent que l’on a pu se féliciter de nos réussites, même chez nous. Et toujours la raison en revient quand-même à l’ordre établi et aux bonnes manières, même devant la liste interminable des signes de faillite du système.

On me dit qu’il faut lutter de l’intérieur, que c’est trop facile de s’extraire, de partir. Mais une société n’aurait-elle pas par hasard les souverains médiocres ou les tyrans terribles qu’elle mérite? Je veux dire: « eux », « ils », « on », « ceux-là », c’est qui si ce n’est pas nous? Jusqu’à ce que passent à l’attaque des petits hommes verts baveux je considère en débordant du cadre étymologique que toutes les guerres sont civiles. Tous les conflits du globe sont familiaux. Les méchants gouvernants qui nous spolient, ils ne sortent pas de la cuisse de Jupiter, ils sont arrivés là parce que cela convenait au troupeau. Nos dirigeants sont le reflet de nos comportements. On brandit la faucille et le marteau parce qu’on n’a pas la clef du coffre-fort. Mais, camarades, dès que l’on cesse de n’avoir plus rien à perdre on se range du côté des gras cochons.

C’est Machiavel qui écrit en substance « qu’il serait difficile de trouver dans toute l’histoire de l’humanité dix hommes capables de gouverner efficacement leurs prochains. » Si on ajoute « et les rendre heureux », alors là les statistiques s’effondrent totalement. Je ne vais pas attendre qu’il apparaisse le leader inespéré. Il faut en conclure encore une fois que c’est ainsi qu’il convient à l’homme de vivre… et il faudrait que tout le monde souscrive sans réfléchir ni s’indigner? Il faudrait se sentir fier de faire partie de ça, défendre ceux-la même qui nous ont mené là, mourir pour ceux qui s’empresseraient de nous faire rebrousser à l’âge pierre s’ils étaient sûrs de s’engraisser sur la misère? Je croise trop de gens qui se foutent de tout pour faire partie des martyres à la cause. (C’est pas souvent mais qu’est ce que ça m’est pénible de me trouver en désaccord avec Camus… je me rassure en me disant que je suis un imbécile.) Je vais mourir pour mes idées, et génial s’il advient qu’elles collent avec les vôtres.

On est là coincés comme des cons à regarder se noyer nos belles constructions. Ne plus trop compter sur nos gouvernants on commence à s’y faire, mais que l’on nous laisse au moins nous démerder par nous-même! On nous a même coupé l’accès à la survie. On peut certes le faire en se cachant: C’est bien mignon de choisir de s’exiler en Lozère ou en Alaska pour projeter quelques utopies amputées de milles concessions aux autorités partout présentes, mais ce n’est pas ce que j’appelle de la liberté. C’est se soustraire comme faire se peut  à la portée d’action d’un état qui, ne respectant pas sa part du contrat, exige en revanche toute la nôtre. C’est déjà vraiment courageux.

Si on me casse les couilles pour être digne d’appartenir au clan des bons citoyens, je veux au change une protection sociale efficace, un travail décent, du temps relativement libre, l’accès au confort minimum, l’éducation et la sécurité. Mais l’état bienfaisant (l’a-t’il jamais été au fait?) s’avère être un parasite qui ne sait plus que ponctionner et se cacher derrière des excuses insipides, pieds et poings liés par la finance qui en veut toujours plus, qui le mène au collet, à la carotte, tellement qu’on se demande sérieusement pourquoi on ne vote pas directement pour des banques ou de grands groupes industriels, ce qui serait déjà ça de gagné en hypocrisie! Les campagnes électorales seraient plus marrantes et on nous refilerait plein d’échantillons. (Nous le faisons d’ailleurs déjà tous les jours en consommant.)

Une telle pseudo-structure, équilibrée sur le dos de la débandade économique, ne peut que nous mener au drame. Et pas moyen de sauter du train qui déraille, de nager loin du navire qui va volontairement vers les récifs: il faut participer au suicide collectif, se noyer tous avec le capitaine. Sinon tu es un déserteur. Je crois que ce mot commence à beaucoup me plaire, et pas rien qu’en temps de guerre. On peut enfin être fier d’être un traître, être un déserteur un exilé volontaire. Il suffit d’observer celui qu’on trahit, les rangs que l’on déserte, les situations dont on se défait. Moi je ferais tout pour aider mon père parce qu’il m’aime et m’a soutenu comme un chêne toute ma vie (métaphore qui fait de moi un gland quand j’y pense) mais s’il m’avait battu ou maltraité il n’aurait pas à trop s’embarrasser de ma présence… pareil pour ma nation…

« Le drapeau noir, c’est encore un drapeau. » (Léo Ferré.)

Belleville. Paris. Mars 2016

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