138 A l’aise dans mon zéro

On a tellement intégré le concept du cordonnier comme étant le type le moins bien chaussé que l’on a fini par l’accepter sans broncher. Or moi je trouve ça inacceptable et je tiens à m’opposer à ce genre d’état de fait. Si j’étais cordonnier je me coudrais des pompes fantastiques, des sandales de sept lieues, j’aurai des lacets en réglisse, je serai pieds nus par choix et non par principe.

Voilà bien quelque chose qui agace son entourage (outre bien sûr cette manie de s’opposer à des états de fait!): le voyageur n’est pas celui qui découvre ou profite le moins, bien au contraire. C’est une occupation basée sur le plaisir. Et cette manière de se régaler sans vergogne laisse à beaucoup un fort arrière-goût d’égoïsme, justement parce que c’est un plaisir ne se partage pas.

Une autre idée absurde est de penser que l’on se libère de l’emprise des possessions seulement pour mieux en reprendre d’autres. « Toi qui n’a plus rien tu vas pouvoir acheter plein de trucs! » Mais, mon dieu, on n’abandonne pas toutes ses possessions matérielles dans le but de recommencer à se surcharge de plus belle! Il ne s’agit pas de tout reprendre à zéro mais surtout… d’y rester! Le véritable exploit c’est de s’en tenir à sa victoire sur l’oppression de ces choses qui sont surtout bonnes à nous faire croire qu’elles sont vitales. De tenir tête à la pulsion de l’entassement. On ne s’allège pas pour mieux se remettre à s’alourdir. Je ne comprends pas encore pourquoi cela perturbe tellement les gens. J’ai même déjà vu trembler un début de haine dans les yeux de quelqu’un qui voulait à tout prix que je renonce à ma légèreté. Pourquoi se sentent-ils obligés de vouloir te combler de pesanteur, pourquoi veulent-ils tellement que nous soyons tous égaux en nos erreurs? Je me souviens qu’on m’a un jour proposé, puisque je faisais ma « tête dure » à ne pas vouloir de télé, d’accepter au moins (c’était dit presque « par pitié ») d’en avoir une « petite », quelque-part dans un coin… Après bientôt quinze ans sans voir le cirque pathétique et cruel du vide cervelle cathodique, j’en ris encore.

Tout le monde ne s’en amuse pas. On croirait que chacun doit partager la merde de ses prochains, histoire que son prochain n’ait pas à faire mauvaise figure. Je ne demande pourtant pas aux non-fumeurs de se mettre à se noircir les poumons avec moi sous prétexte que je n’arrive pas à cesser de m’intoxiquer. J’essaie humblement d’essayer, je tente d’être un minimum en accord avec mes propres théories.

Car l’homme est vraiment très habile pour ce qui est de s’en tenir à la théorie et à la théorie seulement. Comme disent les occitans « avec la bouche ont fait des tas de choses » mais la pratique c’est toujours pour les autres et « l’autre » ce n’est jamais le moment d’être « soi ». J’ai la prétention de penser qu’il vaut mieux de modestes réussites bien réelles que de grands accomplissement virtuels. La méditation du dimanche qui n’empêche pas de reproduire vingt minutes après des comportements agressifs, ou bien le cours de relaxation de l’incurable belliqueux… On admire les moines errants et leurs aphorismes sacrés mais par pitié, que cela ne vienne pas à contaminer l’un de nos proches! La sagesse, c’est comme l’homosexualité: « on accepte l’idée tant que c’est pas chez soit ». (Les bombes de bal.)

J’en ai trop entendu des belles promesses, des appels à la résistance bien planqués chez les collabos. J’en ai soupé des « der des der » des « ess muss zein » et des sentences stériles. Si l’on a bien entendu le droit de se tromper même en permanence, et de se contredire à tout bout de champ(je suis moi-même un spécialiste) on a aussi le droit de faire gaffe aux conneries que l’on jure d’accomplir. Que nos hauts-faits soient à la rigueur de modestes-faits et non du blabla pour faire reluire la vitrine. J’en reviens toujours à la l’idée que le tout c’est au moins de faire l’effort d’essayer. La réussite a presque moins de valeur que la tentative; Elle est en tout cas moins jolie…

J’ai le sentiment d’appartenir à un groupe de contaminés. Dedans il y a ceux qui vivent au jour-le-jour, puis ceux qui ne pensent pas au lendemain. Enfin il y a ceux qui ne parviennent même plus à croire en l’existence de ces soit-disant lendemains. On se contente de ressentir le mouvement. On ne crois plus qu’en l’avancée. Il y a bien des façons d’aller de l’avant, et donc de se tromper. Moi j’aime assez l’idée d’un cheminement qui ne laisse jamais de côté le plaisir. Je n’ai plus fois qu’en le plaisir. Je n’ai pas la prétention de penser que mon chemin est le bon, que j’ai raison de faire ce que je fais de la façon dont je le fais. Simplement ce que je fais me procure du bien-être. Et dans un monde tellement dépourvu de certitudes il ne faut pas trop faire la fine bouche lorsqu’on en attrape une.

Ce qui est amusant lorsque l’on expérimente le moment présent, c’est qu’on a l’impression de le pouvoir mieux contrôler, comme si le champ d’action de l’instant était plus vaste. Le « lieu temporel » a davantage de consistance, on a un tout petit peu plus de prise sur le moment. On se sent quelque-part la capacité de pouvoir se rapprocher un peu de ce que j’appellerais la part « passée » du présent, ou bien au contraire de son côté presque « futur ». Comme si l’on avait une microscopique marge de manœuvre au sein même du cadre infranchissable de l’instant présent.

Le présent est un bac à sable. On vit une espèce de direct très très légèrement différé. Cela vient peut-être de cette manière que l’on a de toujours tourner sept fois sa langue avant de parler, d’observer les choses sous plusieurs angles avant d’agir ou de réagir. Une habitude à multiplier les caméras sur la scène de son existence. Cela agace bien sûr les personnes dont le présent est beaucoup plus tonique ou factuel: Leur présent est un tourniquet. Mais la prétendue vitesse de ceux qui vivent à toute allure n’existe pas plus que ce qui semble être notre lenteur. Ils nous jalousent en croyant disposer de moins de temps que nous alors que techniquement nous disposons tous des mêmes 365 jours pour composer notre année, ou non?

La capacité d’avoir une micro-seconde de recul n’est d’ailleurs pas un cadeau du ciel. C’est quelque-chose qui se travaille, se développe, au prix d’efforts que d’autres consacrent à la course. Tout se paye et je crois que c’est demander énormément au cerveau. Cela fait paraître plus lent d’essayer d’être réfléchi et on devine que ça cause pas mal de problèmes au boulot, ou dans le couple. Mais celui qui court en secouant les bras dans son instant tellement précieux qu’il ne le savoure pas boucle ses heures exactement à la même seconde que les nôtres. Il n’y a pas de plus mieux ou de moins meilleur: Ce sont deux manières différentes de parcourir la même « distance de temps ». Aucune forme de progrès ou de raison là-dedans. Ce serait même une forme de régression dans une société où le présent n’a développé plus que de la rapidité. Je parlerais plutôt de frénésie, car la réflexion fait gagner des masses de temps; la vitesse peut être calme et paisible: Le photon a beau voyager à la vitesse de la lumière je ne crois pas qu’il en soit tout rouge, en sueur, agacé, sur les nerfs et tout essoufflé pour autant!

Ce présent qui aurait davantage de substance semble bizarrement offrir moins de surface aux impacts, ou que les coups sont mieux amortis. Ce présent repensé pendant sa propre course a des réactions moins inflammatoires, un terrain bien moins allergique. On voit des gens faire des sortes de chocs anaphylactiques au moindre micro-évènement. Tout est alors déclaré « grave », « gênant », « dommage » ou « énervant ». Et ils pleurent le temps gâché, le temps perdu. Comme si leur esprit n’était jamais préparé pour ce qui leur arrive. Comme s’ils n’étaient pas au courant que la vie est brève. A leur côté on se sent presque vacciné, comme ayant déjà intégré les possibles et très probables agressions. En misant tout sur la vitesse ils se rendent vulnérables aux catastrophes qu’ils voudraient distancer.

Et ces immenses théoriciens de la félicité sont les premiers à bosser sans compter comme des psychopathes pour pouvoir s’offrir un énorme frigo américain hors de prix afin d’être en mesure d’aimanter dessus leur bout de plastoc à cinq euros (1/2 heure de boulot) qui dit son con-con « carpe diem » comme une genre de « merde à qui n’a que ça à faire de le lire ». Moi j’ai une horloge interne qui ne dit même plus l’heure, qui n’a gardé que le « tempus fugit ». Il n’y pas qu’en Dieu que je n’ai pas foi. Je ne crois plus en l’homme, je ne crois plus en son évolution, je ne crois plus aux sciences humaines, aux grands mouvements fraternels. Tout ce qui touche à nous fini par se corrompre ou fermenter, nous sommes la race indécrottable. Et puis je crois que l’on peut fort bien se passer de mes croyances. Mais que l’on ne se gêne surtout pas pour prendre ma part ou pour croire à ma place! Je vais tenter de laisser un bilan carbone zéro, de ne pas laisser mes déchets ni ma dépouille au milieu du monde de demain. Je me permettrai peut être un petit feu-follet. Pour le reste, nous avons trop à faire, moi et les printemps qu’il me reste.

Celui qui décide de se mettre à récolter l’instant plutôt que de le piétiner en le cherchant ailleurs que sous ses pieds se sent soudain plus en adéquation avec son élément. Sentiment merveilleux de régresser vers un stade primitif dans lequel on se sente avoir sa place. L’homme est toujours tellement mal à l’aise dans son environnement, comme s’il n’était jamais le bienvenu. C’est un sacré défi que de vouloir correspondre à l’élément dans lequel on se meut. Au partage du monde l’être humain a reçu la sphère des pensées, la conscience de sa condition: Tous les cadeaux sont à double tranchant. Peu importe qui a raison ou tort. Je ne pense pas qu’il soit tellement aisé de faire la différence. Je ne crois d’ailleurs pas que l’important dans la vie ce soit d’avoir raison. Personnellement, et cela comme tout le reste n’engage que moi (c’est déjà suffisant!) je veux bien avoir tort toute ma vie si toute ma vie je me régale de mes moments d’erreur!

« Croire est un don précieux qui m’a été refusé, mais pour rien au monde je ne chercherais à en priver les autres. » (Prosper Mérimée)

Belleville. Paris. France. Mars 2016

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