139 Là où ne pas rester nous mène

Un type joue du pungi (hautbois aussi nasillard qu’hypnotisant des charmeurs de serpent) dans les couloirs du métro. Châtelet-les-halles se déguise en Delhi le temps d’un flash prémonitoire. L’Inde m’appelle à grands cris jusque sous terre. Après quatre allers-retours au consulat et autant de files infructueuses, de gymnastique numérique et bureaucratique, j’ai enfin terminé de batailler pour obtenir mon visa de simple touriste. Je suis dûment fiché pour pas risquer que l’on perde ma trace. Avec les procédures consulaires indiennes tu te sens un vrai dur, un espèce de parrain de la mafia. On croirait que tu es l’ennemi public numéro un et qu’on te transfère entre deux quartiers de haute sécurité.

Des fois les contrôles, les fichiers, les dossiers, les enregistrements, les formulaires à remplir, tous les trucs à signer, les « monsieur s’il vous plaît », et bien sûr toutes les caméras ou les drones de sécurité, ça te donne l’impression d’être un mec super important. Mon dieu, on se préoccupe tellement de savoir où je suis, où je vais, d’où je viens et pourquoi. On prend soin de moi comme d’une éminence, on m’indique où marcher, où m’asseoir, où attendre. Une succession de petits salons comme dans les grands palais. On me fouille pour s’assurer que je n’ai pas une épine ou un truc qui pourrait me couper. On vérifie mes bagages, que je n’ai pas oublié quelque-chose. Et on veut tout savoir: mon adresse pour passer me saluer, ma date de naissance pour me célébrer mon anniversaire, ma situation familiale pour me trouver une chouette nana, ou penser à ramener un petit quelque-chose à mes enfants.

C’est vraiment très gentil: on note mon téléphone pour ne pas se perdre de vue, on veut sans arrêt des photos, des autographes, on m’accueille ainsi à l’entrée de tous les pays, on ne manque jamais de me saluer pareil à la sortie. Je veux dire! On ne se sent jamais seul avec la police de partout. Et puis je dois faire gaffe de sourire parce que je suis plus ou moins partout filmé en continu. On me presse de faire ma bio à chaque hôtel, dans ma voiture, à la gare, en pleine rue, dans les squares, au moins cinq ou six fois avant d’embarquer. On me réveille rien que pour savoir mon nom. Je suis un genre d’Elvis, je dois avoir des sosies ou des imitateurs partout parce qu’on veut toujours s’assurer que je suis bien moi et que je tende des papiers qui le prouvent…

Je me console en me disant que ces quelques procédures certes pénibles ne sont pas grand-chose au regard de ce qu’il doit falloir faire pour entrer dans l’espace Schengen quand on n’a pas la bonne couleur de passeport ni de peau. Je me console aussi et surtout parce que je n’ai pas à payer d’hôtel à Paname et que pas une miette du temps passé ici n’est considérée perdue pour moi. Toujours est-il qu’encore un peu je laissais tout tomber et j’allais faire le jojo au Brésil ou en Jordanie. Cette fois j’y suis, je me lance dans ce pays qui figure sur mes petites fiches d’aventure depuis mon adolescence. Ca fait loin tout ça, j’en aurai passé des épreuves préparatoires entre-temps!

Je m’assieds une fois de plus sur le palier de la porte des cieux. On s’attendrait à plus romantique: elle s’appelle assez sobrement « C88 », elle est au tout début du terminal 2 pour les intimes des gros supos en aluminium qu’on envoie dans le fion de l’atmosphère pour calmer l’envie d’exotisme. Ça me tue toujours de penser que j’aurai passé moins de temps entre certains bras qu’à arpenter ces couloirs remplis de choses qui, même en duty-free, ne provoquent en moi absolument aucune étincelle consumériste. Et puis, quelle excellente idée de se payer une montre de pilote à 3000 balles ou le dernier Apple juste avant de voler vers le tiers-monde, ce serait d’un goût vraiment charmant…

L’embarquement pour d’autres styles d’absurdités se fera vers 21h. Puis vers 22h. Puis on ne sait plus bien… Bref, le temps de siester les chevilles en l’air, plus hautes que la pompe à hémoglobine où se cache l’amour en forme de globules, en sentiments de chaleur ou d’étranglement, le chakra que l’on se touche pour jurer, comme par exemple qu’on ne nous reprendra plus à s’énamourer… Je pars encore sans savoir où ne pas rester me mène. J’attends que le destin s’inscrive en petites lettres sur le grand panneau des départs. Le temps de rêver que le monde est petit, allongé sur les berges immenses de l’horizon. Il bruine sur Roissy-Charles-de-Gaulle, les avions ressemblent à des aéroglisseurs; quand je parlais des berges de l’immensité…

Mais les premières leçons de l’Inde on les reçoit bien avant de s’y poser. L’attente incertaine du visa comme pour tester ta patience. Toutes ces remarques évasives et sans véritable fond, tous ces discours à trois entrées et trois mille sous-entendus que te font ceux qui en sont revenus avant toi et qui semblent incapables d’en parler. Les indices perçus dans les bazars, le parfum soudainement plus intriguant des épices de la supérette. La peur plus prononcée de ceux qui ne te suivraient déjà pas en Andalousie. Rester serein parce que rien n’est jamais acquis. Même une fois ta ceinture bouclée, même alors qu’à commencé la litanie des consignes de sécurité qu’on sait très bien que personne ne sera jamais capable de les suivre en cas de crash, que ton petit masque à oxygène te sera très seyant au moment de percuter une montagne du Pakistan à 900km/h.

Non, même lorsque le remorqueur a déjà agrippé la roue pour te faire reculer sur le tarmac (un truc que j’adore dans les avions: ils ne peuvent qu’aller de l’avant) et bien… tout ne va pas de soit: la jauge de carburant de ce gros grincheux de Boeing ne répond plus. Alors autant sur mon Autobianchi, presque au stade de l’épave, ça n’était pas un drame insoutenable, autant sur un joujou de 300 tonnes qui s’apprête à se taper 7000 bornes de coussins d’air sans jamais s’arrêter pour souffler on aurait tord de ne pas s’armer de méfiance. Surtout que dans le rush de l’urgence les techniciens ont dû tout débrancher et croiser la moitié des milliers de fils… (si si, je connais les techniciens, ça débranche toujours tout, par principe…). Certains dormaient déjà sous l’effet de leur pilules anti-panique et se sont réveillés tout étonnés de voler encore si bas ou de l’aspect vraiment moderne et frisquet de l’aéroport de New-Delhi…

Tout le monde est invité à débarquer (sauf j’imagine les techniciens qui doivent tout décroiser et tout rebrancher) et à passer la nuit dans un de ces insipides hôtels au luxe aéroportuaire à 250€ la chambre. (Air India va devoir baisser le salaire d’un paquet de techniciens…)

La chambre ne vaut vraiment pas son prix mais quand on n’est pas si pressé c’en serait presque divertissant. Je l’aurai fait au moins une fois. Pour une fois que je ne jalouse pas ceux qui ont planifié toute leur arrivée, avec réception, transport et logement organisés au chronomètre. Mais le temps chie la moitié du temps et les meilleures montres ne parviennent pas à en suivre les saccades. Les appels vers l’inde pour tout chambouler fusent en tous sens pendant que je joue avec toutes les sottises mises à ma disposition dans ce palace de pacotille. Je me dis que, légalement, j’ai donc quitté le territoire français et même l’espace européen pour quelques heures, pas forcément les plus fructueuses, pour un séjour dans l’ambassade du no man’s land, sur aucun continent enregistré, dans un espèce de simulateur de vol vers nulle-part avec mon film et mon plateau-repas, comme une répétition avant le grand saut, sourire et petits soins de l’hôtesse inclus.

« Sur les chemins sans risques on n’envoie que les faibles. » (Hermann Hesse)

Roissy. France. Mars 2016

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