140 Gagnant dès le départ

Bien entendu c’est un foutoir sans nom que de reprogrammer un vol et ses dizaines de connections dans tout le continent asiatique. Entre les indiens qui croient réellement qu’assaillir les guichets en se surajoutant au désordre fera décoller l’avion plus vite, et les français formidables dans l’art de râler à voix haute en espérant se faire des copains de complainte et te rallier à leur aigreur, je me fais sourd-muet ou me mets à blaguer avec un couple de Mexicains pas fâchés d’avoir des infos en autre chose qu’anglais/franglais/hindi. Ce sont les mêmes qui n’arrivaient pas à faire marcher l’ascenseur de l’hôtel; moi je savais, non par habitude mais pour avoir maté suffisamment de « James Bond ».

L’attente vient à bout des meilleurs. Les ordis ont planté. Ils refusent de faire voler des gens dans le passé, forcément… idem à tous les postes de contrôle, où nous clignotons tous en rouge avec nos billets du jour d’avant. Voyageurs-resquilleurs dans le temps, menace de faille temporelle dans l’espace cybernétique de Roissy. C’est vraiment super con l’informatique, encore plus buté que les agents de sécurité mis sur les nerfs par un attentat à l’aéroport de Bruxelles. Et le détail des protocoles absurdes de la compagnie qui ne voit pas que la révolte gronde, et les voyageurs qui perdent les dernières traces de patience, les patrouilles de soldats qui se rapprochent… J’ai l’impression d’essayer de fuir un pays au bord de l’explosion. Mes compatriotes sont surpris-offusqués de découvrir, après des heures de cohabitation forcée, que je ne suis pas un de ces barbares non francophones. Tronche du genre: tu aurais au moins pu te plaindre en chœur avec nous. Ouais, ou c’est vous qui auriez pu vous taire avec moi…

Je réalise que du contingent de visages-pâles je suis un des rares finalement à effectivement aller en Inde et non pas continuer vers la Thaïlande ou Bali. Je commence à comprendre pourquoi ils avaient tous l’air si paisibles: Eux ils ne restent pas! Moi si. Et je dois confesser que, tout excité que je sois par cette destination ubuesque, je les ai tout de même enviés un bref instant. Et à raison: rien, ni retirer trois sous (machines HS ou seulement dans la zone des départs, refus de carte, plus de billets) ni même essayer de pisser (accès barré ou file d’attente interminable, autres toilettes dans le hall des départs, décidément il vaut mieux partir de Chennai…), bagarre pour accéder au guichet des taxis ou pour acheter un café à 20 roupies avec un billet de 1000… non vraiment absolument rien ne fut réellement ce que l’on qualifierait de « simple » jusqu’à finalement sortir de l’aérogare de Chennai. D’ailleurs, rien ne l’a été ensuite non plus! Mais ensuite on s’y fait, on se dit que si des centaines et des centaines de millions de gens vivent ici et comme ça depuis 8 000 ans, on doit pouvoir les imiter pendant trois petits mois, même en faisant la moue devant les recoins-cabinets qui te frappent en plein pif dès l’arrivée.

L’occupation surnuméraire des zones habitables (un bien grand mot parfois), la masse critique atteinte et allègrement dépassée plusieurs fois dans tous les mètres carrés à disposition, complique pas mal la moindre action, fut-elle insignifiante. Se payer un thé ou changer de trottoir est un défi, tu as le sentiment de te mesurer à tout à chaque instant. Mais du coup, lorsque tu y parviens, tout est vécu comme une réussite, un accomplissement splendide. L’Inde te décerne des médailles de bravoure toutes les trois minutes. Je devine que c’est une des choses qui la rend si marquante. Il ne faut jamais croire aux corbeaux du désespoir qui pourtant picorent tous les restes de la cité en lançant leur enrouement lugubre. Déjà une autre leçon de prise et je suis encore à moins de vingt mètres de l’aéroport. Quelque-chose me dit qu’il y en aura un paquet d’autres.

Pour autant ça me gonfle déjà, pour l’avoir déjà entendu quarante fois, le discours qui se fait énigmatique et mystérieux dès qu’on aborde le sujet. De toute façon moi les fanatiques d’un seul truc ça me gonfle, et même je m’en méfie. (« Méfie-toi de l’homme d’un seul livre » dit très à propos le proverbe) Ouais, ok, l’Inde n’est pas exactement un pays pour pieds-tendres, et les émotions fortes ne semblent pas manquer, mais je me mords les joues pour pas râler lorsque l’on te sort des « t’as rien vu » et autres « tu verras » comme si j’étais à peine sorti de mes langes. Les banlieues de Bangkok, ou les zones ultra pauvres du Cambodge, les crevasses où misère le Maghreb ou la Bolivie ne sont pas non plus des cinq étoiles dont on lècherait le sol. Les temples indonésiens ou les familles du ghetto de parpaing mauricien ce n’est pas de la daube non plus. On ne va pas me pourrir les chaleurs furieuses de la death valley ou les bus péruviens, ni me la jouer « qui qu’a la plus grande » avec le Mexique ou l’Argentine. Les USA aussi c’est « tout un continent », le japon aussi a ses temples, c’est pas mal perturbant de passer la nuit dans le marché portuaire de Dar-al-Baida, de se perdre dans South-central. Y’a pas que des mauviettes dans les rues parallèles de la Boca, et ça perturbe aussi les sens de dormir dans le néant de l’Atacama. Maintenant bien sûr que je vais tout faire pour me régaler! Avoir fait une seule nation avec autant de territoires, de climats, de religions ou de coutumes dissemblables ne peut que la rendre impactante. Comme si l’Europe n’était qu’un seul et même pays.

La débandade est telle qu’elle déborde vraiment de partout. Les poubelles font partout partie du champ visuel normal. On serait surpris, voir attristé, qu’un petit paysage te déplaise pour quelque centaines de papiers plastique, ou que les détritus qui flottent ne t’invitent pas à la baignade dans le lac tout vert et irisé de pétrochimie douteuse… Pas facile, ou impossible, de trouver l’équivalent de nos petits coins de nature manucurée. Faute au cocktail de pauvreté surmultipliée, de pulsions survitaminées sur une terre que l’on devine depuis longtemps épuisée par la pression démographique. On ne peut pas être le berceau de l’humanité sans payer l’addition des conséquences… Heureusement que la gentillesse et la curiosité l’emportent souvent sur tout le reste. Je vais déjà tout farci de sourires et de tapes dans le dos, de gosses qui galopent leur timidité en criant des sons insensés.

Celui qui souhaite se livrer tout entier à l’aventure doit savoir qu’elle pourrait ne jamais terminer.

Je serai bien le dernier à m’en plaindre.

« Une heure n’est pas une heure, c’est un vase rempli de parfums, de fleurs, de projets, de climats. » (Marcel Proust)

Chennai. Tamil Nadu. Inde. Mars 2016.

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