141 Paradoxe inoxydable

[Cet article est traduit de l’espagnol. Il s’agit de l’improvisation d’un conte pour adultes, pour amis, écrit d’une seule traite sur une messagerie rapide. Je n’ai pas pu le segmenter en dépit de sa longueur, j’ai donc inclus une sorte d’entracte en son milieu, pour la pause pipi, esquimaux, chocolats…]

Vous aurez peut-être remarqué l’anneau que je portais au petit doigt. Une chose de rien du tout que j’ai trouvée par pur hasard sur une plage d’Indonésie il y a de ça plus de deux ans. Et bien il a son histoire, ou pour mieux le dire je lui en ai donné une. Je ne sais pourquoi je ne parvenais pas à me défaire de ce petit cercle de métal pas même joli, peut-être tout simplement parce qu’il m’allait bien, ou que cela me faisait peine de l’abandonner à mon tour et de le laisser n’importe où sans propriétaire. J’étais toujours à le tripoter, jouant à le manipuler au risque de le perdre à tout instant. Nous nous sommes habitués l’un à l’autre, et il s’est rendu important puisque là réside le pouvoir des objets.

Au cours d’un de ces jours d’errance qui me sont devenus si familiers, traînant la patte dans mes pensées, il me vint le gentil délire d’imaginer que je m’installerais à l’endroit où je le perdrais, que ce serait ça le signe du destin pour enfin me décider à m’établir. Cela n’avait bien sûr commencé que comme une farce. Mis à part pour ce petit jeu, je n’y tenais pas tant que ça. Je n’en prenais pas du tout soin, je l’ai laissé mille fois dans des douches communes, lancé sur ma serviette de plage, fourré dans mes poches souvent trouées, mais je continuais de toujours le retrouver.

D’avoir tellement duré, le petit jeu en est presque devenu sérieux. L’anneau se tint à mon doigt pendant des mois, ces mois qui se convertissent tellement vite en années. Nous eûmes finalement une relation plus longue et plus intime que celle que j’ai pu avoir avec la majorité des gens. J’ai manqué le perdre dans le désert américain. Mais il brilla dans le sable, sauvé par le même soleil qui essayait de me réduire en cendres. Une autre fois il roula au milieu d’une fête rurale à Cuba. Mais la lueur misérable de la lampe à dynamo d’un vélo fatigué me permit de le retrouver in extremis. (Tandis que je me disais: « Non putain, pas ici! Hahaha!)

Ce divertissement qui n’avait aucun sens se faisait presque trop intense. Ceci-dit j’avais bien d’autres choses à penser, et à faire de mes mains aussi. Faire mes au revoir au divin Mexique, tâter des mangues ou ramasser du coton, inviter à danser ou malaxer les mécaniques du saxo, par exemple. Les jours ont passé leur cortège inexorable. J’étais sous le charme des îles Canaries, considérant la possibilité de m’installer pour de bon, de chercher du boulot, un appartement, et donc logiquement de balancer le fichu bout d’acier inoxydable dans l’océan, pour marquer ma décision de mettre fin aux vagabondages…

Et là, boum! Voilà que sortie de nulle part me tombe sur le nez une femme extraordinaire. L’imprévisible donne toujours aux évènements des airs de prédestination: Tout indiquait que ce ne pouvait être qu’elle. L’histoire était incroyable, un véritable film. Les signes du destin se suivaient sans faiblir, tout s’emboitait parfaitement, enfin les choses avaient un sens, nous sentions que tous nos chemins nous avaient menés à nous rencontrer là, comme ça et pas autrement.

Elle était italienne, artiste, elle voyageait énormément pour son travail, elle ne pouvait pas se permettre d’habiter une île si loin de l’Europe continentale. Alors parfois, dans les moments d’abandon l’un à l’autre, lorsque l’espoir débordait sur le pallier des songes, on évoquait Florence, Rome, Marseille ou Barcelone… Et c’est ainsi que l’anneau se sauva de justesse. Encore une fois cela n’importait pas tant que ça mais bon, qu’est ce que j’allais le balancer sans plus de raison dans l’atlantique après m’être retenu si longtemps pour marquer symboliquement ma nouvelle appartenance. Arrivé là il valait autant terminer convenablement cette histoire de bague et continuer de servir à notre idylle toutes les offrandes propitiatoires possibles.

Mais toute la magie bénéfique, tous les efforts de l’énergie suprême, les bons augures et tous les machins shamaniques ne purent rien y faire: Notre relation est partie en couilles d’un seul coup d’un seul. L’italienne a disparu de mes enchantements et l’anneau est donc resté à ma main, vu que je me retrouvais de nouveau complètement déboussolé, me livrant tout entier au hasard, la seule divinité qui su alors me quitter l’amertume, me laissant ce-faisant avec un mépris exemplaire pour les gentils destins idylliques. Je me torchais allègrement avec le romantisme, notre rencontre cinématographique était une blague pathétique. A ce point l’anneau commença même à me saouler, de la même manière que m’emmerdaient les trucs du genre signe du destin, les gri-gri du tendre vaudou, la sorcellerie croquignole et toutes ces conneries qui ne sont que des accessoires du théâtre que nous inventons pour nous convaincre que tous n’est pas fait de pures coïncidences incontrôlables et insignifiantes en soi. (Les réflexions typiques qui te viennent après une rupture sentimentale…)

Le putain d’anneau se sentait vraiment mal sur moi. Je lui en voulais parce qu’elle l’avait essayé et que ce con ne lui allait pas, pas à un seul de ses doigts, et pourtant il y avait dix possibilités! La maudite bague ne m’allait bien qu’à moi… Et le pire c’est que la belle italienne connaissait l’histoire, elle connaissait l’anneau comme si je le lui avait présenté; c’était justement un des thèmes qui m’avait permis de lui faire la cour…

Entre mille autres choses il était désormais très clair qu’il n’aurait plus jamais son rôle à jouer dans une quelconque relation future ni d’ailleurs dans aucune autre décision importante. Ce type de conneries avait assez duré. Mais même ainsi je ne me décidais pas à le balancer. Je me disais que bon, il fallait au moins que ce soit dans un lieu un peu symbolique, que l’occasion se présenterait d’elle-même, un beau feu, une belle rivière, une balade en haute-mer et zou! Combien de fois l’ai-je tenu dans le poing, près à m’en défaire n’importe où. Mais chaque fois je me disais « allez, je peux bien patienter encore un petit peu. » Tant et si bien que j’ai complètement cessé d’y penser.

Je suis reparti sur la route, abandonnant tous mes plans, remettant à dieu-sait-quand l’histoire de l’anneau et tout ce qui n’avait pas à voir avec la frénésie de l’instant présent. Les jours ont encore passé, de même que les paysages et l’amertume de mes ratages. Les aventures, les délires et les rencontres ont recommencé à s’additionner pour me mener où j’en suis aujourd’hui.

Les évènements m’ont amené à rencontrer une nana espagnole, et si sympathique que soit notre histoire, l’anneau n’a rien eu à voir avec. Elle ne connait même pas le destin amusant de ce bout de fer. Mais pour ce qui est des doutes, des peurs, des questions, de la crainte de laisser mourir mon côté vagabond, de ne pas être ce gitan international dont l’habit me seyait pas mal, tout cela ne se passe pas sous silence aussi facilement qu’une histoire de bijou indonésien sans autre valeur que celle que l’on veut bien lui accorder.

Je me suis engagé à rester un an dans les Canaries et j’ai la trouille de la stabilité. Sans parler de celle de m’engager dans une relation sentimentale, d’avoir des projets à deux et tout ça… L’italienne n’était malheureusement pas ma première pierre d’achoppement. J’en sais long sur la désillusion. Je suis diplômé en espoirs effondrés, en futurs parfaits réduits en purée. Mais je continue malgré tout sans me rendre à la tristesse ou aux malédictions. Je ne vais pas laisser se gâcher mes jours sur la terre pour autant. Mais je me sens toujours sur la corde raide entre la raison et la furie. Je ne parviens absolument pas à savoir ce que je veux vraiment. Je sais bien que je suis pénible, je l’admets et l’assume parfaitement. C’est sans doute une maladie courante mais je me sens à un stade vraiment avancé…

Je ne crois pas au destin écrit à l’avance. Je pense que chacune de nos décisions, même la plus insignifiante, peut à elle seule bouleverser le cours des choses. L’avenir est entièrement recalculé à chaque milliseconde avec des trillions de paramètres à prendre en compte. C’est comme jouer aux échecs sur un échiquier de 150.000.000 de km2 et avec non pas 32 pièces mais plus de 7 milliards, et ce rien qu’avec des fous qui plus est… Alors quoi? Moi le cartésien sans foi ni fées, dénué de plans, de projets, que faisais-je à jouer avec cet chose pleine de significations absurdes? Sans doute justement pour m’amuser de l’absurdité elle-même.

Voilà que je repensais à l’anneau parce que je ne sais pas voir le monde autrement que rempli de métaphores. Je me sens parfois tellement fatigué par cette indécision chronique. Et dans le même temps je suis toujours prêt à faire tout mon possible et le plus tôt possible pour démonter tout ce que j’ai construit, pour mettre mes succès en pièces, pour savourer la puissance délicieuse des possibilités, du « tout peut arriver ». Je me sens tellement bien quand la surprise fait partie de ma routine. Peut-être parce que j’ai perdu petit à petit toute croyance en la comédie de la logique, du sens commun, des relations traditionnelles, des traditions relationnelles aussi, que je ne crois plus en cette forme d’amour qui ne fonctionne pas parce que nous nous tapons la tête aux murs en espérant que s’ouvre une porte. Je suis désabusé par tout ce qui est socialement considéré « bon » ou « acceptable », par toute cette écœurante « normalité ». Mais je n’ai pas pour autant perdu l’envie et le plaisir de la vie, du partage, de la passion, des émotions. J’essaie de trouver la balance entre deux déséquilibres, de faire le poirier sur une centrifugeuse…

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Voyager est à la foi ma maladie et mon remède. C’est la drogue qui soulage des coups du sort, des ratées en tant que membre du groupe, des blessures infligées par le clan pour châtier la non-conformité. Quitte à être différent, alors autant l’être foutrement et faire que ma déroute soit une source de jalousie. Faire le con, me tromper, me perdre… peut importe: pour autant que ce soient des verbes d’action! Faire le vagabond mais sentir que la terre est mienne où que j’aille.

Je me suis déjà fait tatouer des racines sur le pied pour illustrer ou matérialiser cette idée fondatrice de mes philosophies, un jour que j’étais fatigué de m’entendre dire que n’étais pas d’ici, ni d’à côté et plus non plus de là etc… J’emmerde la citoyenneté, l’appartenance, le nationalisme, le traditionalisme, le régionalisme, le mètrecarréisme! Je suis trop grand, trop gourmand pour être né quelque-part, pour m’en tenir au chant d’un coq et au compost de mes ancêtres. Je me dépote à volonté, je m’adapte au terrain. Mes racines se meuvent avec moi, elles m’accompagnent où que je passe, elles n’ont pas de pays, pas d’origines, elles se nourrissent du sol qui m’héberge, que je sois reçu où je suis par crainte, par intérêt, par  résignation ou plaisir, que ce soit pour dix heures à Belize ou pour un an dans les Canaries.

Je devrais me tatouer un anneau au petit doigt, une alliance aussi tant on y est, me marier avec l’inconstance, me tatouer pile ou face sur les fesses, pour me passer de signes du destin, pour n’avoir pas à craindre le manque de hasard, pour ne pas être obligé de choisir des personnes, des traditions, des rituels ou des lieux pour la vie. Il y a peu, j’ai commis ce genre de geste initiatique que beaucoup trouvent insensé mais qui pour moi revêt finalement pas mal d’importance:

J’étais dans l’avion pour l’Inde. Bien saturé de doutes après un cocktail de chaud et froid avec ma nana. Je me sentais plus que jamais habité par ce moi pirate qui blesse tout autant quand il s’en va que quand il reste. Je sais que l’incertitude peut causer des dommages terribles, j’ai vu les effets de son venin romantique mouliner bien des cœurs, dont le mien… J’ai donc choisi de m’éloigner.

J’étais peiné dans le même temps que mon père, pour ses 70 ans, n’ait pas droit à ma visite mais reçoive le cadeau de troubles ambulatoires lourds. La privation de mouvement: châtiment effrayant… et tout le reste qui ne suit pas, l’amenuisement des facultés physiques, tout ça alors que je suis justement hanté par ce que signifie profiter de la vie et la définition des limites de la jeunesse…

Je venais à peine de passer du bon temps bien confortable et bien réel avec des gens très importants pour moi, et qui sont sur le point d’être parents. Ils sont plus jeunes et se lancent dans une période obligatoirement plus encadrée, plus assise dans la logique, et je me suis senti plein de raisonnements puérils, comme un vieux beau qui n’a rien résolu, rien appris à part que les tempes grises arrivent à une vitesse impressionnante. Et loin de les considérer comme rangés dans les cases de la routine que je condamne en général avec tellement de verve, je les ai vus comme des gens « sains » c’est à dire, non-contaminés par le virus qui me bouleverse et qui tord mon chemin, cette affection qui me fait piétiner mes propres châteaux de sable pour pouvoir me remettre aussitôt à en bâtir d’autres. Le fait que nos choix de vie diffèrent ne m’affecte pas, mais je me sentais découpé comme une caricature par effet de contraste.

Je me sens qui plus est désormais définitivement étranger, je veux dire: même en France. Et je jure que ce n’est pas rien que de se défaire de son appartenance à une nation. J’ai passé tant de temps hors du système que le système ne me reconnait plus. Ça ne m’excite pas plus que ça d’être dans « mon » pays que dans n’importe quel autre. Je pourrais vendre sans hésiter ma citoyenneté en échange d’un visa de tourisme universel. Ça me gonfle même un peu de voyager dans l’hexagone comme dans un pays que j’aurais par trop déjà visité. Si ce n’était pas de mes proches je ne repasserais peut-être jamais…

Je volais donc un peu groggy, en léthargie dans mon incertitude. Je ne savais plus si j’allais suivre mon idée de relative stabilité, de retour aux études, au boulot, à la sociabilité, ou si je n’allais pas me relancer pour quelques virulents tours de la planète et envoyer bouler toutes ces conneries de raison et de prévoyance, ce paradoxe de devoir préparer mon avenir sans en connaître la durée, ou si je n’allais pas mélanger un peu de tout ça au petit bonheur la chance et faire un bras d’honneur au destin.

Mes quarante ans se rapprochent dangereusement, et avec eux la peur de ne pas pouvoir longtemps supporter le mode de vie qui me rend heureux. Et l’exaspération de subir cette peur absurde. Entrevoir la vieillesse dont j’ai au moins l’orgueil d’admettre qu’elle me terrorise, confesser que c’est vraiment une saloperie que de se voir privé lentement de son potentiel physique en échange d’une soit-disant sagesse qui n’est rien d’autre qu’une somme d’excuses pour ne pas avouer que c’est quand-même vachement meilleur d’avoir 25 ans et un corps de liane que de devoir être le témoin de son propre délitement en se consolant d’avoir épuisé ses désirs et sa fougue pour pouvoir mieux profiter des mots croisés et de l’application de la rubrique nécrologique « que deviennent ceux qui t’ont aimé? » Je portais en moi l’écho triste de mes adieux à l’Amérique latine, la voix et les chants des amis que les heures intenses du partage n’empêchent pas de s’éloigner, et les rugissements glaçants du silence de mes compatriotes.

Bref, j’étais confus, gravement en manque de sommeil, et avec une putain d’envie de pisser les trois verres de thé que m’avait servi la gentille hôtesse. Nuit artificielle en plein vol. Dans ce moment bizarre où l’heure ne signifie rien puisqu’elle est sur le point de changer complètement. Et va que ronflent les bienheureux capables de dormir comme des sonneurs dans un missile intercontinental. Hypnose du ronron des réacteurs. Tu lis pour la centième fois les consignes de sécurité en attendant que se libère cette foutue chiotte, en te demandant si tu auras bien le temps d’avoir la présence d’esprit de quitter tes souliers pour évacuer en cas de catastrophe, (pour pas rayer le parquet de ton cercueil?) quand tu vois comme tes copains de cabine pourraient déjà te piétiner rien que pour sortir normalement…

Tu penses qu’encore une fois, comme si c’était ton premier voyage, tu n’as pas réservé d’hôtel à l’arrivée, que tu n’as pas la queue d’une idée d’où chercher à te loger, que ça va être un bordel sans nom à peine tu poseras le pied sur le territoire Indien et que tu ne pourras t’en prendre qu’à toi même d’avoir encore tout fait pour te noyer dans les imprévus. Mais bon, pour le moment tout va bien. Que le grand chieur atmosphérique se décide à sortir des chiottes et ce sera même tout à fait mieux!

Tu es dans une parenthèse sur le cours régulier de la réalité. Tu n’est plus officiellement dans aucun pays, après tout tu ne touches même plus le sol! Tu es sorti par une porte et il n’y avait rien de l’autre côté. L’autre côté est à plus de 7000km à vol d’oiseau et aucun oiseau un tant soit peu censé ne se lancerait sur un tel parcours. Tu regardes ta montre et penser aux horaires est aberrant. Quelle heure est-il? Mais où? Au Guatemala, à Madrid, à Las Palmas, à Paris, à Mumbai ou dans le ventre de cette balle qui ricoche sur la mer de nuages?

Ovale noir du hublot. Dehors la vie est impossible. 50 degrés en-dessous de zéro. Les ailes doivent se couvrir de glace et on te dit qu’à l’arrivée il fera déjà 38 degrés. Tu es parti courbé sous la bruine et tu manqueras bientôt d’eau dans Madras qui d’ailleurs s’appelle maintenant Chennai. Tu trouves normal que ta vie soit entre les mains d’un capitaine inconnu obsédé par le bouton « fasten your seatbelt » et qui sur-flippe au moindre petit trou d’air. Tout ce qui semblait établi est étrangement interchangeable. A y être on aurait pu penser à t’inviter quand on s’est décidé à tout chambouler! Tu es dans un genre de gros gros ascenseur qui est sorti par le toit et qui promène ses 300 tonnes sur des mesures diluées d’azote, d’oxygène ou de CO2. A ces hauteurs les chlorofluorocarbones sont en pleine guerre contre l’ozone garant de notre survie sur terre mais ça ne t’émeut pas plus que ça. Toi ce qui t’intéresse en premier lieu c’est de pouvoir accéder aux toilettes, le reste…

Et tout d’un coup, va savoir pourquoi (problème de circulation sanguine, message du divin?) Je sens l’anneau à mon doigt. Il se fait présent, sa matière inerte se manifeste et m’évoque soudainement bien plus de choses que quiconque de vivant à l’intérieur de cette énorme canette d’aluminium dans laquelle nous sommes enfermés « à la vie, à la mort » jusqu’à ce que l’atterrissage nous sépare… Mon rapport à l’anneau me parut vraiment irréel. J’avais la solution de cet espèce de non-dilemme sous les yeux et je ne la voyais pas:

J’étais loin de la terre et de ses énigmes géographiques. Je m’éloignais des gens qui me sont chers pour tout miser encore sur l’aventure, j’étais pris tout entier dans le poing des possibilités. Et pourtant même ainsi je pouvais choisir, je détenais le pouvoir immense de la décision. Décider d’être aussi fugace et absurde que ce monde. Décider de me livrer pour moitié au hasard et pour moitié à mon libre-arbitre. J’étais dans le lieu adapté à mes doutes, je comprenais que je pouvais fort bien être constitué d’incertitudes, que ce Téo c’était aussi moi après tout, et même davantage que celui que je croyais devoir définir à tout prix avec des mots immuables. J’étais dans le lieu idéal pour choisir de ne pas prendre de décisions, pour refuser de jouer aux devinettes, pour vivre en sustentation. Je pouvais être logiquement paradoxal, légitimement sans règles établies. Je pouvais perdre le contrôle de ce qui ne se conduit pas, piloter moi aussi le vaisseau insensé du destin sans radar ni pare-brise, suivre encore cet instinct qui m’a amené à être ce que je suis et qui ne me va pas si mal…

J’ai jeté l’anneau dans la cuvette des toilettes du Boeing 707 de la Air India. Je suis retourné à mon siège… délivré.

« Et que jamais je ne devienne pour toi un objet de honte ou un fardeau que ton doigt délicat refuse de porter. » (Ovide)

Seat A35. Flight AI 142 (CDG/DEL). Haute atmosphère. Mars 2016

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