142 Top model du chaos

Jamais je n’ai autant regretté ne pas savoir dessiner qu’en Inde. Combien eussé-je aimé croquer ces divers assortiments de tresses, saisir au bic noir le tintement des chevillères, peindre précisément le nombre et la durée des poignées de main. Ah! pouvoir remplir des pages entières d’études de sourires, capturer toute la finesse de l’artisanat dans un petit pot d’encre, refaire au fusain ces regards en coin, écraser à la spatule le vif-argent des bijoux clinquants sur l’épiderme sombre, draper la couleur sans contours, contourner les déplacements de hanches…

Je me console en me disant que vingt tableaux crépitants de détails n’auraient pas suffi à rapporter le rendu de mes dix premières heures ici.

J’avoue n’avoir naïvement pas réalisé, en bataillant pour obtenir mon visa, que je me préparais à replonger en Asie. Thaïlande, Indonésie ou Malaisie refluent du fond de mon cortex. Le désespoir de la communication aussi. Etonnante madeleine de Proust toxique dans les relents de spirales anti-moustiques. Aussi les lettres effacées sur les claviers sans accent, les temples merveilleux environnés de détritus, la mollesse à 35 degrés, la bande sonore de bruit permanent, l’inconfort qui fait partie intégrale de l’expérience, tout ce que l’on pourrait critiquer et que l’on regrette avant même d’avoir tourné les talons, les bouffées de tabac à la girofle, et mes bons copains les geckos qui parcourent notre monde à l’envers, gardiens du phare de nos falots.

Je vais prendre le rythme en recopiant la partition curieuse de cette débandade étonnante. J’ai déjà oublié tous les chouettes prénoms qu’on m’a glissé en me serrant la paluche. J’ai déjà envie de me farcir ces blancs conquérants qui se vautrent en soufflant dans le divan profond de la pauvreté, ces sangsues qui ne savent que se plaindre de la qualité du sang qu’elles parasitent. Heureusement il y a aussi ceux qui savent donner, ceux qui rachètent notre incapacité, notre trouille de tout qui transpire par tous les trous, nos rétines qui se cloquent, ébouillantées par les éclaboussures de la misère. Les vaches sorties d’on ne sait où repartent à petits pas dans leur nulle-part imprécis. Elles sont là et c’est tout. Il faut bien que l’on s’en contente puisque l’on se contente déjà de tellement de choses. Il y a des gens qui vivotent pareil, qui claudiquent au rythme lent de leurs hanches osseuses, qui se couchent là en plein milieu et se nourrissent dans les décombres. Les extrêmes sont exagérés mais à la fin le déséquilibre est le même. Le sens de la vie n’est ni plus ni moins évident ici. Les Indiens n’ont rien résolu de plus, ils ont leur manière bien à eux d’interpréter le codex du monde, de prononcer à toute berzingue le non-sens de notre existence.

Tout rocher laissé à traîner dans Mahabalipuram sera impitoyablement sculpté, gravé, encensé, vénéré, fleuri. Manipulation génétique des caillasses. Les Védas transpirent de la pierre. Les héros dansent avec l’éternité, nous invitent à partager leurs postures et leurs montures sacrées. Escalade ou cascade de figures embrassées, lascives ou tordues. De quoi occuper les yeux pour éviter de les laisser traîner dans les plis des saris, les tresses en fleurs ou les divins foulards.

Objet de tous les regards en diagonale dans les bouibouis pas souvent envahis de touristes, je ris sans les comprendre aux blagues dont je suis le sujet. On guette mes manières maladroites, ma réaction au feu furieux des sauces, on a un peu peur que je ne comprenne trop de mots, on me fait signe que c’est de l’humour bon enfant, qu’il faut bien se distraire avec les gens bizarres. Pas de soucis, j’aurais bien du mal à dissimuler ma surprise de toute façon. Pas facile de simuler le blasé quand on est fraîchement débarqué par ici.

Il n’y a pas assez de mots, l’alphabet est insuffisant à décrire une telle démesure. Je comprends pourquoi ils ont autant de langues et d’alphabets, pourquoi on les a inventés ici, pourquoi les Védas étaient déjà des textes interminables, pourquoi ceux qui reviennent de ce pays n’en disent souvent que le résumé insatisfaisant d’un regard perdu au loin. Question de densité et d’histoires. L’Inde ne se raconte pas. Elle ne se vit d’ailleurs pas non plus. Elle se côtoie de près, tellement que d’une façon ou d’une autre elle te contamine.

Le berceau de l’humanité est rempli à craquer. L’ombre est envahie, invivable. Les cloaques au pied des palaces, les bicoques en pisé où avec un coup de pouce du destin naîtraient des docteurs ou des profs surqualifiées. Mais la merde est infiltrée de partout, il y a toujours quelque-chose qui cloche, le passé proche a semé partout ses embûches. Il y a tant à repenser, à refaire, à raser. L’Inde ce serait comme hériter du château de Versailles désaffecté, se farcir tout Venise à retaper. On pense à tout ça en longeant un simple trottoir, et on regarde les albizias, gigantesques, omniprésents.

Front de mer de Puducherry. Anachronismes colonialistes. Noms de rues francisés, baguettes grillées, et même un petit peu de pétanque… J’ai horreur des traces d’occupation, surtout quand elles sont mal foutues. Le squelette en fers à béton de l’empire français élevé à la va-vite s’abandonne à la rouille. Une chouette soirée à observer les familles en week-end sur la côte, à me familiariser avec le pays et les glaces, les bonbons, les filles somptueuses, la curiosité, les bulles de savon remplie d’air moite, puis je me barre sans demander mon reste, pas forcément flatté d’appartenir à une nation pique-assiette… Je quitte le golf du Bengale pour m’enfoncer dans les terres mastiquées par le chaos. La chaleur aidant on pourrait se croire un petit peu en train d’approcher de l’enfer. On ne sait pas ce que c’est qu’un bordel incroyable avant de rentrer dans une grande métropole indienne. Il reste encore heureusement quelques couloirs de rizières et de champs pour faire comme des coupe-feu dans la conurbation.

Les côtes s’enfoncent là où population s’amasse. On a voulu tenter toutes les formes, toutes les manières de remplir l’espace. Un grand bazar baroque flamboyant, calciné, surfait. Pas une vache qui ait les mêmes cornes. La finale de la coupe d’Asie de klaxon se jouera ici, se joue dans ma tête, entre mes tempes. Lits gigantesques de fleuves parfaitement vides. Des ponts qui n’ont plus la force de les traverser. La moindre flaque est noyée de savon, battue par des chiffons qui sécheront entre les ordures, parfois difficiles à différencier. Les ablutions dans les marigots verdâtres font frémir mes défenses immunitaires rien qu’à les voir, le riz sèche sur les chaussées abandonnées.

Ce qui change par rapport aux autres cités du tiers-monde que j’ai pu parcourir, c’est que le centre-ville est désespérément identique aux banlieues. Les mêmes ruisseaux horribles veinent la ville de leurs varices infectes. Le flot de cris, l’épanchement humain ne laisse place qu’à un autre. Une cour des miracles d’édentés qui crachent leurs gencives, de moribonds effondrés entre deux boutiques qui proposent tout et qui n’ont rien. Partout des Adam et des Eve qui se cherchent et n’ont pas trop le droit de se trouver. Moorthi, le jeune gars adorable du homestay, se laisse pousser l’ongle du pouce pendant un an pour le vendre… Si j’ai bien compris pour servir de plectre… un exemple entre mille des discutions surnaturelles auxquelles tu as droit quand tu essaies d’en savoir un peu plus sur leur vie.

Le patron d’une petite boutique de fringues me demande de poser pour une photo en chemise, pantalon, lunettes noires. Mes trucs perso feront d’ailleurs très bien l’affaire, même s’il n’est pas en mesure de les vendre bien sûr… Adossé à la cool je finirai modèle de mode (¡moi! On aura tout vu!) sur la bâche imprimée qu’il tendra dans la rue. Je ferai le beau gosse indien pas trop noir, comme un quéqué sur le trottoir jusqu’à ce que le soleil dévore les couleurs et qu’un nouveau grand brun en chemise vienne se faire tirer le portrait en échange d’un repas et d’un peu de complicité. Le type est mort de rire. Ses deux filles (tête désolée de ne pas avoir de garçon…) et sa femme gazouillent dans l’arrière boutique. Mon premier salaire de top modèle est modeste: menu du jour (de tous les jours en fait) plus thé. Soit 48 roupies arrondi à 50 parce que c’est un peu fête. (Environ 60 centimes d’euros?) Y’en a qui vivent d’amour et d’eau fraîche, et moi de souvenirs fantastiques et de thé brûlant…

« Sur la crête d’un enfer, à contempler les fleurs. » (Kobayashi Issa)

Kombakonam. Tamil Nadu. Inde. Mars 2016

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