143 Rubrique nécrologique de la jungle

Je suis bien conscient d’écrire assez souvent sur la mort de ma mère. Croyez bien qu’à ce compte j’aurais préféré écrire sur sa vie… Encore que rien ne m’en empêche. Mais la mort est pénible, elle à tendance à occuper tout les espaces laissés vacants. La mort est comme un palindrome en trois dimensions. Elle se lit absolument dans tous les sens. Et s’il n’y avait que la sienne! Parler d’une mort c’est évoquer toutes les miennes, toutes les leurs, toutes les vôtres. Disons que son cas s’applique à d’autres: Un décès comme un cas d’école.

N’est-il pas métaphysiquement triste qu’après des phases différentes dîtes « d’appel à l’aide », certains suicidés aient pour désir surpuissant leur annihilation totale, qu’ils ne veuillent pas mourir mais se dissoudre, cesser d’être ou d’avoir été, qu’ils ne demandent finalement qu’à disparaître en causant le moins de remous possible, et que ce-faisant ils se gravent au contraire comme une rayure profonde dans le passé des êtres, d’une famille, de tous destins qui les ont croisés ou suivis, qu’ils obsèdent parfois nos philosophies impuissantes à tout consoler?

Je suis convaincu que nombre de morts volontaires sont pour cette raison maquillées en accidents, du moins lorsque l’urgence, (il s’agit effectivement d’un besoin pressant) de mettre fin à soi-même le permet. Il y a une sorte de frénésie du passage à l’acte: Maintenant ou jamais; une considération presque amusante dans l’esprit de celui qui a décidé de se condamner à la peine capitale plutôt qu’à la peine tout court. On se suicide un peu comme si l’on pensait ne pas mourir autrement, une peur de durer, d’être immortel. Et l’on a honte de penser à ceux qui meurent prématurément sans le vouloir, comme si l’on pouvait échanger sa place, comme si l’on était censé être redevable à la vie et se soumettre à tous ses caprices, à commencer par sa durée…

J’évoque souvent son souvenir. J’invoque souvent son esprit. Je lui retire son droit à l’oubli, lui opposant mon devoir de mémoire. C’est presque un jeu: on joue au loup plutôt que d’en avoir une peur bleue. Et puis je vois en tout des leçons, même et surtout en cela, et les leçons ne servent à rien si on les efface de son disque dur.

Je crois aussi que l’on n’a jamais fini de parfaire l’oraison funèbre des gens d’exception. Parler plutôt de ce que fut leur existence… Bon: Je me considère sincèrement comme très chanceux d’avoir eu la mère que j’ai eu. Si je lui dois en grande partie d’être ce que je suis à l’instant où j’écris, je me dois de l’en remercier, y compris pour sa fin jugée hâtivement « tragique ». Oui, bien sûr, il eût pu en être autrement, mais tout détail de la création pourrait aussi avoir été « autrement ». On espère seulement que la souffrance laisse forcément et logiquement place à un relâchement ultime, total, et que cet instant est le plus délicieux qui soit.

La liste de ce que m’ont transmis mes parents et mes frères, on la retrouve presque intégralement dans la liste de ce que les autres apprécient en moi: une véritable réussite. La vie de ma mère fut celle d’une formatrice hors-pair, d’une source intarissable de savoir, de sagesse, et d’amour, d’un porte-bonheur trop tôt égaré, perdu avec ce contingent de choses que l’on ne cesse jamais vraiment de rechercher.

Mais qu’est ce que ça veut dire « trop tôt »? Quel est l’âge estimé « satisfaisant » pour disparaître? Ne revient-il pas au maître de décider quand le disciple peut et doit s’émanciper? Jusqu’à quel âge est-il imposé d’être parent, conjoint, ami? Revient-il vraiment aux autres de décider de si l’on est fatigué et à quel point, de juger que l’on en a eu assez ou qu’on peut encore endurer trente ans de plus? Le temps, la quantité doivent-ils l’emporter sur la qualité? La durée n’a-t’elle pas elle aussi le droit d’être toute relative? Ma mère eût-elle véritablement aimé se voir ployée sur le palier de ses 70 ans, elle qui se sentit déjà trop âgée à cinquante-quatre ans? Eussions-nous vraiment voulu la voir ainsi nous aussi et avoir à soutenir son désespoir avec nos bras ballants inutiles à la consoler de tout ce dont cette salope de vieillesse nous prive? Aurions-nous été là, nous qui la pleurons, aurions-nous accompagné ses peines et ses tourments à chacun des cinq mille et quelques jours que l’on aurait voulu la voir supporter jusqu’à aujourd’hui? N’est-il pas terriblement égoïste de désirer que les autres restent jusqu’à se décrépir même si rester leur est une chose haïssable? Vouloir leur amour à tout prix même si c’est surtout à eux et rien qu’à eux de payer le prix en question?

Ah! L’introspection pose des questions vraiment blessantes, mais les fuir ne permet pas d’y répondre. Je connais des gens qui n’ont jamais connu leur mère. D’autres qui supportent à peine et péniblement sa présence. D’autres qui furent brimés, détruits, aplatis psychologiquement par des pondeuses incapables ou implacables. La mienne a réussi à ne pas mourir pendant mon enfance, enfance qu’elle a remplie de manière plus que satisfaisante. On ne peut pas non plus demander la lune au destin…

Que ma mère ait ou non disparu au moment « adéquat », il va de soit que dans l’absolu je serais content qu’elle sache un peu (pas tout!) de ce qu’il est advenu de moi depuis le temps, depuis le jour de notre ultime regard qui me perfore encore. Il est certain que je ne cracherais pas sur une caresse de plus, que j’aimerais que ce soit mon tour de lui raconter des histoires, que je voudrais qu’elle voit à quel point certains de ses conseils sont toujours incroyablement valables, même, et surtout, des tas d’années après. J’aimerais qu’elle voit comme j’applique ses enseignements, lui montrer qu’elle a réussi sa part d’initiation, d’éducation, de préparation au combat, comme j’ai bien appris à marcher depuis qu’elle m’a lâché la main.

J’aimerais bien lui dire à elle, plutôt qu’à vous, que l’anniversaire de sa disparition je le passe cette fois-ci dans le sud de l’Inde, assis au bord du golf du Bengale, que je repense au Livre de la Jungle, au temps où je me prenais pour Mowgli, et que c’est encore carrément le cas. Je lui dirais que je n’ai pas tué Shere khan mais que j’ai dominé ma peur, même si les serpents arrivent encore parfois à m’hypnotiser. Elle me répèterait que la jolie petite porteuse d’eau du dessin animé avait été mon tout premier amour à moi aussi. Ce serait drôle de lui écrire que je suis à la source même de toutes les merveilleuses breloques dont elle remplissait nos paquets cadeaux.

J’aimerais bien lui raconter à elle tout ce qu’elle ne s’est pas laissé le temps de découvrir. J’aimerais la convaincre qu’il faut batailler seulement pour le plaisir jusqu’à extinction de ses forces, taper sans se gêner dans les réserves de secours, flanquer des coups de massue aux regards perfides, dévorer sa gloire à mains nues, embrasser l’air pur sur la bouche, ne vivre qu’une fois et que cette fois soit foutrement fantastique. J’aimerais bien lui raconter qu’il existe des exutoires à presque tout, que résister n’est pas une discipline impossible, que la folie, l’inconscience, le risque ou la perdition ne seront jamais aussi dangereux que de baisser les armes. Je ne peux pas le lui dire à elle… alors je vous le dis à vous…

Je ne me sentirai sans doute jamais prophète ni donneur de leçons sur le courage et ce surtout pas avant d’avoir au moins atteint ou dépassé son âge, et j’avoue que je me demande bien ce que je serai en mesure d’écrire ce jour-là. Pour le moment ce que je sais, c’est que la vie de ma mère valait le coup d’être vécue à ses côtés, et que si je parle trop souvent de sa mort c’est parce que la vie de ma mère me manque… Je crois que lorsque quelqu’un inspire si fortement le manque, c’est que sa présence à été un succès.

J’aime bien terminer mes textes avec de jolies citations pleines de sens. Celle-ci est tirée d’une lettre terrible que je voudrais ne jamais avoir tenue dans mes mains. Mais, blessants ou pas, il ne faut pas laisser s’estomper les enseignements ou les bons conseils:

« N’emportez pas ma tristesse. Soyez heureux mes fils chéris… » (Katherine C)

En lettres capitales et souligné trois fois. Ce furent ses tous derniers écrits à elle, ses tous derniers mots sur cette foutue terre de maboule; et si l’on se doit de respecter les souhaits d’un mort: une dernière volonté pareille, maman, crois moi, ça ne se refuse pas…

Pondicherry. Inde. 27 mars 2016

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.