144 Expulsé sans préavis

Temple de Darasuram. Ses frises où l’on danse depuis le 12ème siècle. Le soleil appuie fort sur mon ombrelle, dégouline entre les mille chéneaux conçus pour canaliser les trombes de flotte de la mousson, dont le souvenir pour l’instant glougloute tout là-haut dans les cocotiers. Sérénité bienvenue d’une visite en semaine. Pas un des taureaux de granit ne remue l’oreille. Chacun des piliers à dix histoires à te conter. Beaucoup de joie, de célébration de la vie transparaissent dans les miniatures. Sourires divins des Apsaras. Les clochettes des chevillères font croire que les éléphants-escaliers remuent un peu leur palanquin d’apparat dans le flux indifférent des siècles. Dommage que les travaux de restauration soient en mako-moulage un peu simplet. Il faut croire que même ici on ne sait plus faire en finesse. Mais si l’Inde abandonne son savoir-faire, c’est l’humanité toute entière qui cèdera avec elle!

La moulinette à syllabes du Tamoul résonne entre les colonnes dont chacune pourrait justifier la beauté du temple. Qu’il est parfois bon de ne rien comprendre! La conversation la plus triviale (évidemment menée juste à côté, ce ne serait pas drôle de ne pas se coller) a le droit de ressembler à une prière. Dans les sociétés toutes enrobées de tissus pudiques, d’interdits et de portes, le paradis est toujours rempli de femmes nues. Mis à part de rares saintes maternisantes, les nanas sont toutes représentées en servantes sexy avec des plateaux de bouffe et des instruments de musique. Les mecs sont toujours de valeureux guerriers avec le glaive ou le verre à la main. Un genre de bar à putes pour VIP, une cour royale idéalisée. Du cul, de la baston, de la bouffe, du pinard. L’héroïsme et l’érotisme, toujours les mêmes mamelles de la grandeur, de la réussite, de Babylone à Hollywood. Heureusement qu’on n’est pas toujours obligés d’avoir brillé sur le champ d’horreur pour avoir droit à la jouissance. Heureusement qu’on a Khayyām, les Taoïstes, des Camus, des Bacchus, quelques grecs anciens et tout un tas d’autres bonnes excuses pour sanctifier nos érections.

Je lis aussi dans la bande dessinée des murs vénérables tout un tas de propositions séduisantes. La musique, le sexe et la danse, la nature, la nudité, les flammes, la forêt… moi quand je serai grand je serai un satyre, je ne suivrai pas d’autre cortège que celui de Dionysos, je vénèrerai l’excès et la démence, les déjeuners sur l’herbe et l’herbe au petit déjeuner, les demoiselles d’Avignon ou de Veracruz, l’eau salée et l’eau douce, la caresse du silence entre les arbres après la débauche et la transe. On me jalousera mon passage sur terre et l’on me souhaitera de continuer ainsi pour les siècles des siècles, entouré de ces Apsaras seins nus en cache-sexe de soie, les mains pleines de coupes et d’instruments, usant la corde du plaisir longtemps après mon dernier souffle.

Je suis convaincu que l’hypnose suscitée par les bas-reliefs était parfaitement calculée par les sculpteurs, au même titre que les jeux de lumière. Contemplation au rythme très lent de la canicule. Même les chauves-souris se sont faites à ma présence. La patience vient à bout de tout. Elles pendent comme les fruits de la pierre, « petits » sifflets les pattes en l’air. Du noir de caverne à l’orage des ocres incendiés, le regard slalome entre les facettes des piliers jusque sous la fournaise éblouissante. J’espère que j’apprécierai encore l’Alhambra après avoir rencontré l’architecture sacrée indienne…

Montagnes de figurines enchevêtrées, étagements de gestes, déités méli-mélées dans leur mystérieux mélange, pyramides de petits bonshommes aux grands noms, dorures fondues sous la flamme inextinguible de la saison sèche, l’univers surpeuplé des dieux ressemble aux rues mises à la verticale. Ah! La rue indienne! Laissé à traîner par terre cinq minutes, le carnet la résumerait peut-être mieux que couvert de mes pauvres mots:

On y trouverait la poussière composée des restes du grand tout et du grand n’importe quoi. De la terre rouge dont on fait les briques, des briques rouges qui retournent à la terre. Il y aurait les taches d’huile de trois millions de mobylettes, les crachats rouge-bétel, l’urine dont on se soulage sans trop faire de manières, des mégots de beedees, l’écorce de quelque fruit vert-acide ou sur-mûri, l’encens et la bouse. L’emballage de quelque bonbon digestif aux épices se coincerait entre les pages, un journal imprimerait à l’envers sa typographie insensée. Cela sentirait le thé et la sueur massala, la cardamome et l’eau croupie.

Comme d’un herbier apocalyptique on en tirerait des feuilles de figuier étrangleur, des feuilles d’acacia étranglé, de la menthe et sûrement de l’herbe à curry. Il y aurait une plume de corbeau, oiseaux autrement plus accordés au chaos que les pigeons qu’ils ont dû supplanter en les boulottant, trois poils de ces écureuils certainement pestiférés que l’on pourra officiellement qualifier de rats quand ils auront tout à fait perdu leur semblant de queue. On trouverait des roses fraîches tombées de quelque statue adorée, des boutons de jasmin perdus par une beauté adorable, toujours trop pressée d’appuyer ses pieds nus sur le papier. Elle laisserait aussi des paillettes, un peu du brillant de ses merveilleuses pacotilles, et un immense cheveu noir de jais.

Il y aurait des traces de ces sublimes mandalas à la craie dont des sortes de brahmanes en guenilles ornent le seuil des maisons et des boutiques. Sans doute les postillons d’une écolière morte de rire, la brillantine d’un jeune-homme jamais suffisamment peigné. Les feuillets seraient rutilants de cinabre, gris de cendre et jaune brillant comme les pigments qui ornent les fronts des humains, des bestiaux, des statues, des images et même de certains véhicules. Il rougirait aussi d’avoir vu sous les saris flamboyants, sous les burkas austères, d’avoir, le saligot, eu le sublime honneur d’entrevoir les cuisses des épouses et des épousables, toujours étroitement surveillées par leur mari ou leur maman. (Ces dernières étant sans doute les plus impitoyables…)

Alors à tout cela et à un petit milliard d’autres choses (les bacilles, les bactéries, les virus…) il faudrait alors ajouter, comme à un comic book amerloque, des centaines et des centaines de Bip-bip! Hoooonk! Reuuhh! Pouaaaap! Ting ting ting ting tiiiiiing! Tibilip tibilip! Wikawikawika! Rrrrinnggg! Mouaaahhh! Kriiip! Yonk yonk! Puuuup! Deng deng deng deng deng! Spiiiiit! Ting ting ting ting ting ting! et autres coin-coin des avertisseurs sonores dont la démesure fait bien sûr qu’ils n’avertissent plus personne de rien, à part peut-être pour dire que les migraineux et les hyperacousiques feraient mieux de préférer le désert ou les fonds marins à la rue indienne…

Je l’écris parce que c’est bien sûr mon cas. Mais nonobstant cette somme exagérée d’intensités presque blessantes pour chacun de nos sens mis à rude épreuve, et bien cela reste de l’intensité et toute quantité de ce type exerce forcément un pouvoir fascinant. L’Asie a le don de t’acculer dans tes limites, d’exiger de toi un comportement particulier. Il n’y a pas d’autre option que d’être extra-ordinaire, ce qui bien sûr peut titiller la corde du défi, ou bien paralyser tout désir d’avancer, ou te mener à fondre les fusibles de tous tes neurotransmetteurs. Les portes de la perception sont dégondées, les récepteurs sensoriels sont tapés à coups de sabot, les ressentis traditionnels expulsés sans préavis de leur zone de confort. On attend de toi que tu fonctionnes autrement, comme s’il existait un pays où l’on serait forcé de se déplacer en dansant ou d’avancer à cloche-pied. Je me dis que l’Afrique noire doit être elle aussi bien placée sur la grille des contradictions et de la perte de repères. L’Inde est sans doute plus accessible en ceci qu’elle est un peu moins constamment en guerre et que l’on ne se sent ni proie ni prédateur ici. La vie est certes dans sa version brute ou par trop travaillée, mais elle n’a pas que ça à faire de te suivre des yeux.

Bon, je dis ça, mais l’habitude très asiatique qu’ont les serveurs de se tenir tout près de toi en te regardant manger me perturbe passablement (impression d’avoir un bavoir visuel lacé autour du cou.) Je réprime difficilement un sourire ou un sourcil en l’air lorsque les gens s’approchent et se penchent pas vraiment discrètement pour voir ce que je peux bien être en train d’écrire. Tu parlotes trois minutes avec un père de famille et dix secondes après l’avoir salué tu entends résonner dans la cour du temple toute ta biographie: Manalganiwanapatiruputi-french-amballinapat-38-nannivaturpuladannatupe-Téo-bugavalipantamamasivalasan…etc. Ou tu tends à l’assistant du chauffeur un papier au dos duquel tu as griffé vite-fait le nom imprononçable de ta destination et le voici qui déplie tout le document et s’efforce de le déchiffrer sans honte dissimuler. Puis idem le langage codé en multi-syllabique avec tes données personnelles qui sursautent dans tout le véhicule. Je me marre rien que de l’écrire… On croirait des mantras en ton honneur, avec toujours ensuite les sourires en coin des nanas que si on te proposait de les épouser tu t’entendrais crier un grand « oui » avant même de le penser et de réaliser ton immense connerie.

« Il a rit et il a dit qu’il ne croyait ni au ciel ni à l’enfer, rien qu’à la poussière. » (Truman Capote)

Thanjavur. Tamil Nadu. Inde. Mars 2016

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.