145 Vieilles pierres et pauvres diables

Torréfié dans le magnifique four en pierre ciselée du temple majeur de Thanjavuru, j’essaie d’avaler quelques lampées de calme. Le granit noir, sur-poli par les dévotes caresses, ressemble plutôt à du marbre ou du bronze. Certaines parties sont évidées et résonnent sous le coup des jointures métacarpo-phalangiennes (la zone sans nom avec laquelle on fait toc-toc… ah! la poésie de l’anatomie…)

La ville est aspergée de soleil, l’ombre est une denrée rare où se serre un septième de l’humanité. Alors forcément l’ombre est sale, collante de fluides dont on préfère ne rien savoir. Où que tu ailles il y a au moins un type squelettique qui tente de tromper la faim en feignant la léthargie ou la mort. Mais la faim n’est pas dupe, elle prend le pouls de l’estomac insatisfait. Elle exige son tribut en galets de brisures de riz. On lui cautérise la langue, et tout le système digestif, avec des chutneys terriblement piquants. Mais derrière la flamme il y a encore et toujours la faim. La faim qui revient même si l’on cesse presque complètement de se mouvoir.

Le front barré de cendres par un des officiants du temple, je repars faire celui qui croit possible de décrire le tourbillon dans lequel il est lui-même pris. Les bus, y-compris de la même ligne, se tirent la bourre comme des salopiots. La queue de poisson est la norme, que l’on dépasse un attelage de buffles aux cornes peintes ou que l’on joue au plus intrépide contre une citerne d’essence. Tous conduisent comme pour fuir un raz-de-marée. Mieux vaut en effet faire une courte prière et brûler quelques bâtonnets d’encens sur l’autel du tableau de bord. Normal que l’on mette à frotter d’épaisses tresses de cheveux attachées au pare-choc, que l’on pende au coup du rétroviseur de grands colliers de fleurs.

Les sites d’intérêt touristique ne sont pas forcément tous incroyablement saisissants. Mais l’énergie et la sagacité qu’il faut déployer rien que pour les rejoindre en se démerdant seul fait de chaque visite une mini victoire personnelle. Sans parler du sentiment d’accomplissement lorsque tu as fini par acheter une savonnette ou commandé un plat aux phonèmes presque alchimiques. Ma peau se tanne, ma barbe pousse, affinant mon mimétisme perturbant pour les locaux. Alors que je tentais de répondre à son tamoul dans un anglais que je ne savais pas si inaudible, un jeune m’a répondu « No Hindi! » Ben ouais mais… moi non plus!

Trichy (prononcer: Thiruchirappalli…) ses temples énormes qui essaient de simuler des collines sur les terres plates comme un couteau. Au-dessus de la médina colorée (et sans paraboles, comme quoi c’est possible…) se dresse une espèce d’Ayers rock, l’Uluru mignature du Tamil Nadu. Vue mignonne sur la ville qui s’essouffle dans ses klaxons. Une série de petits temples creusés dedans, posés dessus. Des babioles et des sodas, les invariables chips de banane pour jalonner la grimpette pieds nus sur les pierres bien bien chaudes. Je serre les dents pour pas me prendre la honte à côté des collégiennes qui ne sentent même pas la brûlure.

Je pense à celui qui a la tâche à la fois honorifique, ingrate et hypnotique d’allumer ces mini lampes à huile croquignolettes qui brillent-brûlent-fument-se renversent au coin de chacune des 450 marches. Le gardien tape sur la rampe avec son bout de tuyau en métal (ce doit être un gradé: c’est de l’inox). Il balance des gueulantes ou des coups de sifflet dont tout le monde se fout éperdument. On ne sait pas pourquoi, son klaxon doit lui manquer, ou parce que c’est ça la consigne, et qu’un gardien qui n’est pas un peu méchant ça ne colle pas à la fonction. Des adolescentes que j’ai surprises en train de rire à mon sujet se répandent en excuses dans un anglais délicieux. C’est que je ressemble à un de leur prof mais avec un sac d’écolier. Quand je leur explique que c’est là tout mon bagage, autant dire ma maison depuis trois ans, même au pays des sadus elles hallucinent. Un prof, ouais, mais pas le plus conventionnel dans le genre… un prof de quoi d’ailleurs? Un prof d’ailleurs justement…

Et puis quoi? tout ça pour ça? Pour s’élever de 83 mètres au dessus du tohu-bohu et bader les dents blanches et les bagues d’orteils de pubéreuses jusqu’à ce que le gardien considère cela immoral et les disperse en maugréant dans sa moustache quelque chose du genre « Si votre père vous voyait! » (Je deviens vachement bon pour deviner les discussions en ne m’inspirant que des circonstances et des éléments alentours. Ce n’est plus un don pour les langues, c’est de la divination transcendantale. Ça me vient de n’avoir jamais vraiment compris mes semblables, ou bien d’avoir vu trop de téléfilms en Tamoul…) Tout ça pour ça, disais-je, pour regarder les faucons faire de la voltige le ventre rempli de pigeon? Pour un bête rocher percé de temples dans un environnement pas à proprement parler glamour?

Non, pas seulement, même s’il est important qu’il y ait un peu de tout ça, mais aussi parce que je tenais à saluer quelque-chose qui, pour le païen que je suis, ressemble beaucoup à un sanctuaire très puissant. Il faudrait vérifier sur la bible du net ou bien aller sonner chez son plus proche voisin géologue, mais on dit que cette formation rocheuse est plus que tout notable de par son âge impressionnant. En effet, les datations lui donneraient grosso modo trois milliards huit cent millions d’années! (et des brouettes…) Notre chère pachamama ayant dans les 4,5 milliards… C’est plus vieux que le massif de l’Himalaya (ça a l’air bien moins haut par contre…). Pour trouver des formations géologiques du même âge il faut péter jusqu’au Groenland. Je préfère cuire en gravissant ses degrés sacrés par un petit 38 bien ajusté par la sueur. Tu en veux des lieux de pouvoir? Je connais des shamans qui en seraient tous tremblants.

Plus bas les quartiers se paupérisent dramatiquement. Je pense aux Cubains ou aux Béliziens qui se prennent pour les plus pitoyables des défavorisés. Je les invite donc à partager ne serait-ce qu’une demi journée de la vie qui ne se débat même plus sur les rives des atroces « cours d’eau » qui traversent ce qui n’est même pas encore un bidonville au regard des standards indiens. Et pourtant on te fout une paix royale et on arrive même à te sourire sans te mordre. Si ce n’était pas des souches infectieuses aux aguets et des véhicules qui te taillent des shorts à un point que ce n’est presque plus une simple image, nos petites fesses roses ne semblent pas spécialement menacées, pas plus que dans Paris passé 18 heures en tout cas. Moi, si je vivais moins confortablement qu’un rat d’égout, je crois que l’envie de voler avec violence ne me manquerait pourtant pas… Ils n’en ont peut-être même plus la force…

Ne pas se sentir menacé dans une telle densité de pauvreté en dépit de ton évidente appartenance à des sphères hautement plus luxueuses est une sacré leçon à filer aux soit disant « révolutionnaires » colombiens, aux gangsta rap de la côte ouest des USA ou aux petits gars du « ghetto » de Villeurbanne ou de Chambéry-le-haut (Qui seraient des résidences six étoiles pour bien des indiens.) Je sais que l’on peut toujours trouver pire (remarque à force…) qu’il ne faut pas pour autant tout accepter. Je suis le premier à être constamment inassouvi, à prôner le non-contentement, le premier à chercher à constamment améliorer une vie dont je me permet de chouiner et qui serait du cinquante étoiles bien juteuses pour 85% de l’humanité. Mais primo je ne juge jamais la « chance » des autres et surtout j’apprends à cultiver le respect en apprenant à relativiser. Même sans être un exemple de vertu et de compassion j’essaie de ne pas piétiner mon prochain, quel que soit son « rang » ou sa « provenance », et je suis fatigué de penser que cela tient à l’éducation de ne pas massacrer autrui quand il me semble que cela devrait être inné. Mais si je me rends compte que je me trompe, je vais encore rechuter dans ma misanthropie… et ça: c’est mal!

« Un pêcheur amorce sa ligne avec le ver qui s’est nourri d’un roi, puis mange le poisson qui s’est nourri du ver. » (Shakespeare)

Thiruchyrappalli. Tamil Nadu. Inde. Avr 2016

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.