146 Dans le rôle de la décadence

Nonobstant la gentille patience des Indiens, la douceur des amis, la magie simple des rencontres, il est une chose qui ne cesse malgré tout jamais de me défriser: c’est la condition toujours sous-classée de la femme. Mises à part celles qui ont du flouze ou appartiennent à des strates supérieures, elles restent dans leur énorme et triste majorité un sous-produit costal, des bêtes de somme contenues aux tâches les plus pénibles. Comme en Bolivie, il n’est pas rare de voir passer une femme écrasée par son fardeau à côté de son mari qui promène tranquille. Et cette peur maladive que quelqu’un ne la leur chourave! On ne te les présente pour ainsi dire jamais, ce sont des fantômes à tout faire, inexistantes au moins jusqu’à ce que l’assiette soit vide. Dommage, elles ont un sourire qui agit comme un défibrilateur et elles ont l’air ravies d’oser te l’offrir en partage.

On va me trouver tout un tas d’exceptions, me trouver ici ou là des matronnes ou des chanceuses. Ouais, ouais, je sais: pas toutes, pas partout, pas tout le temps… mais beaucoup, dans plein d’endroits, souvent. Et donc: trop, dans trop d’endroits, trop souvent. Le fait qu’un comportement dépréciable et misérable ne soit pas appliqué par la totalité d’une population n’empêche pas qu’il soit regrettable et qu’il entache tout le groupe, généralement si fier de ses us et coutumes, même cruels, surtout cruels.

L’excuse d’une tradition jalousive séculaire, d’une paranoïa qui fait vraiment se demander qui est le plus malade d’entre le libertin avoué et le prétendu parangon de vertu, est bien commode pour les reléguer à l’arrière boutique et se passer de leurs caprices. Mais pour moi la ségrégation quelle qu’elle soit n’a pas une once de justification recevable. Ni culturelle, ni sociale, ni que dalle. Je ne parviens pas à m’y faire. Cela heurte tellement ma passion pour l’égalité absolue et sans restriction que c’est au point de me faire reconsidérer chaque fois mes projets de voyage. En dépit de sa beauté à n’en pas douter subjugante, je ne suis pas certain par exemple que l’Iran soit exactement fait pour moi… (J’ai toujours entendu beaucoup de bien du pays, mais étonnamment toujours par des mecs…) Pourtant dieu sait si je m’adapte à bien des traditions et des croyances, que je respecte les cultures que je traverse. Mais il y a un respect qui passe au-dessus des particularismes. Les machins du genre droits de l’homme les fondamentaux de la race humaine…

Bien entendu, lorsque l’on sait observer, on constate vite que comme chaque fois qu’il y a répression des pulsions, prohibition des sens, s’accumulent, fermentent et se libèrent mal la vapeur malsaine des tabous, la surpression obsessionnelle, le bouillonnement dément de l’excitation réfrénée, les fantasmes salaces de la domination, les regards lubriques sur la prime jeunesse, les idées dépravées, la salive pégueuse de la continence. Pouah! Pour être tranquilles elles ont le choix de faire les princesses chieuses, les moches qu’on laisse en paix, les vulgaires masculines, les méchantes mal lunées…  Pas facile de faire le gentleman sous ces latitudes où céder sa place à une dame est mal vu et où passé six ans elles ne t’approchent plus au cas où. En même temps si je ne veux aller que dans des pays où la féminité n’est pas considérée inférieure ce n’est pas la peine de renouveller mon passeport… Et inutile de me jouer la mélopée du « oui mais elles ont le pouvoir à la maison, elles sont tranquilles dans la cuisine, ça les protège de pas sortir, ce sont les reines du foyer, etc… » Il n’y a pas de « mais » lorsque l’on parle de respecter la vie. Ces agruments que te sortent même les pisse-froid de gauche molle je les écoutais sans trop savoir quoi penser. Mais j’en ai trop vu en voyage pour savoir que la réalité est merdique. J’ai connu trop de femmes et trop entendu leurs histoires de peur ou de souffrance, dans plusieurs langues (et aussi bien sûr en français) pour ne pas m’indigner. Alors que le meilleur moyen sur terre pour s’assurer de l’amour et de la fidélité d’une épouse fantastique, épanouie et fière de sa féminité, c’est de l’aimer et de lui prêter attention. (Je le sais bien, celles-ci sont absolument impossible à séduire et à faire céder hahahaha!!!)

Maintenant, si ce qu’on veut c’est une machine à laver, à frotter le sol, à balayer, à porter l’eau et autres charges lourdes, à torcher les minots, à faire les courses, le café, et à cuire les pois chiches, si ce qu’on recherche c’est un motoculteur que l’on puisse culbuter le soir après le tiercé et que la tarter pour lui faire fermer sa gueule ne pose aucun problème de conscience à personne, et bien ma foi, allons-y gaiement dans ce sens et arrêtons de chercher des excuses à notre violence intrinsèque! Mais si l’homme adore se comporter pire que les bêtes il est toujours tourmenté par les justifications. Et c’est le même qui fait convertir les sauvages, qui envoie le Marquis de Sade sous les verroux ou qui rédige les traités de vertu. Je crains fort qu’il ne reste pas suffisamment de crédit de temps à l’humanité pour soigner sa phobie pathétique de la femme déshonnorée et accepter de la reconsidérer à sa juste valeur. A ce rythme-là on aura tout fait péter bien avant de voir le début d’une amélioration, et c’est bien triste et c’est bien con.

Il y a des zones du globe où le voyage est plus encore temporel que spacial. Le jurassique supérieur dans les îles indonésiennes. Les années cinquantes dans l’arrière-pays de certains états américains. Un genre de futur dans Tokyo-Odaiba. Le monde précolombien dans la forêt inondée d’Amazonie etc… Et bien le moyen-âge a encore cours dans certains quartiers indiens:

On « rafraîchit » la poussière de la rue avec ses eaux usées (sans bien sûr se demander si ça ne va pas crépiter tes panards). La pisse fait de petits ruisseaux dans tout le bassin versant d’une rivière horrifiante. (Je pense à celle décrite par Boris Vian dans l’Ecume des jours.) Je crois que les fleuves des enfers doivent être plus attrayants. Je me dis très sérieusement qu’analyser la flore intestinale des pauvres diables qui résistent en se « lavant » et en buvant là dedans pourrait nous apporter les bases de nouveaux antibiotiques surpuissants.

Dois-je vraiment parler des étals de poisson? Leur gueule ouverte semble lancer un dernier râle d’alerte sanitaire. Je crois que même les mouches ont fini par lâcher le morceau. Les cris, les crachats, les gueules cassées, le vertige des languages, des exclamations qui ressemblent à des toux phtisiques, les bovins qui lèchent tout ce qui fermente à terre, les types qui te tendent des sachets plastique remplis de leur lait sans doute exceptionnel, les chars à bras qui patinent dans la bouse, les épluchures que mille talons dament lentement jusqu’à faire une sorte de goudron-compost, le bruit effrayant du marché, la cohue sans pitié qui bouscule les éclopés, les vieux qui mendient en salivant leurs dernières dents vertes. Il ne se voit presque pas de bestioles. Pas de rats, pas de blattes. Nous suffisons amplement à jouer le rôle de la vermine. Des chevaux en phase terminale de famine tirent des montagnes de fruits depuis longtemps confits par la chaleur exubérante, le soleil corromp toutes les denrées, les motos te grondent et te matraquent de leur aboiement métallique parce que tu as mis un quart de seconde à trouver où te serrer pour leur céder ton minuscule espace vital…

Parfois, comme sans toucher le sol, passe une minette pomponnée dans un chemisier blanc éclatant, une lycéenne à l’immense tresse impécable ou une secrétaire qui a l’air toute douce, et tu la suis des yeux se faire avaler par le moloch d’une impasse tendue de vieux sacs de jute dégueulasses, et tu admires cette capacité de survie majestueuse le temps d’une pause, d’un flottement irréel de la furie, comme si en plein combat sanglant passait un bel oiseau indifférent…

Et soudain plaf! une mémé tombe à plat ventre dans une de ces flaques où se concentre la tisane de toutes les ignominies du monde avec, s’il vous plait, une grande rasade d’huile de vidange. Bah! On se frotte vite fait la bouche avec l’angle du sari qui justement rase toute la journée le sol de ce cloaque et c’est reparti pour les courses… J’ai beau ne pas être fait de pure porcelaine, je jure qu’il faudrait me passer au lance-flammes pour que je me sente lavé si cela m’arrivait. Bon, c’est que ça donne faim tout ça! Je vais essayer de me dégotter un bol de ce riz super luxueux dont les grains sont si longs que j’ai d’abord cru qu’on me servait de petites nouilles chinoises…

« Celui qui désire voir des choses extraordinaires doit observer les trucs que les autres ne daignent même pas regarder. Si tu veux apprendre la contemplation commence par contempler un char à foin. » (Lie Tseu)

Madurai. Tamil Nadu. Inde. Mars 2016

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.