147 En contact avec le sous-continent

Raconter mon séjour à Kumily. Raconter mon quotidien d’apprenti-masseur ayurveda sans me noyer dans les détails ni vous entraîner avec moi dans la noyade. L’ambiance du tout petit centre, notre rencontre, les leçons, les sourires suffiraient à remplir un nouveau Véda de 150.000 pages. Et s’il n’y avait encore que les « classes », seulement la répétition des gestes millénaires, rien que la cascade d’informations, les massages vus, reçus, donnés. Mais il y a tout ce qui va avec la rencontre d’un docteur-pharmacien et son masseur, l’enseignement qui ne peut pas se passer de complicité. Les liens qui se créent, te retiennent, qui ne fabriquent pas qu’un masseur mais qui se tissent en toi et te rajoute une ligne, une couleur, des motifs de personnalité, d’expérience. Je suis certain que l’on peut sans problème trouver un prof excellent en Europe, peut être même meilleur, apprendre d’une ceinture-noire d’ayurveda, ou dans une parfaite clinique de Delhi avec de beaux coussins plastifiés et des assistantes au chignon incassable. Mais ici j’apprends aussi à ressentir l’environnement, à recevoir les vibrations qui ont donné corps à cette science de la vie. Je rencontre les familles, la vie modeste et si jolie et qui te tend tout ce qu’elle a. Et ce qu’elle a est savoureux par la manière dont elle le donne. La curiosité mutuelle fait pétiller tous les instants. La force évocatrice m’épluche les organes sensoriels:

Longtemps sifflera ce vent de quand on enfourche la moto à tout propos, pour deux cent mètres ou pour deux heures, que l’on va à deux, trois ou quatre sous l’orage de chaleur ou sous le soleil incendiaire, sur le petit engin qui a bien du courage et avale plus d’heures que de kilomètres entre les collines parfumées. On salue tous les copains de mon instructeur. Son pote boulanger qui te tend immédiatement du thé et des croquettes de haricot mungo aux herbes, renversantes. Un autre qui rumine de la noix d’arec dans sa micro boutique et qui fait montre à la fois de ses gencives rouge sombre et de sa culture générale épatante. On doit saluer le grand maître de Kalaripayattu (art martial multi millénaire) qui a formé plusieurs centaines d’élèves, bardé de distinctions, avec pour traduire et montrer deux filles forcément fatales. Il y a le type tout maigrichon assis sur ses talons qui garde le temple au bord de la rivière. Silence pour laisser claquer les longues guirlandes de fanions en plastique. Il a peut être vingt-cinq ans et déjà des yeux de sage. La solitude lui a mis un masque mystérieux. Badinage de tout et de rien en laissant aussi s’exprimer le vent poussé par l’orage qui s’approche. Rincée magistrale sur la Honda qui ressemble à un jet-ski. On s’abrite chez les voisins alors forcément il y a réunion dans le garage. Occasion rarissime de discuter avec une femme… qui ne parle pas anglais, mais qui au moins ne tourne pas illico les talons à mon arrivée. Au contraire elle veut tout savoir de moi (aussi pour faire pratiquer l’anglais à ses filles je crois.)

Après les points de vue sur la vallée, sur les terres brûlées du Tamil Nadu déjà dans le passé, le pont suspendu, le rocher proéminent, les plantations de thé: la maison de famille de mon collègue, gêné à cause de sa modestie, et dont il ne sait pas que c’est le clou du spectacle. Longtemps me brûleront les sauces en fusion avec lesquelles les simples gens enjolivent la purée de tapioca. Le feu du piquant est à la hauteur des émotions, des regards appuyés: Celui du grand-père qui taloche le ciment de l’extension de la mini bicoque, bien fier que je félicite son travail parfait et les fasse marrer en décrivant avec forces gestes ce que ça donnerait si je le faisais moi. Celui de la grand-mère qui comme toutes les grands-mères du monde se soucie que tu sois nourri et semble oublier au fur et à mesure tous les petits plats de fer blanc qu’elle te pose sous le nez. La sœur qui court me chercher de quoi me draper les hanches pour mettre à sécher le pantalon et la chemise noyés par quinze secondes de pluie tropicale. La maman qui se tient un peu gênée (parce qu’elle est jolie?) avec un bébé tout décoré dans les bras, au milieu des quelques mètres carrés où se tassent les sourires; dont le mien, irrépressible, et dont celui d’une petite merveille qui me fait fondre comme un sucre en pas trois secondes:

Elle doit faire partie des plus belles créatures de l’univers, elle a six ans, et grâce à son anglais et à mon âge mental on peut déjà jouer ensemble. On écrit nos noms respectivement exotiques. On chante chacun son tour en regardant tomber l’averse ahurissante sur le jardin où je croque les gousses fraîches du sous-bois de cardamome, les feuilles suaves du giroflier, des fruits inconnus trempés dans le piment, des morceaux craquants de papaye, les laitances grasses et douces des cabosses de cacao. Je salive sur le péricarpe furieusement astringent des noix muscade, lance à mon estomac le défi des mangues vertes à la croque-au-sel. Je m’enroule jasmin à l’oreille aux troncs sveltes des cocotiers, comme les lianes de poivriers aux fruits si bons lentement pressés entre deux molaires. Ma copine aux yeux désarmants est attentive à mes moindres gestes, elle sonde le mystère de cet homme tout blanc tatoué comme les branches de sa forêt, réprimant l’envie de jouer à dada sur mes genoux avec un maintien d’une élégance rare. Elle n’est vraiment pas peu fière d’apprendre que son tonton est mon prof, mon « master » en massage. On parle de nos fruits préférés en soufflant les fourmis de notre assiette, elle à peine à croire que je retourne bientôt à l’école (moi aussi d’ailleurs…)

J’aurai longtemps ces suites de syllabes coincées dans les oreilles, fascinées par la chanson du malayalam. Longtemps aussi dans les naseaux l’odeur du café véritablement et entièrement « fait maison ». Le goût surpuissant, qui pourrait parfumer cent kilos de lentilles, des mini poissons séchés (genre poisson rouge!) du petit bassin rudimentaire où se mirent les biquettes. Albina adore m’entendre les imiter, et je suis enchanté que ça lui plaise. Si l’on me fait un examen rétinien dans dix ans il y aura sans doute encore des couleurs du Kerala, des reflets de bijoux, des chassé-croisés de feuillages et de tissus, le regard de pro de mes profs, et le sourire d’une enfant qui a racheté toute l’humanité, mieux que n’importe quel prophète.

Longtemps les longues poignées de main, les accolades et les palpations fraternelles continueront de mobiliser mes récepteurs de contact. Ici le toucher est une démonstration d’affection (encore plus avec des pros du massage). Même s’il est de prime abord surprenant de donner la main à son prof ou à son collègue en baladant dans la rue, tu réalises très vite le grand honneur qui t’es fait et qui ne sera pas le lot de tous les touristes en transit. Bien sûr je suis de toutes les photos. On peut s’y attendre avec les copains, la famille, les copains des copains; mais aussi avec les clients du boulanger, avec les deux ados tueuses du maître d’armes, et aussi de parfaits inconnus, des mariés sur le pont, des familles au bord de la rivière, des ados dans la rue. J’ai l’impression d’être célèbre, c’est rigolo.

J’ai souvent évoqué l’émotion démultipliée par la solitude, le plaisir que procure le sentiment d’intégration chez celui qui n’a justement plus de groupe auquel s’identifier. La rareté de ces instants les rend tellement savoureux. Je vais de bandes en bandes, de sociétés en sociétés, je me colore sur toutes les nuances du globe. J’en tire de pleins wagons d’enseignements, j’apprends par tous les moyens disponibles. Pour l’anatomie, qui me passionne aussi, j’ai les livres et les carcasses de poulet. Pour les bonnes vibrations je suis passé par tout le reste. Comment ne pas avoir peur que se terminent ce genre de classes?

« Dîtes-leur que j’ai été un mangeur de kakis qui aimait le haïku. » (Masaoka Shiki)

Kumily. Kerala. Inde. Avril 2016

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