148 Au collège du gigantisme

Marcher dans le parc naturel n’aurait presque pas de sens si ça n’était pas de la compagnie des guides. Leur discussion silencieuse et leur bruissante curiosité nous accompagne et nous éduque sans s’interposer devant l’écran de l’immensité. Les oiseaux participent aussi pas mal au divertissement. Je parfais mon étude comparative des forêts toujours vertes, des futaies surdimensionnées où pendent de lourds rayons de miel, des manguiers et jacquiers sauvages où murissent les singes. Les termites rognent une gravure époustouflante sur les racines dessouchées par la dernière mousson.

L’un des rangers balade un fusil d’antiquaire pour le cas où la chance de croiser un tigre ou un buffle furieux se convertisse en panique totale. Lorsque l’on voit les traces profondes du royal félin sur les troncs où il marque son territoire on pense avec émotion à ce que cela doit produire sur un abdomen bien tendre… Le gros minet laisse un peu de place aux chiens sauvages, aux porcs-épics, aux cornes extraordinaires de ce qui me parait bien gros pour s’appeler « chèvre sauvage » et dont la troupe compacte fait moins de bruit que notre petite bande de randonneurs. On sieste entre mille fourmilières, on ne dérange qu’à peine un cerf immense qui pourrait te contenir tout entier entre ses bois, on affronte la chaleur abrutissante dans les bras presque asséchés du lac de barrage où apparaissent les troncs mastoc des arbres toujours debout dans la submersion. Colonnes noires fichées dans l’eau verte que rien n’agite. Langue d’eau disparaissante, sucée là-bas loin par la centrale hydro-électrique, bue par le soleil jamais rassasié, absorbée par des millions de racines, vaporisée par la photosynthèse qui ne s’arrête jamais. Cabanes des pêcheurs indigènes qui s’éloignent lentement des rives abruptes. Paysage de science-fiction, avec la découpe de la ligne des hautes-eaux qui laisse deviner le volume des averses de mousson. L’existence doit s’arranger de la sécheresse intense autant que des pluies fantastiques. Les ossements d’un éléphant donnent au tableau des airs de légende. Pas facile mais génial de bosser l’anatomie avec des côtes comme des arcs ou un humérus de cyclope. La dépouille inspire le respect. Le corps démantibulé donne une idée encore meilleure de son gigantisme.

Le bruit étant limité aux cigales, l’agitation aux quelques singes et aux calaos, le groupe étant limité à cinq participants pour quelques dizaines de milliers d’hectares et, parait-il, environ 70 tigres, on se sent téléporté loin du quotidien surexcité, c’est comme une journée de congé. La balade valait le coup rien que pour s’immerger dans un moment savoureux de calme et presque d’intimité avec soi-même. Mais peu avant de sortir de la zone protégée nous attendait le bonus-surprise de presque neuf heures de marche: une troupe entière d’éléphants. Cinq ou six mastodontes et deux éléphanteaux paissent paisiblement entre les hautes herbes, avec le profil des collines et les parasols immenses des acacias en fleurs pour parfaire le décors. Inutile de préciser que de les guetter à croupetons comme un primitif en retenant ta respiration (de toute façon tu as le souffle coupé…) apporte un autre style de satisfaction qu’une visite de la ménagerie de Zavata ou du zoo-prison. Et les détours que prennent les gardes, délicieusement respectueux de leur tranquillité, aussi pour ne pas trop les tenter de nous piétiner, pendant qu’à notre flan droit se rapproche la masse des buffles qui se meuvent par dizaines dans le sous-bois, et la méga boule de muscles du mâle dominant qui te regarde en mastégant et te montre un frontispice de corne apte à t’envoyer bouler loin jusqu’au Bhoutan… une bonne source de sensations!

Ah! Si seulement on pouvait compter sur du bon sommeil bien lourd après ça. Mais il y a toujours un truc à fêter chez les hindous, (forcément avec un tel panthéon) ou bien des meetings politiques au porte-voix nasillard (les élections locales approchent) ou l’appel à la prière que quand on n’est pas musulman on a toujours l’impression qu’il y en a beaucoup plus que cinq (Allah est grand et il se lève très tôt) pour s’ajouter au fond sonore du trafic à peu près ininterrompu de 5h à 23h, moment où commencent les séries télé à plein volume: faudrait pas rater un seul rebondissement des histoires passionnelles au beurre sucré qui se pointillent entre les pubs sur toutes les chaînes qui ne sont pas d’info ou de clips de musique, qui eux parlent d’histoires sucrées au beurre passionnel avec souvent les mêmes acteurs de série B reconvertis en synthétiseur vocal. Je dois admettre que certains films me font marrer. Beaucoup de héros clownesques ou de machos ridiculisés. Les vidéo-clips bien cul-cul la praline sont mes préférés: les images, surtout en second plan, sont un véritable régal quand on connait un peu le pays, et on retrouve l’ambiance de la rue juste en dessous, les panoramas mal ou pas entretenus, les super moustaches bien peignées, les petits stands de chips et d’arachides grillées. On a même le bonus (inexistant dans la réalité) de ces indiennes super sexy moulées dans leur jupe et dont on ne voit les cuisses que dans la fiction… bref, la télé, à fond…

Pas facile de se trouver un intervalle de silence pour se défaire des tensions de la journée. Et pourtant le coin est à considérer comme très calme, rien à voir avec le quartier de la gare routière de Madurai. (sorte de manège gigantesque, de circuit d’Indianapolis où toussent en chœur les diesels des bus et les poissons-pilotes des mobylettes dans le concert symphonique des avertisseurs sonores dont l’exagération arrive même à te faire rire.)

Mais ici on aime aussi pas mal crier pour s’exprimer, faire savoir à toute la petite ville qu’on se racle la gorge ou qu’on se vide le nez (moi pour atteindre ce niveau sonore de raclure répugnante je crois que je me ferais carrément mal!) et comme partout sur terre il faut bien que quelqu’un ait à disquer des barres de fer ou du carrelage à l’heure de la sieste. Et si y’a plus de fers à béton à détordre au marteau, il restera toujours l’option des vagissements suraigus de l’un des nourrissons du programme de multiplication effrénée de la race humaine. Bah! On se reposera quand on sera morts, ou entre deux incarnations…

A propos: je me demande s’il est supposé y avoir un genre de pause entre les transmigrations de l’âme? A-t’on au moins le luxe d’un temps-mort pour se vautrer au calme dans le sofa du néant, boire un soma pour plus s’en faire, un coca-coma pour stopper toutes sensations, un thé d’étoiles le temps de nettoyer le disque dur, une putain de bonne sieste au bord de l’espace-temps, un arrêt au stand des esprits pour vidanger la boite crânienne? Ou la résurrection est-elle immédiate, comme un direct à la mâchoire, avec le radio-réveil furibond de la naissance réglé sur tout de suite? Est ce qu’il n’y a pas une sorte de débriefing, un petit tour de table pour faire le point, un rendez-vous avec tes dieux de tutelle, ou au moins un pot de départ pour se raconter les impressions, blaguer un peu sur les moments forts, se passer des diapos dans la salle d’attente de la métempsychose, taper dans une des mains de Shiva, signer le livre d’or, feuilleter le livre des morts, laisser un pourboire à ton ange gardien? Ou est-ce que tu as à peine le temps de te faire enfoncer le thorax par un 35 tonnes que boum! Shakti perce la poche des eaux et l’accouchement se déclenche avec tout le tintouin qui s’en suit? Ça expliquerait le hurlement que poussent les nouveau-nés…

« Si les humains pouvaient mettre les arc-en-ciel au zoo, ils le feraient… » (Bill Watterson)

Kumily. Kerala. Inde. Avril 2016

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