149 Refuser la paralysie

J’ai encore prolongé mon séjour dans ces collines. Le docteur m’a prescrit de rester pour parfaire ma formation sur un cas d’école: un vieil homme adorable, plein de gentils sourires. Un ex-guide de haute montagne, un type qui faisait 30 bornes de marche par jour en pleine nature. Mais la paralysie n’en a rien à foutre. Cette connasse attaque ses jambes presque plus musclées que les miennes après soixante-dix ans de bons et loyaux services, comme une gangrène invisible. On se dit qu’on ne va pas la laisser faire.

« Qu’est-ce que tu vas aller faire le touriste alors que tu as l’opportunité de travailler avec cet homme? En plus il t’aime bien et à deux vous serez plus efficaces, il se remettra d’autant plus vite… » Tu parles que je reste! Travail lourd et gourmand en énergie. A quatre mains pendant que le doc verse des complexes d’huiles mystérieuses. Chaleur torride. Le fiston nous observe en silence avec un visage sérieux. La maman a les traits tirés. Ils nous ont « livré » le malade en lui faisant la chaise à porteur. Trois jours après il repart en boitillant avec sa canne. Une victoire remportée mais pas la guerre. De toute façon nous ne faisons tous que décaler des des échéances inévitables. Vivre c’est repousser le déclin et la mort avec de l’envie, du vouloir, du désir et de la curiosité. Mais si le plaisir rendait immortel je serai un homme invincible.

Je fais presque partie du staff désormais. Les gens passent et je pratique en fonction de leurs zones détraquées. « Un genou », « une épaule » me dit le doc en m’invitant à rentrer dans l’une des trois pièces surchauffées. Pas besoin de se frictionner les mains avant de les apposer! Le chef de cabinet de leur groupe politique a des pertes de sensation dans les doigts. Canaux carpiens? Problèmes cardiaques? Trop de poings tendus? Trop de pots de vin? Trop de poignées de main toxiques? Il est d’un calme olympien, super distingué dans ses vêtements blancs. Impression d’être un soigneur-sorcier tout peint de signes magiques reclus dans la pénombre étouffante d’une échoppe parfumés par les plantes dans une espèce de Grèce antique à activer la réponse nerveuse des mains d’un membre de la république naissante…

Un riche en promenade à des tensions dans le pied. Fringues de sport d’occidental. Méfiance de principe. Regard en surplomb des castes supérieures. Je maltraite un moment le nerf incriminé, pensant qu’il a l’air de détester. Le doc me traduira en fait ses remerciements, et me transmettra mon tout premier pourboire de masseur! Yuhuuu! 100 roupies. Je suis en train de passer pro… Et puisque, quand même, on est en Inde, une série de clins d’œils me fait comprendre que pour les quatre jeunes qui veulent un massage tête/cou/visage je suis censé être un pro venu d’Europe pour me perfectionner. Ah! Un rôle à jouer pour l’homme-caméléon! Je les embobine comme un pro, bien plus de l’entourloupe que du massage, (j’ai pas encore étudié la partie visage…) mais comme la part psycho-somatique est fondamentale, ça marche du tonnerre: je les vois en coulisse lever le pouce en l’air. « You’re doing very good! » qu’ils disent. Ouais, pour ce qui est de tromper mon monde, c’est vrai que je ne suis pas mauvais!

Normalement le massage mixte est interdit, que ce soit par les traditions ou par la police, mais faute de disponibilité je me charge des jambes lourdes d’une voisine. Avec un blanc, ça passe encore! Puis il y a mes cobayes du tout début qui ont suivi mes progrès de grand débutant. A chaque séance on se salue plus intensément. J’aime assez le juste milieu dans lequel me situent les locaux: il y a des coins où être blanc ça signifie forcément être faible ou précieux, la lopette incapable de comprendre ou d’intégrer les vibrations magiques ou les savoirs mystérieux. Genre: « les blancs ne peuvent ni danser, ni boxer, ni jouer du mambo ». C’est à dire ni plus ni moins que du racisme bien soûlant, même si l’expérimenter dans ce sens est aussi une leçon magistrale. Il y a aussi les situations super gênantes où notre épiderme crémeux inspire une admiration sans aucun fondement. On est ipso facto supérieur puisqu’on a la peau douce comme un cochon rasé et qu’on vient forcément de Harvard ou du sommet de la tour Eiffel. « Ce doit être un pro puisqu’il est maniéré, qu’il a un smartphone et qu’il est taillé dans une bougie. » Restes débectants des « bons bwanas » de la domination coloniale… Mais ici: ni trop l’un, ni trop l’autre. Un peu des deux et aussi de la curiosité pas trop mal placée. Peut-être parce que je reste très humble mais que je bosse énormément. L’Ayurveda est un continent dont je ne connais même pas bien quelques mètres carrés, mais je fais de mon mieux et il faut croire que cela transparaît dans mes gestes. On me laisse ma chance de soigner malgré ma différence, qui a au moins le mérite de détourner l’attention des patients pendant que je triture leurs contractions.

Finalement dans cette version ultra typique de l’Ayurveda je retiens que l’on se moque un peu de savoir si ce sont tes mains, ta mécanique, tes huiles, ton énergie, ou ta force de conviction qui soignent, ce qui importe c’est le résultat. A quel délicieux et délirant cocktail de travail super consciencieux et de laisser-aller je-m’en-foutiste il m’est donné d’assister! Ce serait comme de tendre avec les mains dégueulasses et dans un emballage en journal pourrave un cadeau que tu aurais ciselé avec amour pendant des heures. On peaufine des gestuelles millénaires, on respecte des rites, des fréquences, des pulsations cardiaques ou telluriques… et on décroche trois fois son téléphone portable en plein massage… Il faut sans faute invoquer Dieu (j’aime bien les hindous: ils te disent ça mais ils se fichent de savoir lequel…), allumer la lampe à huile et l’encens, (ce fut ma toute première leçon de masseur) et aussi la télé qui est d’ailleurs sur la même table, pour passer sans transition de la théorie des tridoshas, du panchakarma, aux news nasillardes du journal télévisé. Je ne sais pas, au début ça déroute, et puis finalement on se dit que c’est peut-être bien plus honnête et réaliste comme ça. Comme le shaman qui te cause d’une marque de yoghourt ou le moine bouddhiste qui te tape une clope. C’est pas forcément con: moi, lorsque ça devient surjoué, trop « voix suave » et accords de synthé, je commence à ne plus y croire et toute la part psychosomatique fout le camp.

Le doc dort en vrac dans sa chaise en plastique et accueille les clients sans vraiment sursauter, mais à l’instant d’écouter, de diagnostiquer, j’ai vu ses yeux fouisseurs perforer son interlocuteur, le décrypter au point de le faire bafouiller, au point de me perturber moi aussi. Les salles de soin sont un peu en bordel, l’hygiène, parfaitement raisonnable pour le sous-continent, fait tourner les talons à bien des occidentaux, mais dans le livre d’or se succèdent en plein de langues les remerciements pour les soins apportés, pour les tensions de toujours enfin soignées etc… Les gens repartent ravis en dépit de l’état déplorable du tapis de sol ou de la poubelle qui déborde dans une indifférence absolue, du lave-main que personne de débouchera jamais, du souvenir de savonnette qui fond sur le côté etc…

Mais il faut ressentir cette espèce de conviction qu’ils transportent, tout l’amour qu’ils transmettent. Je crois que l’effet placebo vient à bout de presque tout, et la gentillesse termine le travail. Je suis convaincu que le doc te soigne plus pendant sa mini hypnose d’avant le massage et surtout encore plus au moment de te saluer avec un sourire dont j’ai envie de dire qu’il est merveilleusement « digeste » et de son accolade, de sa tape dans le dos, avec un mélange vraiment insolite sous nos cieux d’amour à la fois médical et paternel. Puis on recommence à blaguer comme au bistro en regardant s’affairer les voisins, en dodelinant devant un téléfilm. C’est peut-être aussi un moyen de se décharger des mauvaises énergies, de ne pas accumuler en soit les tensions des patients, leurs douleurs ou leurs inquiétudes.

Quoi qu’il en soit j’espère être capable de m’inspirer de tout cela si je doit en faire un métier. Je m’imagine en train de transmettre moi aussi ces merveilleuses énergies, je dessine les simples qui sécheront dans mon petit labo, je devine la force des relations que pourrait tisser un labeur de soignant, je me vois déjà utile et payé par la santé de mes patients, et puis soudain le vagabond en moi me pétrit les entrailles, me balance des coups de pieds sous la table. Je tombe les yeux devant ceux de ma liberté, bien forcée de se méfier d’absolument tout, et donc bien entendu de toutes les formes que peut prendre la paralysie, même de celles les plus séduisantes. Et me voici derechef plus isolé qu’un funambule, franc-tireur visant mes propres amours, tueur à gages de mes projets. Quoi qu’il en soit j’avance, poussé par le présent qui ne te demande pas d’être sûr, seulement d’être prêt à tout. On verra si j’ai un jour mon coin de masseur ou pas, si je me souviens de la subtilité de ces enseignements, mais le cas échéant je jure que le tapis de sol ne sera pas dans cet état!

“Il perd, celui qui sait ce qu’il va faire s’il gagne. Il gagne, celui qui sait ce qu’il va faire s’il perd. » (Machiavel)

Kumily. Kerala. Inde. Avril 2016

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