150 La routine en tournée

J’ai ma routine de moine errant. Je suis dans le tourbillon de l’instant qui me rejettera ailleurs, sur le chemin de l’incroyable réalité suivante. Pour le moment c’est amusant parce qu’on me reconnait. On me mène à « ma table » à la cantine du coin. L’épicier me serre la main, il sait déjà quels sont mes biscuits préférés. Je me mets à payer bien moins cher des trucs pourtant identiques en qualité. Je croise les patients, leurs familles, je m’enquiers des améliorations, des lumbagos, des cours de danse de la petite, des grandes vacances, de son vélo. Je marche à l’aise entre les obstacles comme un type qui s’est adapté, comme quelqu’un qui va rester. Mais il est entendu entre le loup et moi que je ne fais que fais que simuler ces scènes de vie, que mon art majeur à moi c’est sans conteste le théâtre. Je suis un acteur qui ne joue que son propre rôle.

La vérité c’est que je ne suis pas un voyageur. Je ne sais pas écrire, ni dessiner, ni jongler, ni faire du yoga. Je suis une catastrophe en musique, je chante à peine mieux que le pommeau de douche. Je ne savais pas faire du vin, ni conduire des tracteurs, ni jouer au facteur, ni au cariste, au barman ou au gigolo, ni m’intégrer en société. Je suis un ami déplorable, je ne sais pas séduire, ni aimer et encore moins me séparer. J’embrasse moyennement et danse comme une brique. Je me bats sans prestige, je fais la paix avec les poings, je cuisine un peu tout comme dans une soupe populaire, ma conversation est pesante ou d’une frivolité à faire peur. Je ne sais pas me rendre intéressant ou important, je tombe en arrière au moment de me mettre en avant et quand j’arrive on dirait que je pars…

Mais je suis un expert en maquillage. J’ai la faculté amusante de pouvoir changer de visage rien qu’avec d’imperceptibles micro-contractions musculaires. Je me déguise en absolument tout avec seulement deux chemises. J’imite les accents, les postures sans même plus m’en rendre compte. J’intercale des panneaux de papier-calque entre moi et toutes les réalités. Je mimétise tout aussi bien en tant que proie que prédateur. Ma pantomime est un réflexe de survie. Mon vrai métier c’est être imitateur des coutumes qui m’entourent. Je fais des caricatures assez complaisantes parce que j’éponge tous les détails des tournures comportementales. Je sais simuler une liste immense de choses, mes larmes ne durent que jusqu’au baisser de rideau, des rires je sais reproduire les bruits, et aussi ceux des nerfs ou de l’enthousiasme. Je peux être content ou bien m’indigner pour de faux. Les sentiments je les kidnappe, je les dépouille, je les empaille. J’en arrive à me caricaturer moi-même, à ne même plus me reconnaitre.

J’ai sincèrement un mal fou à recouvrer la mémoire de celui que j’étais juste avant de devenir un autre. Je n’ai presque plus que des neurones miroirs, j’ai tout l’arsenal des menteurs mais ma compassion est sincère, et mes bras se meuvent comme des pantographes pour reproduire des amitiés grand format, pour recopier des amours compliquées en petit sur les draps. Je crache dans la rue au Maroc mais je me mouche en cachette au Japon, je traîne des pieds à l’île Maurice et je file comme une balle dans Paris. Je mâche la coca à Uyuni, le bétel à Madurai, un chewing-gum sur Sunset boulevard. Je ne sais pas si je préfère le maté d’Uruguay, le matcha japonais, le café d’Ecuador, le chocolat chaud mexicain, le thé massala ou le lait des cocos de Bathangbang, des avocats de Rabat, des vaches de Clarafond, des souchets de Barcelone ou des brebis de Murat, des biquettes de Banon.

Je suis fait de copiés-collés, de caractères spéciaux, des citations des autres. Je capture les écrans, les splendeurs, les ratures et les images en accès libre. Je m’insère dans toutes les castes, j’ai tous les niveaux de langage dans ma besace ou mon attaché-case. J’ai des accessoires qui vont de la clef anglaise au coupe-coupe, en passant par le stylo plume ou le martinet. Je suis à même de claquer des doigts sur absolument tous les tempos. J’ai la gestuelle en otage, je dévore les langues et je m’attribue les argots. J’ai une écriture corporelle, je parle avec les mains, je crie en sourd-muet, je caresse en italien, j’éjacule en español ou je triche en english. Les aéroports me nettoient, je perds ma mue avant la douane, je disparais en passant la frontière. Mon bagage est petit parce que je laisse mes « moi » sur place, parce que je n’emporte plus que du matériel de copiste. Un drôle de zèbre aux rayures de tigre, un russe-noir, un nègre blanc, entre Moogli et Lao tseu, un hacker d’identités ou de codes postaux, rempli de signes indistinctifs, un pirate de ces données qui font aux humains leur enveloppe. Je suis l’ombre qui colle aux pieds, le reflet que l’on n’ose pas voir. Je suis une silhouette, un contour, un homme de pierre remplis de plumes.

Je suis l’oiseau quand il se prend du plomb, je saigne dès que l’on assassine, j’ai un arsenal de mots séduisants, j’ai du sublime ou des insultes, je suis au bras d’absolument toutes les passantes. J’aime les dames et les souillons, je suis libertin si tu veux, sadique si ça te plaît, je puis citer Verlaine ou te rougir le râble, je peux être un agneau jeudi et te bouffer crue ce week-end. Je me convertis et j’abjure, me parjure, me rengorge, parce que pour de vrai je m’en fous. Je rends l’âme d’une main et la reprends de l’autre. Je joue au billard contre Euclide même si je ne sais pas compter. Je ne fais presque jamais semblant de m’intéresser. Je crois aussi que je ne suis pas le seul à jouer…

De m’être, petit à petit, fait disciple du vide, je me suis rendu apte à me remplir à volonté des coutumes, des réflexes ou des stratégies. Pas étonnant que j’aime autant les enseignements, les voyages, que je sois seul et sans tribu mais que je trouve partout mon compte d’amour et de partage. Mes épines servent aussi de crochets pour retenir tout ce qui passe, un peu de laine, un foulard, une jolie phrase. Je dérive sur la mer des vies avec une traîne d’hameçons, je phagocyte ce qui me plait. Je ne saurais pas m’expliquer, ni me décrire entre la sous-merde et le super-héros. Mais je commence à comprendre que mon chiffre préféré à moi: c’est le zéro.

Je suis une troupe en tournée à moi tout seul, je fais le fort ou le faquin, je suis le prince et le judas, Saint George et le dragon. De retour en coulisses j’aspire à n’être rien, mais alors bien entendu tout se met à me manquer. Je divague en demi-sommeil dans tous les rôles qui m’ont marqué. Je sursaute dans un souvenir de lorsque j’étais paysan. Je me revois crier ma race dans un micro, écrire que je sais qui je suis sur un bateau. Et ma guitare me manque alors que je ne sais pas en jouer. J’ai une furieuse envie de me bouffer tout un plateau de pêches dans un pays où pousse à peu près tout le reste excepté ça. Je mélange les pays, les expériences, je fait un potage mémoriel tout plein de bonnes saveurs. Je me souviens clairement de discutions en castillan avec des gens qui ne le parlent pas. Je réponds en italien à mon hôte tamoul. Pathologie d’acteur ou de psychopathe… Je pense aussi bien sûr aux superbes héroïnes de mes histoires, le fil conducteur de ma vie, la corde sensible, la corde raide, les laisses de la féminité, ou leur fil à couper les veines. La troupe de mes théâtres, disséminée sur tellement d’espace, me manque parfois au point de me faire craquer le thorax. Mon idiot de cœur croit encore qu’il peut voler, qu’il pourrait retrouver tous les amis, tous les amours, et organiser une fête infinie…

Basta! Ne jamais négliger le temps qui passe. On remballe la boite à trésors des souvenirs, on ferme le coffre à jouets. Je m’apprête à tout déconstruire, à passer les décors au blanc d’Espagne, souffler la lanterne magique. Quand tu n’as plus de maison, faire ou défaire ton bagage dans des hôtels ça ressemble un peu à une succession d’emménagements et de déménagements. Et aussi dingue que cela puisse paraître la durée n’importe pas tellement dans l’affaire: l’émotion, bonne ou mauvaise, est en tout cas toujours immense. Les souvenirs sont souvent liés aux lieux où l’on couche, parce que c’est pendant le sommeil que l’on retrie toute sa journée. Et c’est aussi le lieu où tu te livres à la confiance: celui où tu laisses ton sac à dos lorsque tu sors dans la rue. Celui où tu laisse ton sac d’os lorsque tu pars dans tes ténèbres. Tu entres dans ce qui, transitoire ou non, est en tout cas ton chez-toi. Tu étales sur la table basse tes probabilités, tes plans d’attaque, de défense, ou d’accès de folie. Trois jours et mille millions de sensations après tu est prêt à partir et devant les étagères vides tu refais chaque fois le bilan, l’introspection réflexe de tes instants. Clé en main tu leur rentres dedans, tu les pénètres une dernière fois. Et après trois cent mille adieux tu ne t’habitues toujours pas, tu ne sais pas si tu dois te sentir incroyable ou idiot. Mais toujours tu replonges avec plaisir dans le joli rond du zéro… plouf!

Je ne vois vraiment pas ce qui devrait me pousser à la logique puisque je ne découvre que des gisements d’absurdité en fouissant le monde et la vie avec les pieds. J’aime autant dire que cela me rassure de retrouver dans presque toutes les sagesses le fameux « ic et nunc ». L’ici et le maintenant est de presque toutes les recettes. Ça me rassure parce que l’ici et le maintenant, c’est un peu tout ce qu’il me reste. C’est énorme et c’est fascinant!

« Je meurs de soif auprès de la fontaine. En mon pays, je suis en terre lointaine. Rien ne m’est sûr que la chose incertaine. » (François Villon)

Kumily. Kerala. Inde. Avril 2016

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