151 Le destin dans la balançoire

L’éventail des émotions est immense. On est pris du plus dégueulasse au plus subtil. Entre les tas de bouses qui sèchent et la finesse des ciselures se meut la vie muette ou chaotique. On se demande si le bordel vient de ce que le monde n’en est finalement qu’à ses débuts ou de ce que sa fin est terriblement proche. Mais on ne se sent pas et nulle part au juste milieu. On se demande où ça nous mène, on se demande si on est trop vieux ou trop jeune pour ces choses là. On se demande si on est vraiment épuisé pour écrire sur ce qui tellement nous dépasse. On s’en demande des choses, à commencer par ce qu’ils disent. Amusez-vous à parcourir une liste, même non exhaustive, des langues parlées dans le pays…

Pas moyen de découper un seul mot de la suite effrénée de syllabes. Alors qu’en quelques jours d’immersion totale dans l’arabe dialectal marocain je commençais à deviner des mots, des verbes, des noms, que des expressions se répétaient et prenaient peu à peu un sens, ici… walou… Au Japon je reconnaissais quelques kanji, je pourrais encore en recopier certains et pour le moins les formules de politesses de base me reviendraient je crois assez vite. Là… rien… Peut-être que mon cerveau vieillit et que mon centre du langage commence à subir le trop-plein du temps qui passe, certes, mais quand même: après quinze jours entièrement baigné par le malayalam, la mitrailleuse à voyelles me laisse toujours sans voix. Je suis mes copains, totalement aphone et illettré, incapable de quoi que ce soit quand la femme du Doc s’adresse à moi très gentiment depuis l’encadrement de la porte de la cuisine. (à moins qu’elle ne dise: « il en a pas marre de traîner sur mon divan le grand couillon?) Alors elle me prépare le quatorzième thé de la journée pendant que j’attends mon collègue parti « pour deux minutes » il y a plus d’une heure, posé bien sage devant la télé qui me fait me sentir analphacouillon, analphastupide, analphabète mais pas méchant. Photo de groupe avec les ados qui, comme partout, finissent toujours assez vite par traîner devant la téloche. Et soudain il faut chausser ses sandales à toute allure sans savoir si tu vas encore te retrouver à manger un truc rapido avec un cireur de chaussures ou être présenté à un prof de fac (et donc manger+boire un thé) ou partir pour deux heures de balade à moto ou te retrouver face à un patient qui compte sur toi pour le libérer d’une douleur x ou y et propose de t’inviter ensuite à déjeuner…

Apprentissage par la mise face au fait. On te pose devant l’instant sans option de renoncement. Il te faut te plonger dans le présent sans pouvoir envisager de négocier ta reddition, ni de procrastiner, d’hésiter, de prétexter la chaleur ou l’incertitude, de parler au etc. Contourner l’obstacle ne fait pas partie des possibilités. C’est une école efficace, qui a cependant tendance à te laisser vraiment essoré en fin de journée. Mais dans le même temps rien n’es grave, les fautes et les défauts sont intégrés et rapidement digérés avec un sourire tranquille qui efface toute l’ardoise de tes imperfections. Ce n’est pas un drame de ruisseler de sueur, de bafouiller, de ne rien capter à ce que l’on attend de toi. « Slowly slowly » me dit mon collègue Sobin comme un mantra de relaxation adapté à toutes les situations.

Mes plans se chamboulent chaque matin. Après avoir payé ma bière d’au revoir à mes instructeurs (un genre de bêtise qu’on fait en cachette) j’ai finalement demandé au type qui me loge si je pouvais rester un peu plus. Il m’a répondu en me serrant dans ses bras…

Au centre de massage on continue nos grands mouvements de boas constrictors. La chaleur est revenue en force, en étirant les bras je sens un coussin d’air vraiment brûlant flotter entre moi et les plaques de tôle du toit. De pleins bols d’huile et de sueur, des types aux muscles de taureaux de corrida, les odeurs fortes de camphre et de vétiver… »Tu aimes les films de gladiateurs? » Heureusement, juste histoire de contrebalancer un peu la surdose de testostérone, une sublime petite nana, depuis le balcon de l’hôtel voisin, de sous son léger voile pas rigoureusement fixé, ne dévisse plus ses yeux de mon corps en tension. Mon pote l’a remarqué aussi et lui ne voit pas du tout le problème qu’elle ait probablement vingt ans de moins que moi, une vie, une foi et une vision du monde diamétralement opposées aux miennes etc… Moi si! (et ses frangins certainement aussi.) Mais bon, ça fait du bien de sentir un peu de féminité t’envelopper dans ses cils noirs.

Mes deux compères et leur quarante camarades sont en effervescence. C’est là, entre les fioles d’huile que l’on bouscule d’une fesse, que se réunit la cellule locale du parti communiste. On me montre les drapeaux pour la prochaine manif. Les élections sont pour le mois prochain, la tension monte, on voudrait que je participe, on se prend en photo, on me veut pour mascotte comme si j’étais un espèce de « Che Guevara » sourd-muet, stupide mais pâle, une image de plus à faire défiler (en plus étant blanc tu peux être certain que si j’allais à la manif je passerais à la télé…) Moi qui n’ai jamais signé dans aucun parti je suis tout de même drôlement content que ce soit celui là et pas un genre de front national… t’imagines… ce serait dramatique: je retrouve tous les visages que j’ai croisé pendant quinze jours. Je réalise que j’ai massé tout le bureau politique, du colleur d’affiches au candidat en titre. (Le colleur d’affiche est plus sympa soit dit en passant) Si ça avait été un groupe de nazis je serai encore en train de me savonner et de me faire vomir… En tout cas je repousse en bloc, et de faire le charmant avec une quasi lycéenne musulmane indienne (même sublime), et de me compromettre dans des actions politiques dont je ne comprends que la couleur et les outils. Pas forcément envie de tester les réactions de par et d’autre, ni de goûter à une entrevue avec les responsables des « questions sensibles ». Ceci-dit il est toujours amusant de s’imaginer à quel point l’on pourrait faire basculer son propre destin si on le désirait…

Je dépense plus en pourboires et en « little help » (locution pour demander si tu peux pas payer un peu d’essence ou financer l’achat de café) que pour mes propres besoins. Il est rare que je mange sans inviter un autre, voisin ou parfait inconnu d’ailleurs. Rien ne me force, je pourrais très bien ne pas le faire, et c’est justement comme ça que c’est bon. Et puis souvent mon invitation se retourne contre moi et je finis par manger gratos en ayant voulu offrir un repas… J’ai payé cinq kilos de riz et un litre d’huile à un gitan qui m’avait super bien rencardé sans rien me demander en échange. Il a préféré, gêné, proposer qu’on aille faire trois courses plutôt qu’accepter mon invitation à souper. C’est vrai que c’est mieux de ramener quelque-chose à la maison. Au lieu de remerciements je lui ai dit de « trinquer » à ma santé au moment de manger: les bénédictions on n’en a jamais de trop. Dommage que j’ai fini par décider de partir: il proposait que j’aille avec lui un de ces jours pour voir son chez lui et manger avec sa famille…

« I get by with a little help from my friends, i’m gonna try with a little help from my friends… » (« Je m’en sors avec l’aide de mes potes, je vais tenter le coup avec l’aide de mes potes… The Beatles)

Kumily. Kerala. Inde. Avril 2016

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